‹ Épargne & capital [microform]Chapitre 28 sur 60 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

L’épargne et l’aTarice. — La thésaurisation

Après avoir opposé à l’épargne, qui est une vertu, la prodigalité, qui n’est qu’un vice plus ou moins brillant, on essaie, toujours dans le même esprit de dénigrement, d’assimiler l’épargne à l’avarice, qui n’est qu’un vice honteux. Nous acceptons le contraste qui est tout à l’avantage de l’épargne ; nous repoussons l’assimilation qui est aussi fausse qu’injurieuse.

Qu’est-ce que l’avarice ? Il n’y a pas de type plus connu, plus populaire que celui d’Harpagon. Le portrait de l’avare a été fait cent fois, mais il faut reconnaître qu’il prête à la caricature, et il n’y a personne qui n’ait quelque bonne histoire à ajouter à celles qu’on sait déjà. Il s’agit ici de caractériser scientifiquement l’avarice, d’en rechercher le principe, d’en préciser les conséquences économiques et de les comparer avec celles de l’épargne et de la prodigalité.

De même que la prodigalité se caractérise par un excès d’imprévoyance, par l’insouciance inconsciente ou voulue de l’avenir, il y a au fond de l’avarice une prévoyance, une préoccupation exagérée et par là même inintelligente de l’avenir. De peur que quelque chose lui manque demain, l’avare se fait faute de tout aujourd hui. De tous les traits connus, le plus vrai est celui qui nous montre 1 avare mourant de faim sur des provisions accumulées, n y touchant qu à la dernière extrémité, et avec une sorte de désespoir.

Et lorsque par hasard quelqu’une se gâtait, Eu soupirant il la mangeait.

Par peur de la misère qui pourrait l’atteindre on jour, peur le plus souvent dénuée de tout fondement, il se condamne à une vie misérable de tous les jours, à une vie dont le plus pauvre ne voudrait pas. C’est un vice de l’esprit analogue à la lâcheté, à la poltronnerie. Le poltron, qu’il ne faut pas confondre avec l’homme prudent qui prévoit le danger , l’envisage d’un œil calme et l’évite s’il peut ; le poltron est démoralisé par la seule pensée du danger ; il est capable de se tuer pour éviter la mort. C’est de lui que Shakespeare a si bien dit : « Le vaillant « ne meurt qu’une fois ; le lâche meurt chaque jour de sa « vie (1). »

On comprend ce qu’est l’or pour l’avare ; c’est la richesse inusable, inaltérable, susceptible d’une accumulation indéfinie. C’est la richesse visible, tangible, qu’on peut palper, dont on peut repaître ses regards à chaque instant. Ici nous tombons dans l’idée fixe, dans la monomanie, dans la folie. Ne dites pas à l’avare que son argent serait plus en sûreté à la Banque que chez lui ; qu’il pourrait l’y reprendre à volonté et que de plus il toucherait de bons intérêts. Non, il veut avoir son argent à sa portée, le voir et le toucher quand il lui plaît ; c’est sa manière d’en jouir.

L’avarice caractérisée est à la fois odieuse et ridicule ; mais, au point de vue économique, elle est moins funeste que la prodigalité. Elles se ressemblent par un point qui ne frappe pas tout d’abord : le gaspillage, qui semble le propre de la prodigalité, est aussi une conséquence de l’avarice. Je ne parlerai pas du gaspillage qui consiste à laisser perdre des denrées plutôt que d’en user ; quoique ce trait soit propre à mettre en lumière

(1) Cowards die many times before their deaths The valiant never tasle of death but once.

Juki César, acte n, scène i.

CHAP. XIV. l’Épargne et l’avarice.

le genre de préoccupation qui obsède l’avare, il devient de plus en plus rare, au moins chez les avares riches ; ils ont hâte de tout convertir en or. Le gaspillage le plus ordinaire chez l’avare, c’est celui qui résulte de s.a négligence à entretenir en bon état les objets qui composent son patrimoine, terres, maisons, mobilier. Faute de quelques réparations, de quelques améliorations, il laisse s’amoindrir la source de ses revenus ; l’essentiel pour lui c’est de ne pas se dessaisir de son argent. Jamais la pensée de l’avenir n’a moins ressemblé à la prévoyance. Mais, à part cela, l’avarice est moins nuisible que la prodigalité. L’avare, il est vrai, consomme peu, il n’encourage pas la production, mais il ne lui imprime pas une fausse direction, en favorisant les industries qui le méritent le moins, l’avare n’use pas de sa richesse, mais un autre pourra l’utiliser demain. L’avarice est un vice de la vieillesse ; elle ne fait pas sentir longtemps son influence malsaine : un vieil avare est une expression consacrée, généralement conforme à la réalité. L’avarice n’est pas héréditaire ; souvent même c’est tout le contraire : à père avare enfant prodigue.

