CHAPITRE XVI
L’épargne et la bienfaisance
Pour peu qu’on veuille réfléchir, on ne fait pas difiSculté de reconnaître que la prodigalité est pour le moins une sottise. On se rejette alors sur la libéralité, la générosité, la bienfaisance et on croit trouver là un contraste écrasant pour l’homme qui, étranger à ces nobles sentiments, ne songe qu’à économiser , à épargner, à mettre de côté. Après l’analyse que nous avons faite de l’épargne, nous savons ce qu’il faut penser de cette manière de parler. Les mots de libéralité et de générosité échappent, par leur vague même, à tout contrôle scientifique. Comme le mot courage, ils indiquent de nobles mouvements de l’âme, des qualités dont on s’honore avec raison, mais il reste à savoir à qui et à quoi elles s’appliquent. Je m’attacherai donc de préférence aux expressions bienfaisance et charité qui ne désignent pas seulement un sentiment, un mobile de nos actes, mais encore un fait assez nettement déterminé, à savoir : l’assistance, des secours accordés gratuitement à ceux qui sont dans le besoin. A vrai dire, il reste toujours un peu d’incertitude dans cette terminologie de la bienfaisance ; il y a là une synonymie assez délicate. On confond toutes les nuances lorsqu’on dit indifféremment d’un homme bienfaisant qu’il a assisté un pauvre dans le besoin, qu’il lui a fait V aumône, la charité. On se représente ici de modiques secours en argent ou en nature accordés au pauvre, aux nécessiteux. L’expression aumône a quelque chose d’humiliant. Le mot bienfaisance a un sens plus
large ; on peut être le bienfaiteur d’un homme qui n’est pas à proprement parler dans le besoin, en lui ouvrant la voie de la fortune. La charité est tout autre chose. C’est la pitié tendre des maux d’autrui ; c’est l’amour, la fraternité chrétienne. On peut être pris d’une immense charité et être réellement charitable, tout en étant hors d’état de donner aucune assistance matérielle, même le verre d’eau, le denier de la veuve... caria charité c’est la bonté, la patience, la douceur, le pardon des injures, la tolérance ; c’est la religion, c’est le christianisme tout entier : « Aimez-vous les uns les autres, c’est là toute la loi ; » et S‘ Paul a dit : « J’ai beau avoir toutes les vertus... si je n’ai « la charité, je ne suis qu’une cymbale retentissante. » Que de gens se sont dits chrétiens de bonne foi sans savoir ce qu’ils disaient !
Je ne veux pas toucher ici à toutes les questions que soulèvent ces mots de bienfaisance et de charité (1). Je me restreins autant que possible dans mon sujet ; il s’agit ici d’épargne, d’emploi de la richesse, d’un secours matériel. Nous sommes en présence, je le suppose, de gens qui nous disent : faites deux parts de votre revenu ; subvenez d’abord à vos besoins largement, suivant votre fortune, votre position sociale... il ne s’agit nullement de vous imposer des privations ; nous ne prêchons ni le retranchement des besoins, ni le renoncement... mais, cela fait, employez le reste de vos revenus, votre superflu à soulager l’infortune. Il est bien entendu que, dans la bouche de ceux qui tiennent ce langage, soulager l’infortune c’est donner purement et simplement, c’est tarir la source de l’épargne pour
(1 ) Je devrai y revenir dans les chapitres suivants, à propos des diers modes d’emploi de la fortune suivant les différentes conditions, à iropos de l’Etat. La charité est d’ailleurs un devoir commun au riche et U pauvre, sauf la différence dans la manière de l’accomplir.
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alimenter la bienfaisance. Où est le mal? dit-on... on ne deviendra pas plus riche, voilà tout!... c’est ce qu’il importe d’examiner.
