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zaa II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE.
simplicité des aïeux, et on oppose ce temps où le luxe était inconnu à notre civilisation qui l’a engendré. La véritable opposition entre ces deux époques, ce n’est pas celle de la simplicité et du luxe ; c’est l’opposition de la richesse et de la pauvreté. Cela exclut-il le luxe dans la première époque ? Pas le moins du monde ; seulement on n’y voit que le luxe que la pauvreté comporte. La simplicité y est plutôt l’effet de l’ignorance que de l’empire sur soi-même. Chez les peuples sauvages, on voit l’instinct du luxe éclater dans le goût de la parure et de l’ornement. Tout leur est bon pour cela. Ils se tatouent le corps ; se percent le nez, les oreilles et les lèvres pour y suspendre des coquilles, des grains de corail, des verroteries ; ils s’emparent avidement do la défroque des peuples civilisés, s’affublant des débris de costumes, s’enveloppant avec bonheur d’étoffes à couleurs criardes. Quant au luxe de sensualité, nul n’y est plus porté ; seulement pour des gens qui sont privés de tout, la sensualité consiste, quand l’occasion s’en présente, à s’enivrer et à se gorger de nourriture. Platon nous apprend que, pour les anciens Grecs, ivrogne et barbare étaient synonymes. On sait quel attrait a pour les sauvages l’eau de feu. Mais laissons les sauvages et les barbares, et venons à ceux dont on entend parler quand on dit : nos aïeux, le bon vieux temps. C’est le Moyen Age proprement dit et le commencement de l’ère moderne.
Le luxe féodal tient du luxe barbare en ce qu’il ne se produit qu’en certaines circonstances, tournois, fêtes, noces princières, et consiste dans l’étalage de massives richesses, dans ces festins et ripailles gigantesques qui hantaient l’imagination de Rabelais quand il écrivait son Gargantua et son Pantagruel. Le luxe consiste à avoir une suite nombreuse qu’on héberge et nourrit, et cela se conçoit : c’est l’époque où les tenanciers paient leurs redevances en nature et les seigneurs n’en sauraient faire un autre usage. Les châteaux féodaux sont organisés dans
CHAP. XVII. L EPARGNE ET LE LUXE
ce but ; quelques pièces étroites et incommodes pour l’habitation des châtelains, et puis des cuisines et des salles de banquets immenses. Les récits et les chants des bardes et des ménestrels sont la seule part faite aux plaisirs de l’esprit dans cette monotone existence. Il faut noter ici l’action civilisatrice de l’Eglise. La cathédrale du Moyen Age, ouverte à tous, bourgeois, artisans et serfs, présente l’image d’un luxe plus noble : musique, tableaux, sculptures, parfums étrangers, ornements splendides. On peut le dire sans malice, c’est dans l’intérieur des monastères qui n’avaient été d’abord que des asiles ouverts à la prière, au travail et à l’étude, que s’épanouirent le& premières délicatesses de la vie. Cependant la bourgeoisie émancipée et enrichie, commence à lutter de magnificence avec les seigneurs ; ceux-ci, pour se distinguer, conserveront la supériorité de la grâce, de l’élégance, de la nouveauté de l’ajustement ; c’est la naissance de la mode. Elle se donne carrière de la façon la plus grotesque. Jamais les modes ne furent plus ridicules qu’aux XIV® et xv® siècles. Jamais du reste la fureur du luxe ne fut plus grande que pendant la guerre de cent ans. Il semble que les calamités publiques, les guerres, la peste, la famine, donnent une saveur particulière aux tournois, aux pas d’armes et aux mascarades. En réalité, à part un instant dans le XIII® siècle qu’illumine la noble figure de S‘ Louis, le Moyen Age nous montre dans le luxe l’alliance du faste et de la bizarrerie, du grotesque et de l’étrange. Le luxe de l’enfance des peuples et celui des époques de décadence sont marqués des mêmes caractères.
