CHAPITRE XVII
L’épargne et le luxe
Le rapport de ce chapitre avec l’objet de nos études est manifeste. La recherche du meilleur emploi de la richesse amène inévitablement la question du luxe. Mais cette question se rattache en outre étroitement à ce qui a fait la matière des précédents chapitres. On pourrait, en effet, être tenté de dire : vous avez condamné la prodigalité comme contraire à l’épargne, vous devrez proscrire le luxe au même titre ; vous avez fait des réserves au profit de l’épargne contre la bienfaisance, à plus forte raison contre le luxe I II n’en est rien. Le luxe n’est pas la prodigalité ; il n’est pas, comme la prodigalité, nécessairement le contraire de l’épargne. Le mot prodigalité se prend toujours en mauvaise part, il n’en est pas de même du luxe ; nous verrons qu’il y a un luxe permis, décent, de bon goût, digne d’être encouragé. On peint le prodigue d’un mot en disant qu'il jette l’argent par la fenêtre', on peut, au contraire, calculer ses dépenses de luxe, y porter l’ordre et l’économie. Le luxe, la magnificence, le faste, sont des choses différentes. Il y a là bien des distinctions et des nuances. Celle question du luxe (1) a été trop souvent matière à amplifications de rhétorique, à déclamations véhémentes ; l’anathème a été quelquefois aussi peu raisonnable que le panégyrique. Je veux essayer,
(1) Comment ne pas mentionner, à propos du luxe, les etudes si complètes et si attachantes de M. Baudrillart ? J’en suis tout pénétré... hac atque illac perfluo.
dans le cadre le plus restreint possible, de rechercher ce qu’est le luxe en lui-même, quelles sont ses principales manifestations et de quels instincts de la nature humaine il procède ; quels ont été les caractères et les tendances du luxe aux différentes époques, suivant les divers degrés de civilisation ; enfin quelles doctrines se sont produites relativement au luxe, dans les écrits des philosophes, des moralistes, des politiques. Après ce rapide aperçu psychologique, historique et critique, nous laisserons la parole à l’économie politique qui, ici comme sur tant d’autres points, se tenant à égale distance de toute exagération, nous donnera la vraie solution de la question parce que seule elle a su la poser nettement.
Dans son sens primitif, le mot luxe désigne une végétation surabondante ; nous disons encore aujourd’hui une végétation luxuriante (2). Ce fut d’abord là le sens propre. Pour les hommes à demi sauvages, l’abondance des fruits de la terre est la principale forme de la richesse. Le premier sens étendu de ces mots luxus, luxuria, luxuries, fut de signifier, d’une façon générale, d’abord l’abondance, puis la délicatesse, la recherche dans les mets, la magnificence dans les festins. On les appliqua ensuite à une satisfaction plus ou moins raffinée, étendue, multipliée, de tous les besoins de première nécessité: la nourriture, le vêtement, le logement. On connaît le mot dormir sur un lit de roses... mais le pli d’une rose peut blesser, à ce qu’il parait. On sait avec quelle cruelle ironie Beaumarchais a dit que « boire sans avoir soif et manger sans avoir faim, est ce qui « distingue l’homme de la bête. » L’idée de luxe se confond ici avec celle de molesse, de sensualité, de gloutonnerie, de
(2) Cicéron dit quelque part qu’il peut y avoir trop d’abondance dans le discours comme dans la végétation : in oratione ut in herbis luxuries.
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gourmandise ; c’est assurément le moins noble de tous les luxes. Mais enfin ce qu’il y a au fond de ce luxe, c’est la satisfaction d’un besoin naturel, légitime en soi, le goût du bienêtre. Seulement on estime, avec plus ou moins de raison, que cette satisfaction va au-delà du nécessaire. Il en est de même des autres variétés du luxe, qu’on pourrait rapporter à trois sentiments; à trois instincts qui non seulement n’ont rien de blâmable, mais qui font la grandeur de l’homme et sont l’expression la plus élevée de la sociabilité humaine, à savoir : l’amour du beau, le souci de l’opinion publique et le désir de plaire. Notez que ces instincts, ces mobiles peuvent rentrer les uns dans les autres ; à l’amour du beau peut se mêler le désir de plaire, d’exciter l’admiration, l’estime, le respect.