Donner I que de séductions, que d’entraînements dans ce mot I Donner largement à tous ceux qui vous implorent ! Mieux que cela, aller chercher partout la pauvreté qui se cache, la pauvreté honteuse, muette, résignée, imméritée ! Je commence par déclarer au lecteur que je suis le plus inconséquent des hommes ; que mes préceptes valent mieux que mou exemple ; que je donne volontiers à tout venant, même à ceux que je sais ne pas le mériter ; que si j’ai jamais regretté de ne pas être riche, c’est quand je n’ai pas pu donner autant que j’aurais voulu ; que je donne alors même que je suis convaincu de l’inutilité du don, uniquement parce qu’il m’est doux de donner, qu’il m’est pénible de refuser... Oui, voilà le tort, voilà la faiblesse : donner mal à propos, inutilement ! et il faut bien dire ici l’inutilité fréquente, les dangers, l’injustice de la bienfaisance : ses dangers pour ceux-là même qui en sont l’objet ; son injustice pour l’ouvrier vaillant qui attend un salaire et qui en est privé; ses dangers pour la société au sein de laquelle elle entretient et étend cette triste plaie de la misère ; il faut bien montrer enfin que la bienfaisance est impuissante à modifier habituellement les conséquences fâcheuses de mauvaises conditions économiques, notamment d’une épargne insuffisante et du manque de capital. Il ne s’agit pas de proscrire la bienfaisance, mais de la pratiquer en connaissance de cause. L’économie politique est, en un mot, à la bienfaisance et à la charité ce que la prudence est au courage.
Je vais donc analyser, au point de vue économique, les effets de la bienfaisance, et, pour qu’on ne m’accuse pas de raisonner sur des hypothèses qui lui soient particulièrement défavorables.
j’en prendrai pour exemple un trait charmant (2). Au mois de mars 1783, le général La Fayette visitait sa terre de Chavaniac, en Auvergne. La dernière récolte avait été mauvaise ; on craignait de manquer de grains pour la subsistance et même pour les semailles de l’année courante. Le blé était donc cher, et le régisseur montrant avec orgueil à son jeune maître les greniers abondamment pourvus, lui dit : « Monsieur le marquis, voici « lè moment de vendre! — Non I c’est le moment de donner. » Quelle grâce dans ce mouvement ! Quelle bonne fortune c’eût été pour une noblesse de fraîche date en quête d’un blason, que cette devise sous un champ d'azur semé d’épis d’or, portant en chef une main ouverte I
C’est le moment de donner, dites-vous, et vous donnez en effet. Eh bien I apprécions la portée économique de cette libéralité. S’agit-il de venir en aide à un pauvre cultivateur dont la récolte a été détruite par un accident calamiteux, dont la grange a brûlé ? Rien de mieux, c’est l’acte de bienfaisance le plus irréprochable. Mais il s’agit d’autre chose : le blé est hors de prix parce qu’il est d’une rareté extrême au point qu’on craint pour la subsistance et les semailles. Or, votre libéralité ne fait pas qu’il y ait un grain de blé de plus dans l’Auvergne, que l’absence à peu près absolue de communication séparait alors du reste de la France. Mais supposez un chemin de fer reliant, comme aujourd’hui, l’Auvergne à Marseille, et à Marseille une flotte organisée pour les transports des blés, des relations commerciales établies avec la mer Noire et la vallée du Danube, pas d'échelle mobile surtout, et vous verrez que le blé ne manquera pas en Auvergne ; il sera seulement un peu plus cher que dans les années d’abondance, cherté qui sera singulièrement atténuée par ce fait que ce même chemin de fer donnera une
(2) Voir le Journal des économistes rte février 1876, p. 278- La Fayette et la disette en Auvergne, par M. Henry Doniol.
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valeur considérable aux produits du pays qui en étaient dépourvus faute de pouvoir être exportés (3) . Voilà le remède : des chemins de fer, des navires, des relations commerciales sûres, régulières, étendues ! Mais tout cela, c’est du capital, c’est le fruit de l’épargne ; cela ne s’est pas obtenu en répandant en aumônes l’excédant du revenu, mais en le distribuant en salaires à des ouvriers. On voit combien est faux ce raisonnement : donnez, donnez toujours, vous en serez quitte en ne vous enrichissant pas I Non ; c’est la société qui est privée des moyens efficaces de combattre la misère, la disette, la famine ; et, les mêmes accidents calamiteux venant à se reproduire, on sera toujours en présence des mêmes difficultés, réduit aux mêmes palliatifs.