Le luxe de notre temps se distingue avantageusement de celui de toutes les époques précédentes. Je ne prétends pas qu’il n’y ait plus de fous ni d’excentriques ; mais on les compte ; je ne dis pas que le faste et la magnificence soient bannis, mais ce n’est point la note dominante. Ce qui caractérise notre époque,
c’est un luxe sain et de bon aloi ; le luxe de la propreté, de la commodité, du confort. Le luxe ayant ce caractère de tendre à une satisfaction plus complète de besoins réels, il se généralise et pénètre partout, dans tous les rangs avec l’accroissement de la richesse ; ce qui veut dire qu’une foule de consommations qui étaient de luxe autrefois, ont cessé de l’être. Nous retrouvons d’ailleurs ici ce que j’ai déjà signalé au chapitre xi, les caractères distinctifs de la richesse et de l’industrie moderne : la fabrication sur une grande échelle d’une foule d’objets que nous appelons de première nécessité et qui n’étaient autrefois que des objets de luxe. Un autre caractère du luxe moderne, qui se confond, à certains égards, avec les précédents, c’est qu’il est essentiellement égalitaire. Et cela n’est pas seulement la conséquence de l’égalité civile et politique, car nulle part cette uniformité n’a prévalu autant qu’en Angleterre où les distinctions sociales sont encore si puissantes et ont une certaine portée politique : le chapeau rond et le frac noir y sont presque le costume national. On se distingue bien encore par l’élégance de la coupe, la finesse du drap et du linge, une certaine manière de porter les choses, mais il n’y a plus ni galons, ni plumes, ni dentelle, ni épée au côté, et la simplicité de la mise est la suprême distinction.
Nous sommes maintenant en mesure d’apprécier et de réduire à leur juste valeur les doctrines sur le luxe. La plupart de ceux qui,' au nom de la philosophie morale et de la religion, ont fulminé contre le luxe, confondant dans un même anathème le luxe et la richesse ; j’examinerai ces théories dans les deux chapitres suivants. On a vu aussi, à certaines époques, des moralistes ou des prédicateurs s’élever avec véhémence, non pas contre le luxe en général, mais contre telle ou telle exagération de la mode, contre le mauvais goût du temps ; cela n’a pareillement pour nous aucun intérêt. C est au xviii* siècle que les
controverses sur le luxe se sont produites avec le plus de vivacité. Rousseau (1 0) a enveloppé dans la même proscription le luxe, la richesse, les lettres, les arts, les sciences ! Quand on a écrit que toute civilisation, à quelque degré que ce soit, n’est qu’une corruption (11); que tout homme qui raisonne est un animal dépravé; que l’homme est fait pour aller nu comme les animaux et que l’usage des vêtements est un luxe abominable ; que le premier homme qui fit usage de sabots était probablement un coquin, à moins qu’il n’eût mal aux pieds... quand on a écrit de pareilles choses, fût-ce dans un style pompeux, on ne mérite pas d’être pris au sérieux et discuté. Les déclamations de Rousseau servirent de thèmes aux fades amplifications de Robespierre. Quant à Saint Just, il est d’une netteté qui ne laisse rien à désirer : « La richesse est une infamie , il ne doit « y avoir ni riches, ni pauvres. Les arts mécaniques sont indi- « gnes d’un bon citoyen (1 2) . Tous les enfants seront élevés en « commun au pain et à l’eau I »
Les panégyriques ne sont guère plus satisfaisants que les anathèmes. On ne peut voir qu’un agréable badinage dans l'apologue de Mandeville : « La fable des abeilles ou les fripons devenus honnêtes gens, avec un commentaire où on prouve que
(10) Quand on songe que c’est Rousseau qui a fourni à l’Encyclopédie l’article Economie politique', un bel économiste vraiment.
(11) Dans son Traité philosophique et politique sur le luxe, l’abbé Pluquet condamne aussi toute espèce de luxe comme corruption. Ce n’est autre chose que la doctrine du renoncement chrétien. Seulement le bon abbé qui, théoriquement est inflexible, se relâche fort dans la pratique, et ne condamne plus qu’un trop grand attachement à la richesse. C’est, en y changeant un mot, la parole de Socrate : Je possède le luxe, mais le luxe ne me possède pas.
