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CHAPITRE XVIII

L’épargne et le mcpri$i de$» ricliess»e»i. L’économie politiqise et la pliiloïiophie inoB'ale

L’économie politique enseigne que le désir du bien-être est aussi légitime (1) que naturel et que le travail et l’épargne sont les moyens d’accroître ce bien-être. A cela une certaine philosophie répond : voulez-vous être riche? Il ne s’agit pas d’augmenter vos richesses, mais de diminuer vos besoins, de réfréner vos désir. Si on se bornait à recommander la modération dans

(1) M. Michel Chevalier: La légilimilé du désir du bien-être. Discours d’ouverture du cours du collège de France, décembre 1851. — Journal des Economistes, tome xxviii, p. 113.

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les désirs et dans la jouissance des biens matériels ; si on se bornait à dire qu’il faut conformer ses goûts à sa fortune, personne n’oserait le contester. Ce sont là des vérités de tous les temps ; c’est la sagesse pratique par excellence. Mais la philosophie stoïcienne ne l’entendait pas ainsi quand elle prêchait positivement le mépris des richesses. Pour bien se rendre compte de cette prescription, il faut considérer dans son ensemble la doctrine dont elle dépend. Le fond de la doctrine stoïcienne est, en réalité, le mépris, le dégoût de la vie. Pour les stoïciens, la suprême vertu, c’est l’impassibilité, l’indifférence aux biens et aux maux de la vie. Cette distinction, comme on l’entend d’ordinaire, n’existe même pas pour eux : la douleur n’est pas un mal, on ne doit pas la fuir ; le plaisir n’est pas un bien, on ne doit pas le rechercher. La plainte, comme la joie, sont indignes de l’homme. Toutes les passions sont également mauvaises, parce que elles sont toutes plus ou moins contraires à l’empire absolu de la raison, à la liberté qui est le bien suprême.

La doctrine stoïcienne, dans ses traits généraux et, en parti-

culier, le mépris de la richesse, s’expliquent par les conditions politiques et économiques de la société au milieu de laquelle elle s’est produite et développée. Bien que le stoïcisme eût pris naissance en Grèce, on peut dire que Rome se l’est approprié mieux qu’aucune autre importation étrangère et lui a imprimé son véritable cachet. A Athènes il aboutit à une parodie ; la philosophie cynique, dont Diogène, avec son tonneau et son écuelle de bois est l’expression la plus populaire, n’en est que la caricature. A Rome, il devait offrir dans Marc-Aurèle une sorte de type idéal. Le stoïcisme est une doctrine propre aux époques de décadence , comme Rome en a présenté le spectacle grandiose et terrible. Dans ce désarroi universel de toutes les croyances, vertus publiques et privées, honneur, patrie, religion du passé, foi dans l’avenir ; alors que le despotisme en

haut, l’avilissement en bas, l’abaissement général des caractères, semblent rendre vaine toute tentative de relèvement , il ne reste plus à quelques nobles âmes que la ressource de se roidir contre la destinée, de protester par le silence et le mépris, de s’apprêter à mourir avec dignité, comme ces gladiateurs qui, voués à la mort, songeaient à tomber avec grâce. Si, d’autre part, les stoïciens ont accentué le plus vivement les anathèmes de la sagesse païenne contre la richesse, cela s explique par la source impure et par l’usage qu’on en faisait sous leurs yeux. La source de la richesse, c’est pour nous le travail et l’épargne ; c’était alors la spoliation sous toutes ses formes : le travail méprisé et infécond de l’esclave, la guerre, le pillage, les exactions, les colonies pressurées, les provinces livrées à d’avides préteurs. Ce qu’on appelait alors la richesse, ce n’était pas l’abondance de tous les biens, la vie large et facile pour tous. Est-ce que on avait l’idée de ce que c’est qu’un noble usage d’une fortune honnêtement acquise ? Consacrer ses capitaux, ses revenus, à encourager l’industrie, il s’agit bien de cela vraiment I Pour Sénèque, qui a tant de fois écrit, comme chacun sait, ce fâmeux chapitre VII, Du mépris des richesses, la richesse n’est autre chose que l’or destiné à alimenter la débauche, le luxe immoral, insensé.