Que dire de l’amour du beau ? L’homme ne se contente pas de la contemplation abstraite du beau idéal ; il cherche à réaliser cette idée, à la rendre sensible ; de là les chefs-d’œuvres de l’art. Quand on ne peut faire du beau, on fait du joli, de l’agréable, de la décoration, de l’ornementation. Ce besoin de la décoration et de l’ornement est un des faits les plus généraux du luxe. Il faut le reconnaître, c’est là qu’il se déploie peut-être le plus de luxe de mauvais goût. Quelle infinie variété depuis les lambris sculptés, ciselés, dorés, les riches tentures, jusqu’à la simple baguette en plâtre et au papier peint à quatre sous le rouleau collé contre le mur. Ici, et sauf la question de mesure, non seulement rien de blâmable, mais on ne saurait qu’encourager le désir d’orner sa demeure, que ce soit la chambre de l’ouvrier, l’atelier de l’artiste ou le cabinet du savant. Le beau lui-même peut être orné : blâmez-vous l’artiste d’entourer un chef-d’œuvre de peinture d’un cadre richement sculpté ? le savant, de revêtir ses auteurs favoris d’une précieuse reliure ?
Le souci de l’opinion publique, de l’estime publique, est légitime, salutaire : il a suscité de grands courages, de grands
dévouements. Sans doute une solide estime ne peut être que le prix de services rendus, de hautes qualités morales et intellectuelles ; mais enfin une certaine considération s’attache aussi à toute force, à toute puissance sociale, et la richesse en est une.
Cela fait que quand on n’est pas riche, on veut le paraître, et, v
quand on l’est réellement , on veut faire montre de sa richesse. C’est la vanité, l’ostentation. Il y a des gens qui, par ostentation, sont capables de tout, même de faire le bien. Dans certains pays ce genre de luxe, qu’on appelle proprement la magnificence, le faste, est une condition nécessaire de l’exercice du pouvoir politique, un attribut de la souveraineté. Il y a des peuples qui ne se représentent pas un chef d’empire en frac noir et en chapeau rond.
Le désir de plaire est inné dans l’homme ; c’est un des liens de la société. Il impose la propreté de la personne, la décence du costume, les bonnes manières, le goût de l’élégance, de la toilette, de la parure. Je sais qu’on peut aller loin dans cette voie-là ; que le goût peut devenir une vraie passion ; mais je recherche ici le principe des choses. Se bien mettre, comme on dit communément, n’est pas un mal en soi. Quant au mobile, il est des plus innocents ; écoutez les plus merveilleuses : c’est par charité pure qu’elles s’occupent de leur toilette ; on ne peut pourtant pas faire peur aux gens, disent-elles. Mieux que cela, c’est le culte désintéressé du beau et elles aflirment que, fussentelles dans une île déserte, elles auraient le même plaisir à se faire belles. Je n’en doute pas, et puis, qui sait ? dans cette île prétendue déserte, on peut rencontrer un sauvage qu’il serait prudent de charmer. Je ne puis clore cette revue sans prononcer un mot, sans parler d’un instinct de l’homme qui se retrouve partout dans les choses humaines... la mode. Il n’y a guère à raisonner là-dessus. Voilà un vêtement laid, désagréable, incommode... c’est la mode ! Au fond, c’est le goût du change-
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ment, qui n’est pas absolument condamnable ; c’est la recherche du mieux ; mais trop souvent on tombe dans le pire. Quand on est a bout de ressources, qu’on ne peut plus faire du beau, du joli, de l’agréable, on fait du nouveau. Je terminerai par cette remarque générale sur ces derniers instincts du luxe opposés au luxe du bien-être, c’est que celui-ci nous procure des jouissances réelles, tandis que les autres ne sont le plus souvent que des occasions de fatigue et d’ennui.
De cette rapide étude psychologique il résulte que le penchant au luxe est naturel à l’homme ; aussi le retrouvons-nous partout , sous des manifestation différentes suivant les temps et les lieux, le génie de chaque peuple, le degré de civilisation et . de richesse. Un aperçu historique est indispensable pour l’intelligence des doctrines opposées qui se sont produites sur le luxe ; il nous permettra à nous-mêmes de porter un jugement motivé. L’antiquité, le Moyen Age et les temps modernes vont nous offrir ces contrastes avec les enseignements qui en découlent.