(12) Camille Desmoulins répondait avec véhémence et non sans bon sens : vous voulez avoir des Spartiates ; ayez donc des ilotes... sachez que chacune de vos déclamations contre la propriété, voue quelque terre à la stérilité, quelque famille à la misère 1...
les vices des particuliers tendent à l’avantage du public. » L’industrie n’est alimentée que par nos vices 1 Tous les hommes exploitent réciproquement leurs vices, et le retour à la vertu serait la ruine de toutes les industries, la misère 1 — Il n’y a qu’un mot à changer à tout cela pour être à peu jirès dans le vrai : au lieu de vices dites besoins, au lieu d’exploitation dites services réciproques , et vous aurez la vérité, à savoir que la société est un échange de services en vue de satisfaire les divers besoins. Voltaire a mis au service du luxe sa prose élégante et facile, ses vers légers et railleurs :
Oh ! le bon temps que ce siècle de fer 1 Le surperflu, chose si nécessaire,
A réuni Tua et l’autre émisphère...
Par cent canaux circule l’abondance.
C’est toujours cette théorie que nous connaissons ; faire circuler l’argent !.Et>mme l’argent est la richesse, Voltaire regrette bien un peu qu’il sorte des millions de France pour payer les produits étrangers. Tout cela est bien pauvre, bien superficiel. Montesquieu n’a pas porté dans la question du luxe des appréciations bien larges. Il ne le considère que dans ses rapports avec Iss diverses formes de gouvernement ; il nous dit que le luxe convient aux monarchies et non aux républiques (1 3) . Il y a là une conception étroite de la monarchie et de la république. La pauvreté, la richesse et le luxe peuvent se rencontrer aussi bien dans l’une que dans 1 autre. Il faut espé-
(1 3) Esprit des lois, livre xii, Voltaire avait déjà dit :
Sachez surtout que luxe enrichit Un grand état, s’il en perd un petit.
Le Petit état de Voltaire, h République de Montesquieu, c’est tout un, c'est Sparte.
CHAP. XVII. L EPARGNE ET LE LUXE
rer que la démocratie moderne n’aura rien de commun avec la démocratie envieuse et jalouse qui frappait d’ostracisme non seulement la richesse, mais le patriotisme et la vertu. D’ailleurs quel rapport y a-t-il entre Sparte et Athènes, et la comparaison n’est-elle pas toute à l’avantage de cette dernière ?
Pourquoi tous ces jugements sur le luxe sont-ils mauvais ? Parce que personne ne s’est attaché à définir le luxe ; et comme il est impossible de répondre d’un mot à cette question, qu’estce que le luxe ? il est fort difficile de répondre aussi d’un mot à cette autre question ; le luxe est-il condamnable ? Voici comment il faut poser la question : un homme a fait une dépense, et vous voulez savoir si c’est une dépense de luxe ? Dites-moi la condition sociale de cet homme, sa position de famille et de fortune, non seulement le chiffre de ses revenus, mais leur source; dites-moi dans quel pays il vit, à quelle époque... peut-être alors pourrai-je répondre. L’économiste fera d’abord des réserves au nom de la morale, du bon sens, de l’hygiène, et si la dépense en question a pour but de satisfaire un caprice immoral, nuisible à la santé, déraisonnable, il la condamnera. Mais non ; c’est une construction dans laquelle on est allé un peu au-delà de ce qu’exigent la solidité, la commodité... Faut-il la condamner? L’économiste répondra que cela n’est pas mal.... mais peut-être ce constructeur avait-il sur son domaine quelque portion marécageuse qu’il aurait mieux fait d’assainir et de fertiliser dans son intérêt et dans l’intérêt de tous. En un mot, l’économie politique ramène toujours, en principe, la question à sa théorie des divers modes de consommation de la richesse : consommation improductive et reproductive, économie, épargne. Mais cela ne suffit pas pour établir nettement la notion du luxe ; le point important c’est que l’idée de luxe, à divers points de vue, est essentiellement relative. Tout a été luxe à un moment donné. Cette expression qui revient à chaque instant.