Mais, laissons de côté les circonstances particulières qui expliquent la doctrine stoïcienne du mépris des richesses, et considérons-là en elle-même. Voyons quelle est la valeur sociale, la portée pratique d’une pareille doctrine, qui proscrit tout superflu, qui ne veut d’autre richesse que ce qui est strictement nécessaire pour le soutien de l’existence physique. Vous faites de la raison et de la liberté le but de la vie ; mais que signifie cette liberté abstraite? La liberté n’est pas un but, c’est un moyen, un instrument. Vous vous drapez dans votre dignité, dans votre impassibilité, et vous vous dites : je suis libre 1 Cela

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peut être sans inconvénients pour un petit nombre de sages, d’esprits cultivés, de délicats, qui, en somme, profitent indirectement des bienfaits de la civilisation et de la richesse au milieu desquelles ils vivent ; c’est en face du Parthénon et des Propylées, au milieu du peuple le plus spirituel de la terre, que Diogène aimait à se livrer à toutes ses excentricités, et c’est de plus t dignes représentants de la doctrine qu’on aurait pu dire peut-

être qu’on apercevait un peu d’orgueil à travers les trous de leurs manteaux. Cette doctrine noble et froide avait fait ses sages à l’image de ses dieux : les uns et les autres se complaisent uniquement en eux-mêmes, insouciants des simples mortels. Il faut pourtant un aliment à la liberté, à l’activité humaines ! Et,

I pour la grande masse des hommes, cet aliment ne peut être la

contemplation de la vérité abstraite, la spéculation métaphysique, la recherche de l’essence des choses. Vous prêchez le mépris de la richesse, le retranchement des besoins, du superflu... Savez-vous ce qui séduira la masse dans cette prédication ? Elle j* y verra la suppression du travail, le mépris du travail (2). « La

« paresse est celle de nos passions qui nous est la plus incon- « nue à nous-mêmes ; le repos de la paresse est un charme se- « cret qui suspend nos plus ardentes poursuites, nos plus fer- I « mes résolutions ; (3) » oui, la paresse a un charme secret

contre lequel les plus fermes esprits ont besoin de réagir, et ' vous allez indirectement glorifier la paresse aux yeux de la

; masse, de tant de paresseux dont on a dit avec raison qu'ils

ont toujours envie de faire quelque chose, mais ne font j a-

(2) 5 La proscription de toute idée de superflu, si on prétend Tappli- I O quer à la masse de l’humanité, n’est au fond que la glorification de la

I ^ paresse idéalisée, » dit très bien M, Baudrillart, Théorie du retran-

l chement des besoins. Journal dss Economistes, 1876, mars, page 369.

I (3) La Rochefoucauld!

mais rien, eL qui scrouL trop heureux d’avoir trouvé un prétexte pour ne rien faire.

Nous savons d’ailleurs ce que c’est que le mépris du superflu, non pas chez quelques individus, mais chez tout un peuple; c’est la vie sauvage (4), le dénument, l’imprévoyance, la vie au jour le jour avec toutes ses misères. Je dis que ces sauvages nous offrent l’image d’une société qui méprise le superflu ; non, c’est celle d’une société qui manque du nécessaire, qui n’en a pas l’idée et ne possède pas les moyens de se le procurer, parce qu’il n’y a ni travail soutenu, ni épargne, ni capital. Mais qu’une nation qui peut se procurer l’abondance et la variété dans la richesse, se condamne à la pauvreté générale, au strict nécessaire, cela ne se verra jamais. Et puis, que signifient

(4) M Le Play nous offre, il est vrai, comme type de l’heureuse médiocrité chez une nation ces pasteurs nomades des steppes de la haute Asie, cultivant leur intelligence par la méditation (voyez chap. xvii cidessus. note 20). A la page 392 de l’ouvrage cité, M. Le Play revient sur cet objet de sa prédilection, sur ces hommes chez lesquels la religion naturelle s’imprime pendant les méditations de la vie pastorale, à la vue des grands spectacles de la nature et se conserve, dans chaque famille, par le ministère d’un de ses membres, sans le concours d’un clergé. Il cite un passage du voyage en Tartarie de l’abbé Hue, qui nous montre dans les Mongols idolâtres, sectateurs de Boudha, comme un modèle de stoïcisme tempéré : « Ces bons Mongols ont l’âme essentiellement reli- « gieuse ; la vie future les occupe sans cesse ; les choses d’ici-bas ne sont « rien à leurs yeux ; aussi vivent-ils dans ce monde comme n’y vivant « pas. Ils ne cultivent pas la terre ; ils ne bâtissent pas de maisons ; ils « se regardent partout comme des étrangers qui ne font que passer, et « ce vif sentiment, dont ils sont profondément pénétrés, se traduit tou- 0 jours par de longs voyages. » Je ferai remarquer qu’il n’y a pas lâ de nation, mais des familles errantes. Je regrette infiniment de voir ici un certain accord entre M. Le Play et Proudhon, qui, lui aussi, pour montrer que la contagion économique, le luxe et la misère passent d’une nation à l’autre parle véhicule de l’échange, vante les Tartares nomades et les pasteurs Arabes, chez lesquels il n’y a ni riche, ni pauvre, où personne ne gagne ni ne perd... {Contradictions économiques, t, ii, p. 17, chap IX, § 1.)