Le danger social n’est donc pas du côté de l’avarice. Il y a d’ailleurs de cela une bonne raison, c’est qu’il n’y a plus d’avares. Il faut bien le reconnaître : l’avarice s’en va, les temps classiques de l’avarice s.ont loin de nous. Le vieil Euclion de Plaute avec sa marmite, l’Harpagon de Molière avec sa cassette, appartiennent à un monde évanoui, comme ces animaux d’une autre période géologique dont nous ne retrouvons plus que les débris fossiles. On peut bien rencontrer encore quelques cas pathologiques curieux, mais, en somme, l’avarice aujourd’hui a pris une autre forme ; c’est un phénomène économique qui s’est modifié comme les conditions économiques de la société en général. L’avarice n’est plus guère que l’exagération de l’épargne, c’est l’économie poussée jusqu’à la parcimonie, et, pour

196 II* PARTIE. Dü MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE.

tout dire en un mot, l’avare n’enferme plus son argent dans une cassette qu’il enfouit ; il le place. Mais nous savons ce que c’est que placer son argent ; c’est le prêter directement ou indirectement ; c’est mettre à la disposition de l’industrie, du commerce ou de l’agriculture, les capitaux qu’il représente.

A défaut de l’avarice, ce qu’on rencontre encore assez fréquemment chez nous, c’est la thésaurisation, qui consiste à garder par devers soi une quantité de monnaie plus considérable qu’il n’est nécessaire ponr les échanges journaliers. La thésaurisation ne procède pas du même principe que l’avarice, tout en produisant, à certains égards, les mêmes effets. C’est une manie, une vieille habitude qui n’est plus en harmonie avec notre état économique. Autrefois , quand 1 industrie était peu active, le crédit peu développé, l’argent circulait peu, et en dehors des menues acquisitions de chaque jour, on ne l’employait qu’à bon escient, par grosses sommes, pour faire des acquisitions importantes d’immeubles, par exemple. En attendant on le laissait dormir chez soi improductif ou on le confiait à des banques de dépôts qui n’en donnaient aucun intérêt. Le commerce de la banque n’était pas organisé comme aujourd’hui pour recueillir les moindres parcelles de capitaux monétaires et les mettre en circulation. On ne s’est pas encore départi néanmoins de l’habitude prise. On veut toujours avoir sous la main l’argent nécessaire pour une acquisition imprévue comme si l’argent ne pouvait pas être déposé dans des conditions telles que le retrait en puisse être opéré instantanément I C’est une question d’éducation économique ; nous ne sommes pas aussi familiarisés qu’en Angleterre, par exemple, avec les opérations de crédit, tant sur une grande que sur une petite échelle. L’argent est plus timide chez nous que chez nos voisins. Il y a quelques raisons à cela ; nous avons passé depuis bientôt un siècle par des commotions politiques intérieures qui les ont épargnés.

CHAP. XV. l’Épargne et l’avarice.

Nous nous attendons volontiers à de Hmprévu, et nous aimons à avoir nos tiroirs et nos poches bien garnis. La thésaurisation, tout en étant plus ou moins continue, a des accès, des redoublements dans les temps plus particulièrement agités. Que l’on considère la masse du numéraire, que représentent toutes ces petites sommes aux mains de tant de millions de personnes. C’est un luxe que nous nous passons ; il nous faut aussi, pour faire nos affaires, beaucoup plus d’argent qu’en Angleterre. Nous tenons à honneur d’avoir toujours les mains garnies de monnaie ; les Anglais mettent le leur à n’en pas avoir, il y est de bon ton de n’avoir pas d’argent sur soi et de solder des dépenses assez minimes en détachant de son carnet un chèque sur son banquier. Je ferai remarquer, en terminant sur ce point , que la thésaurisation habituelle, chronique, est jusqu’à un certain point moins fâcheuse que la thésaurisation aigûe des moments de crise. La première est un état permanent auquel l’industrie et le commerce sont faits ; ils se règlent là-dessus. Les accès de thésaurisation, au contraire, sont de nature à porter la perturbation dans les relations de l’échange, à un moment où le crédit se resserre.

Je reviens à l’avarice. Je voudrais résumer en quelques traits toute cette théorie comparée de l’épargne, de l’avarice et de la prodigalité. Qu’on me permette d’emprunter la forme à la fois familière et noble de la parabole évangélique, forme sous laquelle nous ont été donnés tant de hauts enseignements trop souvent mal compris. Je dirai : le monde économique, le royaume du travail et de l’échange est semblable à trois hommes qui avaient chacun un chariot et un cheval. Le premier faisait sans cesse circuler son chariot, mais vide, ne transportant personne, rien. Le second faisait pareillement circuler son chariot du matin au soir, mais pour transporter des personnes que leurs affaires appelaient d’une ville à l’autre, pour trans-

.porter des marchandises. Le troisième ne faisait jamais sortir son chariot ni son cheval. Le premier était un prodique ; le second était un homme économe, un bon père de famille ; le troisième un avare. Le premier et le second ont usé leur chariot et leur cheval, mais le premier en pure perte pour lui et pour les autres ; le second pour son profit et pour celui des autres, car il rendait des services qui lui étaient justement payés, et sur le gain qu’il a fait il a pris de quoi s’acheter un nouveau chariot et un nouveau cheval. Quant à l’avare il n’a, il est vrai, tiré aucun profit de son chariot, mais il ne l’a pas usé inutilement comme le prodigue et un jour ou l’autre quelqu'un pourra en tirer parti.