c’est du luxe, peut s’appliquer à tout. L’idée la plus générale du luxe c’est qu’on désigne ainsi une certaine manière de vivre qui dépasse le niveau moyen ; mais ce niveau varie avec les temps et les lieux. L’histoire anecdotique du luxe en fournit des exemples par milliers. Je vous introduis dans une maison de la plus simple apparence, solidement bâtie, bien close de portes et de fenêtres ; il y a une table recouverte de linge propre, des assiettes blanches, des cuillers et des fourchettes en argent ou argentés, du pain blanc... voyez-vous là la moindre trace de luxe? Non. Eh bien ! ouvrez les histoires et vous y lirez que le roi d’Angleterre, Alfred-le-Grand, habitait un palais si mal clos qu’il fallait appliquer de grandes toiles contre les murailles pour empêcher le vent de passer, et enfermer les lumières dans des lanternes pour qu’elles ne s’éteignissent pas. C’est encore un chroniqueur anglais qui se lamente sur le luxe de son temps, parce qu’on a substitué les assiettes en terre aux assiettes en bois. Le chroniqueur de Venise raconte que la femme d’un doge fut frappée d’une maladie horrible pour s’être servie la première d’une fourchette en argent au lieu de ses doigts. Et j ce pain blanc? Il y a trois siècles on ne mangeait guère à Paris
que du pain bis. Le premier pain blanc a été pétri pour les chai noines de Notre-Dame et fut appelé d’abord, pour cette raison,
Ipain du chapitre. Mille choses qui ont été de luxe pour les riches et les grands, ne sont plus même de luxe pour les pauvres. Songez à ce qu’était, à ce qu’est aujourd’hui le besoin et l’industrie de l’éclairage. Autrefois l’obscurité profonde au dehors, une lampe ou une chandelle fumeuses au-dedans. Puis, de loin ) en loin, dans les rues, quelques chandelles posées sur les fenê-
'( très. Puis on admira cette obscure clarté tombant des réverbè-
j res. Aujourd’hui c’est la lumière flamboyante du gaz, et on
I consomme d’autant plus d’huile, de chandelles, de bougies et
de flots de pétrole. L’éclairage, c’est la sûreté, c’est la santé
CHAP. XVII. l’Épargne et le luxe.
pour celui qui passe ses nuits au travail ou à l’étude ; c’est la joie du foyer.
Le XVIII® siècle a connu autre chose que de vaines déclamations sur le luxe. Les économistes et leurs précurseurs en ont donné la véritable notion. Parmi ces derniers il faut ranger l’abbé de Saint-Pierre, celui que déjà de son temps on appelait le bon abbé, non sans une nuance d’ironie ; ce grand homme méconnu, quia remué tant d’idées, et qu’on n’a traité de chimérique que parce que bien souvent il devançait son temps. Melon (14), dans son Essai politique sur le commerce, publié en 1 734, a parfaitement établi que l’idée de luxe est relative, et que, lorsque par le progrès des arts, un moins grand nombre d’hommes est nécessaire pour produire les objets de première nécessité, il est bon que les autres s’occupent aux ouvrages dits de luxe, plutôt que de croupir dans l’oisiveté. Hume, dans son Essai sur le luxe, a parlé là-dessus en philosophe, en moraliste humain et en parfait économiste. Franklin, dont la vie, les doctrines, la personne, sont autant de protestations contre le luxe, se plaisait à raconter de charmantes historiettes sur ces jeunes filles d’Amérique qui occupent leurs loisirs à des ouvrages de tricots afin de s’acheter de jolis bonnets (1 5).
Une cause d’erreur dans les appréciations sur le luxe, c’est que la plupart des écrivains, préoccupés des souvenirs classiques de l’antiquité, se sont placés au même point de vue que Sénèque et Suétone, qui avaient eu sous leurs yeux le spectacle de la débauche et des orgies romaines. Pour eux, luxe et corruption des mœurs ^ont une même chose. Ceux qui, sans exal-
(^U) Il va sans dire que Rousseau déclare les maximes de M. Melon sur le luxe odieuses et empoisonnées.