Car, c’est bien là le mot ; la bienfaisance ne saurait être qu’un palliatif. Voilà un homme qui a faim et qui est dans le dénument le plus absolu ; vous lui donnez à manger, c’est très bien, et évidemment il faut commencer par là. Mais il vous faudra recommencer demain, et ainsi de suite. Vous avez soulagé la faim ; ,vous n’avez pas guéri le mal, la misère. Les palliatifs ne s’attaquent qu’aux effets ; les remèdes visent aux causes. Il n’y a pas de spécifique contre la misère ; on ne peut extirper les causes de la misère qui sont inhérentes à l’homme ; ses vices, ses passions , des malheurs inévitables... mais au moins faut-il s’efforcer de combattre le mal par un obstacle permanent. Voilà un cours d’eau, comme nous en avons tant dans notre Midi, qui, presque à sec en été, se change en hiver ou au printemps en un torrent dévastateur. Vous distribuez des secours aux inondés : c’est un palliatif, et ce sera à recommencer l’année d’après. Vous élevez des digues , vous rectifiez le cours
(3) Grâce aux chemins de fer, plus de <6,000 baigneurs visitent chaque année les stations thermales du seul département du Puy-de Dôme; Royat. Mont-Dore, la Rourboule, Saint-Nectaire, et y versent une dizaine de millions pour le moins.
du torrent, vous creusez son lit exhaussé par le sable, vous débarrassez son embouchure ; voilà le remède. Vous n’avez pas, à proprement parler, extirpé le mal, supprimé le torrent ; mais vous lui avez opposé un obstacle permanent.., mieux que cela vous lui avez donné un libre cours. Cet exemple nous offre, si je ne me trompe, une image assez fidèle des diverses tendances en matière d’économie sociale. Ceux qui se bornent à distribuer des secours aux inondés, ce sont les hommes à expédients. Les socialistes, qui rêvent de spécifiques, de moyens radicaux, vous parleront de supprimer le fleuve, de le faire remonter vers sa source, de lui barrer le chemin par une digue transversale, laquelle sera infailliblement renversée ou franchie et ne prgduira que plus de mal : c’est l’image de toutes les solutions fondées sur la suppression de la liberté, sur l’oubli et le dédain de tous les penchants les plus invincibles de l’homme. La science indique le seul remède praticable : oui, des digues, mais des digues latérales, et tout ce qui peut faciliter un cours rapide du fleuve à la mer... c’est la solution par la liberté ; c’est l’image de la liberté contenue par la morale et les lois.
Quelle est la destination naturelle de nos revenus ? c’est d’être employés à acheter les objets nécessaires à la satisfaction de nos besoins, en d’autres termes, de payer des salaires au laboureur, au vigneron, au berger, au maçon, au charpentier, au fileur, au tisseur, au médecin, à l’ingénieur... et remarquez que directement ou indirectement toutes ces personnes se paient réciproquement des salaires, ayant besoin les unes des autres. Les hommes forment donc essentiellement entre eux une société d’échange et de services mutuels. Si quelques membres de la communauté, sans concourir d’une façon quelconque à l’œuvre de la production, en retirent néanmoins des produits ou des services, c’est là nécessairemont une diminution des salaires des autres. Le fonds de la bienfaisance ne peut être constitué et
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grossi qu’aux dépens du fonds des salaires. Est-ce une raison pour le supprimer ? Non, sans doute, mais les conclusions de la science paraîtront bien modestes quand elle se borne à affirmer que le salaire vaut mieux que l’aumône pour celui qui le donne, pour celui qui le reçoit et pour la société. De là la nécessité de n’accorder l’assistance qu’a celui qui est réellement dans le besoin et hors d’état de gagner un salaire, et de ne pas faire à l’indigent, par des libéralités, une situation enviable par celui qui vit de son salaire. On peut trouver son plaisir à faire la charité quand même, mais l’économie politique ne peut que condamner certaines maximes qui ont cours sur la charité : « Il faut donner sans regarder, donner à tous, donner à pleines mains I... » Quand on y réfléchit, ont trouve qu’il y a là déraison et injustice sans compter quelque chose de banal qui me rappelle ces légendes imprimées sur des assignats de 1 sou et de deux liards ; Doit-on regretter Vor quand on sait s’en passer ? — iVe me refuse pas au malheur qui t’ implore i — Il est certain que, dans l’espèce, il n’y avait rien à regretter.