Quel contraste en effet entre l’Asie, la Grèce et Rome ! L’Asie, je l’ai déjà dit, est le pays du faste ; c’est affaire de politique ; il s’agit pour les souverains d’inspirer à des multitudes à demiesclaves un respect superstitieux mêlé de terreur, par la pompe des costumes, l’éclat des fêtes, des banquets dégénérant en orgies, des cérémonies religieuses, par des constructions gigantesques, démesurées. Il faut lire sur les inscriptions récemment découvertes dans les ruines de Babylone et de Ninive avec quel naïf orgueil ces rois énumérèrent leurs prouesses architecturales (3). Quel spectacle différent nous offre la Grèce, l’Athène de Périclès et de Phidias I Bien loin que la guerre et le négoce
(3) M. Baudrillart, Le luxe des Nations Antiques. Ninive et Babylone d’après les découvertes récentes. — Journal des économisles, de février
as
eussent fait tort au sentiment du beau, chaque citoyen semblait ne rechercher la fortune que pour la prodiguer en œuvres d’art destinées à faire d’Athènes la plus belle ville de la Grèce et du monde. C’était le rêve de Périclès, lui-même le plus simple des hommes dans la vie privée, et Phidias venait sur la place publique discuter avec le peuple assemblé le plan de ces merveilleux ouvrages dont les moindres débris épargnés par le temps excitent encore notre admiration. Quel spectacle comparable à celui qu’offraient les Panathénées, la grande fête nationale d’Athènes, la fête de l’art. . .
Heureux celui qui mourut dans ces fêtes.
Car cela ne pouvait durer ; et le luxe grec perdit son caractère de noblesse et de grandeur en cessant d’être la principale affaire de l’Etat pour devenir une chose purement privée. Il se corrompit. Deux noms propres semblent résumer cette opposition, cette chute : Périclès et Alcibiade (4).
C’est le luxe corrompu des derniers temps qui passa d’Athènes à Rome. Les Romains laissèrent hien loin derrière eux leurs modèles : « Chez les Grecs, en effet, la corruption des mœurs
(4) C’est la plus dangereux modèle que nous ait légué l’antiquité ; le type de ces hommes à la mode, de ces mondains dépravés, pleins d ardentes convoitises, sachant se parer de leurs vices, capables de tous les courages et de toutes les infamies pourvu qu’elles n’altèrent pas le vernis d’élégance qui fait toute leur force ; aspirant à tous les honneurs, à tous tes succès, à ceux de la politique comme à ceux des salons et des boudoirs ; portant dans le maniement des affaires publiques, quand le caprice des révolutions les y appelle, le sang froid de 1 aventurier , le mépris des hommes et l’absence de tout scrupule, ne voyant dans le monde que des fripons ou des dupes, et bien décidés à ne jamais être parmi ces derniers. Je signale cette race d’hommes dans un livre consacré à réhabiliter la richesse, car ils la déshonorent comme ils déshonorent les dons de l’esprit qu’ils peuvent avoir reçu en partage.
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« trouvait des bornes, d’abord dans la modération et la so- « briété naturelles à ce peuple, ensuite dans la contrainte sé- « vère où les femmes étaient tenues. La même corruption, une « fois répandue dans Rome, n’y rencontra plus de digues : les « Roiuains, violents et grossiers, s’y plongèrent sans mesure, f <\ et comme les femmes jouissaient chez eux d’une liberté très-
« grande , la débauche pénétra au sein des familles et vint « souiller jusqu’au sanctuaire du foyer (5). » Les richesses de l’Asie affluant en Grèce y avaient surtout alimenté le luxe public, d’abord si noble et si élevé ; les richesses de l’Orient tout entier n’alimentèrent à Rome que l’orgie et la débauche. Les jeux sanglants du cirque sont la contre-partie des Panathénées; ce fut la part de la populace. Quant au luxe des grands, c’est la démence. C’est un tableau qui a été tracé bien des fois, je ne le referai pas. Sénèque et Suetone l’ont résumé en deux traits : le propre du luxe , c’est de trouver son plaisir aux choses perverses (6) ; et Suetone nous dit de Caligula : Il suffisait qu’une chose fût déclarée impossible pour qu’il rêvât de l’accomplir (7). Gibbon a dit : c’est le luxe du matelot qui voit sombrer son navire et s’enivre une dernière fois. Le naufrage en effet n’était pas loin ; les barbares approchaient (8) .
Nous voici en présence des barbares, du Moyen Age. A l’appui des condamnations qu’on fulmine contre le luxe contemporain, on ne manque pas d’invoquer ce bon vieux temps (9), la
(5) M. Paul Gide, Condition des femmes^ page <38.
(6) Sénèque, Epist. 122: Hoc est luxuriæ proprium, gaudere perversis.
(7) Suetone, Caligula, 37 : Nihil tamefOcere concupiscebat quam quod posse effici negaretur.
(8) Sur toute cette histoire anecdotique du luxe, voir Roscher , Principes, §§ 226-234, et ses considérations sur le luxe dans ses Recherches sur divers sujets dC économie politique, p. 299-403,
(9) J’ai eu l’occasion de m’expliquer sur ce lieu commun, chap. xi, note 4.