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ces mots superflu, nécessaire ? Ce sont là des termes vagues qui n’ont qu’un sens relatif, variant avec les temps et les lieux, comme les mots richesse, pauvreté, médiocrité, luxe (5).

Les théoriciens du stoïcisme sont nés en Grèce, où un heureux climat et la frugalité naturelle à ces peuples rendaient la vie facile, où un petit nombre de citoyens étaient entretenus par le travail des esclaves, les tributs des colonies et une sorte de taxe des pauvres levée sur les riches. Mais allez donc parler du retranchement des besoins sous le rude climat du Nord, où un travail obstiné et une industrie perfectionnée peuvent seuls assurer une vie tolérable. C’est là, du reste, dans les régions boréales, que vous trouverez les vrais praticiens du stoïcisme, mais des praticiens contraints et forcés, des hommes qui endurent sans se plaindre la faim et le froid, privés de combustible et d’éclairage pendant des nuits sans fin, bravant la tempête, épiant avec une patience infatigable le poisson et le rare gibier qui sont leur unique ressource.

Il y a dans le stoïcisme un danger auquel sont exposées toutes les doctrines qui ont la prétention d’affranchir l’homme de la condition que lui impose sa double nature physique et morale. Cette condition, ce n’est pas l’anéantissement du corps au profit de l’âme ; c’est l’empire , le contrôle réservés à celle-ci sur les appétits immodérés, sur les emportements des sens. Mais quand, pour mieux assurer son triomphe, l’âme divorce en quelque sorte d’avec le corps et s’envole dans les hautes régions de l’ex-

(5) On dira peut-être que Sparte nous offre l’image d’une nation de stoïciens. Qui donc aujourd’hui prend au sérieux le roman de Sparte ? Je ne vois là qu’une tribu de Peaux-Rouges uniquement occupée à s’endurcir, se discipliner pour une guerre éternelle. L’esclavage nous y apparaît dans sa forme la plus odieuse. Que l’on compare Sparte et Athènes, qu’on les juge par leurs grands hommes , par leurs œuvres, par ce qui en reste. Sparte de moins dans l’histoire n’y ferait aucun vide ; mais Athènes !

tase philosophique ou religieuse , le corps ainsi abandonné à lui-même se laisse aller à mille excès dont l’âme croit en vain pouvoir se désintéresser ; elle en est bel et bien complice ; elle en recueille le triste fruit, et, si elle n’en ressent plus la honte, elle n’en subit pas moins l’irrémédiable déchéance. C’est là l’écueil du stoïcisme, du mysticisme, du quiétisme.

Quoiqu’en puissent penser des esprits chagrins, notre temps n’est pas une époque de décadence, mais de transition, et les âmes d’élite n’ont pas à chercher un refuge dans un stoïcisme qui ne serait qu’une abdication sans excuse. Notre temps réclame d’autres prédications.

La richesse est réhabilitée par son origine, par ses caractères, par son emploi. Pour qui comprend bien quelle est aujourd’hui la signification de ces mots : richesse, travail, épargne, capital, il n’y a rien qui doive surprendre dans ces enseignements que la science économique, d’accord avec la morale, adresse à tous : travaillez, épargnez, car vous ne pouvez accroître votre richesse sans accroître pour tous, les moyens de satisfaire les besoins de première nécessité. Il n’y a plus de stoïciens, et Dieu merci ! nous n’en avons plus besoin ; il nous suffit d’avoir des hommes d’un ferme esprit, d’un viril courage, qui ont foi dans les destinées de l’humanité, dans le progrès par la justice, et qui donnent l’exemple d’une vie laborieuse, active, que ce soit dans l’industrie, dans les arts, dans les sciences, dans les lettres. A défaut de stoïciens, prêchant le mépris des richesses, nous avons encore trop de gens qui, tout en estimant beaucoup la richesse et ne méprisant pas les jouissances qu’elle procure, parlent volontiers avec dédain des intérêts matériels, du commerce et de l’industrie qui sont la source de la richesse. Cela va de pair avec le dégoût et le désenchantement de la vie qui ont inspiré tant de poètes, sentiment purement littéraire, qui n’empêchait pas ces désespérés de considérer pratiquement la vie

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comme un bien et d’en jouir très convenablement. Je ne proscris certes pas ce genre, et je reconnais que les tristesses de la vie sont un aliment très réel pour l’art ; je voudrais toutefois que ce sentiment, même dans le domaine de l’art, ne se produisît que sobrement, revêtu d’une forme exquise, et qu’on ne le transportât pas dans la politique (6), dans les affaires, dans la pratique de la vie ; d’autant mieux que si l’économie n’est pas une littérature divertissante, le genre dont je parle ne constitue pas précisément une littérature bien fortifiante.