Voilà donc le danger de la charité : peut-être celui qui tend la main pour recevoir l’aumône pourrait gagner un salaire, ce qui vaudrait mieux pour tous. La paresse est souvent plus prompte que le malheur à solliciter la charité. Si la charité est trop facile, si on compte trop sur elle, on sera moins prévoyant, moins attentif à éviter les causes habituelles de la misère ; à plus forte raison ne ferait-on aucun effort pour se relever quand on y sera une fois tombé.
Je parle de la charité privée, je me borne à en signaler les dangers pour recommander la prudence, mais si je considère une autre forme de la charité, la charité légale proprement dite, ce n’est que pour la repousser comme un fléau. Remarquez que cette condamnation ne s’applique pas à l’assistance publique en général, mais seulement au système particulier
d’assistance publique qui se distingue par les caractères suivants, lesquels sont les conséquences forcées du principe qui lui sert de base : 1" on ne se propose pas seulement de donner un secours, une aide ; on se reconnaît formellement débiteur, tenu d’assurer la subsistance de tout indigent, qui peut la réclamer comme un droit, et il y est pourvu comme à toute autre charge publique, par une contribution, une taxe levée à cet effet, taxe qui varie suivant les exigences du moment ; 2° cette charité ne peut évidemment s’exercer, la dette ne peut être payée qu’à la condition de déterminer la circonscription territoriale dans laquelle chaque indigent a droit à l’assistance. Partout où existe la charité légale, vous trouverez un domicile de secours établi par la loi ; 3° celui qui se recconnaît tenu de pourvoir aux besoins de tout indigent, quel qu’il soit, a le droit de lui dire, s’il est valide : travaillez, voilà du travail I De là la nécessité d’établissements particuliers pour occuper des indigents valides ; 4° l’Etat qui s’impose la charge de pourvoir aux besoins des indigents, a le droit de leur interdire la mendicité. — Ainsi : taxe des pauvres, domicile de secours , maisons de travail pour les indigents valides, interdiction de la mendicité, voilà les quatre éléments inévitables de tout système de charité légale. Ce régime où tout semble juste, logique, coordonné, n’a produit que les plus détestables effets (4). Voici les
(4) Les documents abondent, d’autant mieux que le pays classique de la taxe des pauvres est l’Anglelerre, pays de publicité et d’enquête impitoyables. Ecoutons M le pasteur Naville dans la préface ce son étude si consciencieuse et si complète {De la charité légale, de ses causes, de ses effets) : « Lorsque je conçus le projet de traiter la question de la « charité, mise au concours par l’Académie, mon intention était de « prouver que les indigents ont un droit parfait aux aumônes, principe « dont le système de la charité légale que je combats aujourd’hui, est « la conséquence naturelle. Mais bientôt je vis la théorie que je voulais « établir détruite par des arguments d’une autorité irrécusable. Je dus « alors changer d’opinion et me disposer à attaquer les idées mômes
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traits essentiels do tableau que nous offrent les sombres annales de la charité légale et de la taxe des pauvres. L’assistance légale éteint tout sentiment d’honneur et de dignité chez ceux qui la réclament, souvent avec effronterie, la menace et l’insulte à la bouche. Les secours sont mal distribués par des administrateurs qui se préoccupent moins de faire bonne justice que de tenir leur comptabilité en ordre. La répartition du fardeau de la taxe ne vaut pas mieux. On a vu, en Angleterre, des gens soumis à la taxe réclamer eux-mêmes et obtenir l’assistance légale. La détermination du domicile de secours donne lieu aux plus scandaleux débats entre des paroisses qui se renvoient un indigent (5). On a recours aux manœuvres les plus odieuses pour se débarrasser d’un assisté et le mettre à la charge d’une autre commune (6). Pour détourner les pauvres d’avoir recours à l’assistance, il n’est sorte de vexation, d’humiliation, de flétrissure qu’on ne leur inflige (7). On rend à dessein les pauvres
c que j’avais le dessein de défendre. » Dans la séance du 20 juin <834. lord Brougham déclarait que « la loi des pauvres rend illusoire tout le « bien qu’on peut attendre de l’accroissement de la richesse et des pro- « grès de l’éducation publique. »
(6) Une cour trimestrielle d’assises, en Angleterre, a jugé dans une année 4,700 appels. Lord Brougham, alors grand chancelier, nous apprend qu’une petite commune du comté de Nosfolh a dépensé 72 livres sterling 0,800 fr.) pour faire déterminer le domicile de secours d’un seul individu.