(15) Voir au chapitre xiii ce que j’ai dit sur Franklin et Adam Smith, à propos de l’épargne et de l’économie.
ter le luxe comme le faisait Voltaire, se bornaient à repousser des attaques passionnées, en établissant de justes distinctions, seraient particulièrement à l’aise aujourd’hui, en présence du luxe moderne dont j’ai tantôt indiqué les caractères distinctifs. Parmi les écrivains du xviii® siècle qui ont attaqué le luxe, il en est un que j’ai négligé à dessein de citer, bien qu’il soit supérieur aux autres par une analyse ingénieuse et des aperçus vrais. Je ne l’ai pas cité plus haut, et j’en fais mention à cette place, parce qu’il me paraît conclure contre sa propre thèse et faire le plus bel éloge du luxe. Après avoir très-bien établi la distinction entre le faste et le luxe, il dit : « Le faste est des- « tiné à annoncer la supériorité du rang par des pompes exté- « rieures ; le luxe est l’attribut de la richesse. Le faste s’allie « dans une nation avec la plus grande misère et avec l’oisiveté. « Lorsque les richesses, comme en Pologne et en Italie, sont « concentrées dans les mains de quelques-uns, il y a du faste, « il n’y a pas de luxe. Le luxe marche toujours à la suite du « commerce, de l’industrie, des arts. Le luxe s’est établi sur « les débris du faste qui a cessé avec le pouvoir de la no- « blesse. — L’élégance a succédé à la magnificence... le luxe « a remplacé le faste (16). » On ne saurait mieux dire, et l’auteur indiquait là quelques traits du luxe moderne.
Je dirai du luxe ce que j’ai dit de la richesse en général (17). L’économie politique ne prêche ni l’amour ni le mépris du luxe ; elle enseigne la vérité sur le luxe, et de cette véritable notion du luxe découlent naturellement les conclusions pratiques pour la conduite de la vie. Je rappelle ici ce que j’ai dit à propos de l’épargne (18), à savoir que ce n’est point par des
(16) Sénac de Meillhan, Considérations sur la richesse et le luxe.
(17) Voir le commencement du chapitre xii.
(18) Voir à la fin du chapitre xiii, notes 2 et 3.
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CHAP. xvii. l’Épargne et le luxe. 231
chiffres, par des proportions mathématiques, que l’économie politique détermine quand peuvent commencer ou doivent s’arrêter pour çhacun les dépenses de luxe : les éléments d’une pareille formule sont bien nombreux et compliqués. Faisant donc abstraction des actes immoraux, des folies et des excentricités qu’elle proscrit absolument, comme on fait réserve des cas de folie quand on analyse les facultés de l’âme, voici les conclusions essentielles de l’économie politique sur la question du luxe.
Le luxe est un phénomène économique inévitable dans toute société qui progresse en richesse, en science, en lumières. Tant que le luxe consiste à étendre les consommations dans une direction raisonnable, le penchant au luxe engendre l’émulation, l’activité laborieuse, ce qui est préférable à l’oisiveté. Ce qui le prouve, c’est que les nations chez lesquelles on voit le plus de richesse et de luxe, sont en même temps celles où la richesse s’accroît le plus rapidement, et l’épargne est la plus considérable. Le luxe constitue un progrès dans la civilisation, car cela signifie qu’un nombre croissant d’individus peuvent s’adonner à des industries d’un ordre plus relevé, à la culture des arts, des sciences des lettres; beaucoup d’industries ne vivent que de ce développement des travaux intellectuels.
On a dit ; il serait à souhaiter que la société ne passât à d’autres occupations, à la production des objets de luxe que lorsque la satisfaction des besoins de première nécessité est abondamment assurée pour tout le monde. Cela est impossible ; ce n’est pas même à souhaiter. On se représente en effet à tort l’introduction d’une industrie de luxe comme désavantageuse à la masse, parce que quelques-uns seulement en profitent tout d’abord. Prenons un exemple. Voilà une population exclusivement adonnée à l’agriculture encore dans l’enfance et cultivant exclusivement le seigle comme céréale, comme base de son ali-
inentation. Quelques-uns, plus habiles, introduisent la culture du froment, se nourrissent de pain de froment... voilà du luxe. Direz-vous qu’il faut attendre que tous puissent cultiver le froment et s’en nourrir ? Le blé cultivé ici fait-il tort à ceux qui ne vivent là que de seigle ? Vous pouvez faire le même raisonnement pour l’introduction de cultures nouvelles, fruits, légumes, cultures industrielles. Le progrès ne se fait qu’à cette condition (20), que quelques-uns aillent toujours en avant, montrant la voie à ceux qui les suivent, sans les attendre.