Encore une parabole pour répondre à une objection qu’on fait le plus ordinairement. Voilà trois hommes qui, leurs besoins personnels raisonnablement satisfaits, peuvent disposer d’un excédant de revenu. Le premier paie trois laquais galonnés pour dormir dans son antichambre ; le second paie trois ouvriers qui travaillent utilement dans une manufacture ; le troisième garde son argent chez lui. On a encore reconnu le prodigue, l’économe et l’avare. Ici, dit-on, le prodigue fait mieux que l’avare ; le prodigue fait vivre trois personnes, l’avare ne fait vivre personne. Je répond que non. Ces trois laquais (que je ne confonds pas avec des serviteurs qui, dans chaque maison, peuvent rendre d’utiles services) sont une non-valeur sociale absolue. Si le prodigue ne les entretenait pas à ne rien faire, ils seraient occupés ailleurs utilement. L’avare du moins ne détourne personne d’une occupation utile (2).

(2) La multiplicité des services personnels inutiles caractérise les civilisations plus ou moins arriérées. Dans l’Inde on est entouré d’une armée de serviteurs qui se distribuent d’una façon risible les soins que réclame votre personne. Dans les pays où le préjugé nobiliaire domine, alors surtout que la noblesse n’est plus qu’une domesticité dorée, tout le monde rêve de quelque fonction du même genre. Ce qu’il y avait, au

CHAP. XV. l’Épargne et l’avarice. 199

Je n’entends pas réhabiliter l’avarice qui est un vice, une maladie morale ; mais je ne veux pas qu’on glorifie la prodigalité qui est loin d’être une vertu. La seule chose qu’il faille réhabiliter, c’est l’épargne qui est bien une vertu privée et publique. La diffusion des saines idées économiques y contribuera ; ce sera une œuvre de moralisation. Que l’avarice provoque le rire, le mépris mêlé de pitié, c est justice ; que l’homme économe ne recueille qu’une froide estime dont 1 envie sait encore atténuer l’expression, il pourra s’en contenter.

mais qu’on soulève une sorte de popularité autour du prodigue, c’est trop 1 Dans tous les cas, c’est bien là le type de cette popularité de mauvais aloi qui s’attache trop souvent à l’incapacité et à la sottise bruyantes. On est presque toujours sottement prodigue ; on peut être noblement économe. Montaigne se plaignait qu’on eût entrepris d’habiller la sagesse de sots et ridicules ornements de manière à la rendre haïssable ; il la voulait d’humeur facile, gaie et riante. Pourquoi en serait-il autrement de l’économie et de l’épargne qui ne sont qu’une forme de la sagesse? Si la cigale est bien l’emblème de la prodigalité, disons mieux, de l’insouciance, de l’imprévoyance, la fourmi est loin de représenter fidèlement 1 économie et 1 épargne .

Que faisiez-vous, au temps chaud ?

Dit-elle à cette emprunteuse.

Nuit et jour à tout venant

Je chantais, ne vous déplaise.

Vous chantiez ! J'en suis fort aise.

Eh bien ! dansez maintenant. (3)

siècle dernier, en Espagne, de nobles fainéants, de moines, de laquais, de mendiants! Nous nous sommes particulièrement distingués, en France, par la création dans une proportion scandaleuse, de ces offices à dénominations ridicules, dont les villes se rachetaient comme d’un fléau, en payant au roi la finance réclamée.

(3) Gustave Doré, tout en ennoblissant un peu son modèle, est resté fidèle à la tradition dans sa charmante illustration de la fable de La

Cela, c’est l’avarice et la dureté I L’homme vraiment économe dirait : « Vous chantiez 1 Eh bien, travaillez maintenant I « Voilà un salaire, voilà une portion de ce que j’ai épargné. » Et, au besoin, l’économe saura donner, mais toujours avec discernement, tandis que les libéralités du prodigue s’adressent de préférence aux indignes complaisants, aux compagnons de ses désordres qui spéculent sur sa faiblesse. La source de ses largesses est d’ailleurs bientôt tarie ; tandis que l’économie est bien la source féconde de la libéralité.

Mais ceci nous conduit à examiner de nouveaux emplois de la richesse, qui n’ont pas un caractère aussi nettement déterminé que l’avarice et la prodigalité, qui ont été tour à tour condamnés ou vantés avec excès, et sur lesquels l’économie politique seule a su dire la vérité, en les appréciant dans leurs rapports avec l’épargne et avec la fortune publique et privée.

Fontaine. La fourmi, une femme revêtue du cher costume de la laborieuse Alsace, sur le seuil de sa maison dont elle semble barrer l’entrée, écoute d’un air digne mais sévère les doléances d'une cigale vraiment bien intéressante.

CHAP. XVI. l’épargne ET LA BIENFAISANCE. 201

Page 1