(6) En Bavière, on a vu de bons et honnêtes ouvriers expulsés dans la crainte que une prolongation de séjour ne leur fît acquérir le droit à l’assistance. On paie des femmes enceintes pour qu’elles aillent accoucher hors de la paroisse. On donne de bons certificats à des vauriens afin de faciliter leur établissement dans une autre paroisse et on leur paie secrètement un secours jusqu’à ce qu’ils y aient acquis droit à l’assistance.
(7) Dans certains pays on lit leurs noms au prône, on affiche la liste des assistés dans les rues, dans les cabarets, qui leur sont interdits. On
va môme jusqu’à leur imposer des marques distinctives dans leurs vêtements.
ridicules en leur imposant des occupations dérisoires (8), comme si on avait à tâche de déshonorer le travail. Il est aisé de comprendre la funeste influence que le domicile de secours exerce sur les salaires ; un ouvrier aime mieux gagner un maigre salaire dans sa paroisse où il a droit à l’assistance, que s’en aller gagner un salaire plus élevé dans uue paroisse étrangère. Il en résulte une mauvaise répartition de la population ouvrière, contrairement aux rapports naturels entre l’offre et la demande de travail. La taxe des pauvres devient un supplément à l’insuffisance des salaires, et tout le monde, ouvriers et pa- ; trons, comptent là-dessus (9). Que dire de la maison de travail
pour les indigents valides, du Workhouse ? Tout le monde reconnaît que ce sont de véritables bagnes, tant au point de vue , moral qu’au point de vue de l’improductivité du travail. L’indi-
gent honnête préfère les dernières extrémités de la misère au secours qu’offre le Workhouse. Ceux qui sortent du Workhouse sont flétris, on ne veut les employer nulle part, comme des ! repris de justice. La défense de mendier, complément obligé du
système, a perpétué, dans certains pays, la tradition des époques où les mendiants étaient punis comme des malfaiteurs de la pire espèce. On condamne à l’amende, 'qui est attribuée au dénonciateur, ceux qui font l’aumône aux mendiants ; et on a ' vu des mendiants dénoncer ceux dont il avaient reçu un se-
i cours. Ainsi tout est mauvais, tout est funeste dans le système
. de la charité légale ; et aucune utilité, aucune raison politique
^ ne saurait faire absoudre l’immoralité et l’injustice des moyens.
(8) Porter des pierres à une certaine distance et les rapporter : creuser un fossé et le combler immédiatement après ; mêler des lentilles, des ’ pois et des haricots et imposer la tâche de les séparer!