Le luxe, j’entends le luxe de bon aloi, qui consiste dans l’accumulation d’objets précieux, peut être, dans les cas extrêmes, une ressource pour les peuples comme pour les individus. Je l’ai déjà fait remarquer, au chapitre xv, à propos de l’avarice : la thésaurisation est une sorte de luxe ; or, il est tel moment critique où une nation peut se trouver bien de ce que les particuliers aient ainsi tenu à la disposition de l’Etat d’abondantes réserves métalliques. C’est encore un des luxes de notre époque que l’infinie variété des substances alimentaires plus ou moins délicates : de là une chance de plus pour parer à une disette. L’Irlande se nourrit presque exclusivement de pommes de
(tO) M. Le Play nous offre un tableau tout opposé fie ce que doit être l’activité humaine et le progrès, si tant est qu’on puisse parler de progrès, à qui fait son idéal de l’immobilité : « Depuis les âges les plus « reculés, les pasteurs nomades (des Steppes de la haute Asie), ont tou- « jours prospéré à l’aide d’une seule institution, la famille patriarcale... O vivant dans l’abondance sans pouvoir accumuler la richesse, cultivant O leur intelligence par la méditation sans échapper à la salutaire influen- « ce des travaux manuels... seuls ils conservent cette solide prospérité a qui se révèle non par la richesse, l’éclat de la puissance, mais par le « travail, la frugalité et la vertu.. Dans l’ordre naturel, les pasteurs de « l’Asie restent aujourd’hui la principale source du bien, comme au « temps d’Abraham. » ~L' organisation du travail, p. 56-58. Je reviendrai sur les doctrine de cet écrivain qui, par la distinction de son esprit, la loyauté du caractère et l’élévation des sentiments commande à un si haut point le respect.
CHAP. xivi. l’Épargne et le luxe. 233
terre ; aussi quel fléau est pour ce pays la maladie des pommes de terre I Là, au contraire, où les diverses parties de la population consomment,- suivant leur degré d’aisance, du froment, du seigle, des pommes de terre, des châtaignes et autres farineux, on peut, en cas de mauvaise récolte, se rejeter de l’un de ces aliments sur l’autre ; aussi n’est-ce pas l’abondance d’une denrée -prise isolément qui en fait monter ou descendre le prix ; c’est l’ensemble des produits similaires qu’il faut considérer. Toutes les nations civilisées consacrent une portion de leurs principales substances alimentaires, le blé, le riz, la racine de l’ignane, le maïs, à fabriquer des boissons de luxe, des liqueurs fermentées ; voilà encore une ressource, en cas de disette de blé, par exemple : on se privera de la boisson de luxe, on mettra tout en farine.
L’économie politique n’encourage pas le luxe, mais elle ne le proscrit pas; il y a même des industries de luxe qui méritent d’être encouragées dans un pays dont elles font la richesse. C’est un peu le cas pour la France. Ce qui serait surtout fâcheux c’est que la consommation se détournât subitement de certaines industries, par la raison qu’elles sont industries de luxe. Il n’est pas bon de tromper ainsi l’attente de ceux qui en vivent. Il faut respecter ces arrangements sociaux. Dans les temps de crise on n’est que trop porté à suspendre certaines consommations qui ne correspondent pas à des besoins de première nécessité, mais c’est faire acte de mauvais citoyen que d’agir ainsi par calcul, afin d’aggraver la crise, en vue de donner
satisfaction à de coupables espérances, à des passions politiques
qui comptent que le triomphe d’un parti sortira de l’excès du mal.
Tout en proclamant que le luxe moderne vaut mieux que le luxe d’autrefois, je n’entends pas faire de l’optimisme et répondre aux anathèmes par un panégyrique. Je signalerai donc
deux côtés faibles du luxe d’aujourd’hui, lesquels sont la conséquence de son caractère égalitaire: 1® tout le monde veut avoir le même genre de luxe, porter du velours, avoir de l’argenterie, des objets d’art... mais qu’arrive-t-il? c’est que ce velours est en coton ; cette argenterie est du plaqué ou du ruolz ; ces objets d’art ne sont que des produits industriels sans valeur artistique. J’avoue qu’au point de vue économique je suis médiocrement touché de ces doléances esthétiques. Je ne vois pas grand mal à ce qu’il y ait du velours de coton, des tissus mélangés, des lithographies, des photographies et de faux bronzes à côté des vraies œuvres d’art ; 2® Ce qui me touche plus, au point de vue économique, c’est qu’il y a trop de gens qui veulent porter de la soie quand leur bourse s’accommoderait mieux d’une étoffe de laine. Considéré en lui-même, dans son objet, le luxe est aujourd’hui généralement plus raisonnable, et porter une robe de soie n’est pas un mal, mais il y a un peu trop de gens qui veulent en porter. La fortune privée s’accroît rapidement ; mais on escompte trop facilement l’avenir ; demain peut-être on pourra se permettre une robe de soie... on veut la porter aujourd’hui.