J’ai entendu faire des réserves contre le stoïcisme, surtout au point de vue de ses tendances anti-économiques. Mais cel-

te) Le 5 septembre 1848, à l’Assemblée nationale, on discutait le préambule de la constitution. On faisait ressortir avec raison les inconvénients des longues déclarations de principes et de droits, à la fois inutiles et dangereuses, et on proposait de réduire le préambule à cette phrase : En présence de Dieu et au nom du peuple Français , l’Assemblée nationale décrète. — A la séance suivante, Lamartine s’éleva

contre cette modification ; « En vérité il semble que vous pour-

riez effacer ces trois mots magnifiques que nous vous proposons « d’inscrire sur le frontispice de votre constitution : Liberté, égalité, « fraternité 1 et les remplacer par ces deux mots immondes, vendre et « acheter! » Un an plus tôt, le 14 août 1847, à Marseille, dans une brillante réunion de la société pour la liberté des échanges, Lamartine avait parlé avec non moins d’enthousiasme du divin principe de ta liberté des échanges I Entre les deux dates il y avait bien eu une révolution, mais comment ce qui était divin avait-il pu devenir immonde ? car échanger n’est pas autre chose que vendre et acheter. Si celui qui parlait ainsi eût été un Diogène, buvant l’eau du torrent dans te creux de sa main, passe encore ! Mais c’était un poète grand seigneur, ami du luxe, des arts, de toutes les délicatesses de la civilisation, de tout ce qui se vend et s’achète. Je ne pense pas que nous ayons payé trop cher ces vers qui on enchanté notre jeunesse et qui sont restés dans toutes les mémoires. Dans ce même discours de Marseille, Lamartine affirme qu’il s’est plongé pendant des années entières dans cette algèbre de l’économie politique qui raisonne surtout en chiffres... le mot algèbre me paraît un peu hasardé ; dans tous les cas, ce n’était vraiment pas la peine de tant étudier pour arriver à déclarer immondes ces deux mots, vendre et acheter, dans lesquels, comme le fait très-bien remarquer M. Michel Chevalier, se résume toute l’économie politique.

les - ci De sont pas absolument liées à ses doctrines morales proprement dites , à l’élévation desquelles je rends pleinement hommage, particulièrement quand je les considère dans celui qui en a été le plus parfait modèle, l’empereur Marc-Aurèle, par qui la philosophie profane fut conduite jusqu aux confins du christianisme (7) et que j’admire moins encore pour la pureté de son âme que pour sa charité, car il ne bâtit qu’un temple et le consacra à une divinité peu eu honneur chez les anciens, à la Bonté.

La transition est assez naturelle du stoïcisme de Marc-Aurèle au christianisme. Dans le chapitre qui suit, nous allons retrouver les anathèmes contre la richesse, non plus au nom de la philosophie, mais, à ce que l’on prétend, au nom de la religion.

(7) M. Martha : L’exaraen de conscience d’un Empereur Romain, Revue des Deux-Mondes du 15 avril 1864, p. 870-898. M. Martha, qui semble avoir fait de la philosophie morale dans l’antiquité, son domaine propre, a mis dans son vrai jour la grande figure de Marc-Aurèle. 11 proteste contre les injustes tentatives faites pour déprécier de parti pris les hommes et tes choses de l’antiquité à la plus grande gloire du christianisme, qui n’a pas besoin de ce contraste. S‘ Jérôme était plus juste : Stoïci in plerisgue nostro dogmali concordant. Comparez une antre étude de M. Martha dans la même Revue. 15 septembre 1863, p. 291-325 : Un poète stoïcien. Perse. — M. Martha conclut ainsi sur Marc-Aurèle et le stoïcisme dans leur rapport avec le christianisme ; « A ce mépris du « monde il fallait un dédommagement, un objet à tant de vague amour, « à cette tristesse un espoir consolateur. «

CH AP. XIX. l’Épargne et le renoncement.

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