* (9) On a vu des manufacturiers dire â la paroisse : « Si vous ne com-
8 plétez le salaire de mes ouvriers, je ferme et les laisse entièrement â j « votre charge. »
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La charité légale n’est pas un remède, elle n’est pas même un dérivatif ou un palliatif. Elle alimente la misère, car elle énerve les deux ressorts qui agissent préventivement contre la misère, à savoir l’activité et la prévoyance. Elle entretient de mauvais sentiments entre les diverses classes de la population. Le riche n’est plus qu’un débiteur, qui ne s’exécute qu’à regret ; le pauvre, un créancier odieux et méprisé ; c’est un anglais qui l’a dit ; en Angleterre la pauvreté est infâme. Et c’est bien làdessus que l’on compte... la plupart de ceux qui ont soutenu 1 acte de 1 834, en Angleterre, ont déclaré qu’ils fondaient toutes leurs espérances sur la terreur qu’inspire le Workhouse, et ils ont demandé la suppression de tout secours à domicile pour les indigents valides, et la multiplication des Workhouses. C’est le régime de la terreur appliqué à la bienfaisance publique. Malheureusement cette terreur a plus d’empire sur les bons que sur les mauvais ; elle ne se fait sentir que quand on est arrivé à la porte du redoutable établissement ; de loin, la paresse, l’insouciance, la débauche se disent : après tout il y a l’assistance de la paroisse et le Workhouse I
Nous n avons pas (10), en France, la charité légale ; nous
(10) Quelles sont les causes particulières qui ont produit la charité légale? Dans certains pays, notamment en Suisse et en Allemagne, c’est une sorte de régime patriarcal : la paroisse se comporte à l’égard des indigents comme le père de famille à l’égard d’enfants prodigues, pervers, dont 1 inconduite n’autorise pas l’abandon, mais auxquels il ne donne que strict nécessaire et qu’il châtie au besoin. — En Angleterre la charité légale se relie à la constitution de la propriété privée. La grande propriété féodale, privilégiée dans son mode de transmission par le droit d aînesse et des substitutions perpétuelles, engendre le servage, qui met aussi le serf à la charge du seigneur ou la taxe des pauvres. Rétablissez, en France, le droit d’aînesse, les substitutions, transformez la propriété en fonction publique, en office héréditaire, et vous n’échapperez pas longtemps à la taxe des pauvres. — On se souvient du beau projet éclos sous la Restauration, de partager la France une fois pour toutes eu 40,000 fermes II!
avons, ‘il est'vrai, une charité ofl^cielle, une administration de l’assistance publique, mais le principe et la manière de procéder sont différents. Sans doute il y a là un des éléments de la charité légale ; c’est avec le produit de l’impôt que l’Etat entretient cette administration, mais son but essentiel est de venir en aide à la charité privée en centralisant ses offrandes et dirigeant leur répartition ; et, d’autre part, l’Etat ne reconnaît pas à l’indigent un droit formel à l’assistance, il entend etre charitable comme l’individu, librement, par vertu (H). C’est miracle que nous ayons échappé à ce fléau de la charité légale, en dépit du législateur et des philanthropes ! La loi du 24 vendémiaire an ii l’avait organisée au complet ; rien n’y manquait. L Empereur Napoléon était entré dans ces idées et avait rêvé l’extinction à bref délai delà mendicité à l’aide des dépôts de mendicité. Tout cela est resté lettre morte (12). Même dans les étroites limites où elle est restreinte, la chanté officielle présente , très atténués sans doute, quelques-uns des inconvénients de la charité légale
(H) Ce senties termes mêmes du rapport deM. Thiers à l’Assemblée nationale de 1848 : « L’Etat, comme l’individu, doit être bienfaisant. « mais , comme lui, il doit l’être par vertu, c’est-à-dire librement... si « l’individu a des vertus, la société n’en peut-elle en avoir ?» Il est permis de douter de la bonté de ces raisons. Je comprends les vertus d’un souverain, d’un roi ; mais il en est autrement de l’être abstrait qu’on appelle l’Etat. Le fonctionnaire salarié qui, dans les limites du règlement, délivre un secours, fait-il donc un acte de vertu ? Un particulier ne doit compte à personne de ses motifs, mais 1 Etat est tenu à la
stricte justice.