Les moralistes et les philosophes qui, de toute antiquité, ont condamné le luxe, ont dû se demander s’il n’y avait pas quelque moyen de l’arrêter. Leurs prédications ayant toujours eu assez peu de succès à cet égard, ils ont sommé les politiques et les législateurs d’intervenir, de là les lois et les impôts somptuaires. L’économie politique n’a rien à redire aux impôts somptuaires, si ce n’est que le but fiscal est en contradiction avec le but moral, puisqu’on désire à la fois que l’impôt soit productif et improductif. Quant aux lois somptuaires, elles ont pu avoir leur raison d’être dans un état patriarcal où le souverain règle tout paternellement, où la pauvreté et la puissance des traditions et des coutumes interdisent tout changement
CHAP. XVII. l’Épargne et le luxe.
dans les habitudes de la vie. Les Romains ont eu des lois somptuaires qui réglaient le vêtement des femmes, le luxe des funérailles et des repas ; quelques détails du costume annonçaient le rang et même l’âge des citoyens ; mais c’étaient surtout les mœurs, longtemps plus puissantes que les lois, qui proscrivaient un luxe en désaccord avec des instincts de parcimonie qui se traduisirent bientôt en une avidité proverbiale. Le type accompli du vieux caractère romain, c’est Caton, Marcus Porcius Cato. Caton, le porcher, célèbre par sa rudesse et son hostilité contre les femmes par lesquelles, selon lui, le luxe s’introduit dans les états. Pendant l’époque féodale, le luxe est l’indice du rang et de la fortune ; nul ne peut sortir de son rang et ne songe à changer de costume. Mais lorsque la bourgeoisie, émancipée est devenue riche, tente de lutter de magnificence avec la noblesse, les lois somptuaires interviennent pour réprimer un pareil scandale. C’est le cri que ne put retenir, à Bruges, la reine de France, femme de Philippe-le-Bel, éblouie par les magnifiques costumes de toutes ces riches flamandes : je croyais être seule reine ici, et j’en vois des milliers!... L’ordonnance somptuaire de 1 294 est l’écho de ce cri où le dépit de la femme n’éclate pas moins que l’orgueil de la reine.
Les lois somptuaires sont incompatibles avec l’égalité civile et politique, avec les conditions économiques de notre société. Les excès somptuaires ne sont plus justiciables que de l’opinion publique et du ridicule. L’opinion publique peut être excitée contre certains excès par l’initiative privée, comme on le voit dans les sociétés de tempérance. Du reste le luxe grossier s’en va partout où les beso'ins d’un ordre supérieur s’éveillent, et la simplicité de la mise et de la table, qui n’excluent pas l’élégance et une certaine délicatesse, sont le seul luxe des gens réellement distingués. Ajoutons, en terminant, que rien nest plus propre à inspirer des sentiments de modération dans
l’usage de la richesse, que l’étude de l’économie politique, de la science de la richesse dont les enseignements, venant en aide aux prescriptions de la morale, ont pour sanction la ruine matérielle et la déchéance sociale dont sont menacés ceux qui oublient la charge que leur impose la possession de capitaux dont la bonne gestion n’est pas moins un intérêt d’ordre public que d’ordre privé. C’est ce qui sera plus amplement développé dans les chapitres xx, xxi et xxii ; mais je dois préalablement m’expliquer au sujet de quelques doctrines sur la richesse, répandues sous prétexte de morale et de religion, et qui ne peuvent avoir d’autre effet que de diminuer l’autorité des plus sages enseignements de la science économique, sans aucun profit pour la morale et la religion.