(1*2) Nos codes renferment encore un des éléments de la charité légale,
l’interdiction de la mendicité. Mais qu’est-il arrivé ? on n’a pas pris le
délit au sérieux, grâce à la douceur de nos mœurs, et, si on veut, à rnie heureuse inconséquence, felix culpal Remarquez d’ailleurs que le délit de mendicité est placé sous la rubrique générale ! Des délits centre la paix publique, et à côté des associations de malfaiteurs, vagabondage. On est arrivé à ne considérer comme dangereux que le mendiant errant, vagabond, et non le mendiant honnête, connu, qui mendie discrètecaent, dans son pays ..
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proprement dite. Elle est faite sans beaucoup de discernement. On y compte et, à ce titre, elle est dangereuse en même temps que inefficace à raison de son faible budget. Elle fait souvent beaucoup de mal aux classes eu dehors de l’assistance pour un petit bien aux assistés (13). On se tromperait si on croyait que notre conclusion est la suppression de la charité légale ou de la charité officielle. C’est avec d’autres ménagements qu’il faut compter avec le passé. On a dit de la charité légale qu’elle est le rég ime protecteur de la misère... on ne retire pas brusquement une protection à ceux qui y sont habitués depuis longtemps ; le plus beau triomphe serait de les amener à s’en passer, en agissant sur leur esprit, en les rendant plus forts.
Ce sujet de la charité légale est plein d’un douloureux intérêt pour le moraliste et pour l’économiste. Je n’avais pas à l’étudier ici dans ses détails, mais je devais en signaler les funestes effets afin de donner plus de poids aux préceptes de l’économie politique et de la morale sur la manière dont le pauvre et le riche doivent user de leurs ressources ; afin de combattre cette dangereuse opinion chez le pauvre, cette généreuse illusion chez le riche que la charité est, dans tous les cas, le meilleur usage qu’on puisse faire de la richesse privée et publique. Je devais signaler les caractères essentiels de la charité légale, la solidarité qui unit ses divers éléments, afin de mettre en garde contre les mesures en apparence inoffensives qui pourraient en faciliter l’introduction dans les pays qui en ont été préservés jusqu’à ce jour (14). On l’a dit avec raison : La société ne peut
(13) On a fait remarquer avec raison que un ouvroir subventionné de 10 personnes abaisse les salaires de 200. V. M Victor Modeste, Du paupérisme en France, page 451. M. Emile Laurent, Le paupérisme et les ussociations de prévoyance, tome i, p. 36.
(14) C’est le principal mérite de l’œuvre de M. Naville, d’avoir montré par quelle pente on peut être involontairement conduit à un système
ni se passer de la charité, ni l'imposer. L’Etat ne peut pas, ne sait pas faire la charité ; il a de tout autres manières de venir au secours des déshérités de la fortune. Les pauvres peuvent plus pour eux-mêmes que les riches, et, quant aux riches, c’est encore plus moralement que matériellement qu’ils peuvent contribuer au relèvement des pauvres. L’épargne et le capital sont l’abondante source des salaires, et il suffira d’en détourner un mince filet au profit de la bienfaisance , lorsque celle-ci, grâce à une moralité et une instruction plus grandes, n’aura plus qu’à porter remède à d’inévitables accidents. Le bon sens et la science sont d’accord sur tout cela : « Je pense, dit Franklin, « que le meilleur moyen de faire du bien aux pauvres, n’est « pas de les mettre à l’aise dans leur pauvreté, mais de les tirer « hors de cet état ; » et Ricardo : « Aucun plan pour secou- « rir les pauvres ne mérite attention s’il ne tend à mettre les « pauvres en état de se passer de secours. »
complet de charité légale. Il a raconté de quelle manière, je dirais plaisante en un autre sujet, le régime de la charité légale fut introduit dans le canton d’Appenzel. Le président de la Diète exposa qu’il fallait prendre des mesures pour secourir les indigents, ce qui fut admis, et posa la question: voulez-vous établir une taxe des pauvres? Non. L’honnête président, contristé, posa alors, à titre de contre-épreuve, la question : Que ceux qui veulent que les pauvres meurent de faim lèvent la main ! Personne ne bougea, et le président en conclut de bonne foi que l’Assemblée, revenant sur son premier vote, décrétait la taxe.
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