‹ Épargne & capital [microform]Chapitre 34 sur 60 · J'IK · texte numérisé non relu

J'IK

(t) Voir chapitre xvi, notes 1 et H, voir aussi les chapitres suivants

XX et XXI.

(i) Evangile de S‘ Marc, viii, 34. — S‘ Luc, xiv, 20.

LiPw

CHAP. XIX. l’Épargne et le renoncement.-

« terre, où la rouille et les vers dévorent, et où les voleurs « fouillent et dérobent ; mais amassez-vous des trésors dans le « ciel (3). » Mais qui donc songe à mettre la richesse au-dessus de la vertu, les biens de la terre au-dessus de ceux du ciel ? Ce que l’Evangile condamne, ce n’est pas la richesse en elle-même, c’est la passion des richesses, car il est dit au même endroit :

« Vous ne pouvez servir Dieu et Mammou ! » Mais Mammou, c’est le démon des richesses. Faudra-t-il donc voir une glorification de la paresse et de l’insouciance dans cette gracieuse parabole des petits oiseaux du ciel qui ne sèment ni ne moissonnent, et que le père céleste nourrit ; des lys qui ne travaillent point et qui sont plus magnifiquement vêtus que Salomon dans toute sa gloire? Il n’y a là que la condamnation d’une préoccupation excessive des biens matériels, préoccupation particulièrement incompatible avec la vocation apostolique, avec une vie d’aventures et de dangers.' De même, lorsque .fésus est chez Marthe et Marie, pendant que celle-ci, assise aux pieds du divin maître, s’enivre de sa parole, Marthe vaque aux soins du ménage, et Jésus de lui dire : « Marthe, votre sœur a choisi la meille part ! » Je le crois certes bien; mais est-ce à dire qu’il ne fallait pas remplir ces soins vulgaires? Marthe, c’est l’économie politique, l’économie domestique, si on veut ; et les paroles de Jésus ne sont pas une condamnation.

Il y a dans l’Evangile un double enseignement : le précepte et le conseil. Le précepte s’adresse à tous et s’applique à toutes les circonstances de la vie ; c’est un minimum de vertu audessous duquel nul ne doit rester s’il veut être justifié. Ce sont les commandements précis, nets, positifs qu’il faut absolument garder : Tu n’adoreras qu’un seul Dieu ; tu honoreras tes père et mère ; tu ne tueras point ; tu ne déroberas point ; tu ne te

(3) Evangile de S‘ Mathieu, vi, 19, 20, 24.

a.ii

parjureras point. Le conseil s’adresse à ceux qui aspirent à la perfection ou qui, dans des circonstances exceptionnelles, doivent être soutenus par une vertu, une force d’âme extroardinaires. Il s’agit ici d’héroïsme et de sainteté qui sont à plus haut prix que la simple observation des commandements. Il n’y a plus ici de limites fixes ; l’idéal n’a pas de bornes. A ceux-là Jésus dira : Soyez parfaits comme votre père céleste est parfait ! Pour éprouver de pareilles vocations, il faut être prêt sur l’heure aux plus douloureux sacrifices. Cette distinction si vraie si humaine, est on ne peut plus clairement établie dans l’Evangile. « Alors un jeune homme s’approchant de Jésus, lui dit ; « Bon maître, que faut-il faire pour avoir la vie éternelle ? — « Garder les commandements, — J’ai gardé les commandements « depuis ma jeunesse ; que me manque-t-il encore ? — Si vous « voulez être parfait, allez, vendez ce que vous possédez et « donnez-le aux pauvres, et vous aurez un trésor dans le ciel ; « puis venez et suivez-moi (4) . » Pour suivre un pareil maître jusqu’au bout, il fallait en effet être autre chose qu’un simple observateur de la loi ; aussi, sur les Douze, un le vendit, l’autre le renia par trois fois, sans compter les angoisses et les secrètes défaillances des autres. .Comme principe et source de la vie morale, il faut qu’il y ait dans la société, au sein des masses, comme un ferment divin de charité, d’abnégation, de dévouement supérieur aux vulgaires vertus, et c’est le sens de cet autre passage : « Le royaume des deux est semblable au levain que « prend une femme et qu’elle mêle dans trois mesures de fa- « rine, jusqu’à ce que toute la masse ait levé. (5) » Mais chacun de nous n’est pas positivement mis en demeure de réaliser cet

(4) Evangile de S‘ Mathieu, xix, 16-23.

(5) Evangile deS‘ Mathieu, xiii, 33.

CHAP. XIX. l’épargne ET LE RENONCEMENT.

idéal de l’Homme-Dieu (6); et c’est là ce qui fait du christianisme la plus grande, la plus pratique et la plus populaire des doctrines morales, que tout en nous offrant un type de perfection adorable, elle ne réclame de chacun qu’un effort qui est à sa portée, l’élan vers le bien, la charité.

L’iconographie chrétienne (7) nous offre deux images de Jésus. D’après les traditions de l’Eglise orientale, qui se base sur la prédiction d’Isaïe (8), Jésus doit être représenté sous une forme misérable, enlaidie par la souffrance morale et physique. D’après l’Eglise latine, au contraire, la beauté divine doit resplendir à travers l’enveloppe humaine; Jésus est le plus beau des enfants des hommes; il a la grâce unie à la gravité, une physionomie noble et bienveillante. C’est la description plus ou moins authentique, que le proconsul Lentulus aurait envoyée au sénat romain. C’est là l’image que les arts ont définitivement adoptée ; c’est là le Christ que nous adorons, le vrai Christ rédempteur et sauveur, qui bénit, qui pardonne ; le Christ plein de douceur et de tolérance pour toutes les faiblesses de l’humanité, mais qui flagelle sans pitié les orgueilleux et les intolérants; le Christ qui se fait tout à tous, qui s’assied aux festins des riches comme à la table du pauvre, ne condamnant que le riche dur, avide, injuste, car il dit : « Cherchez premièrement « le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera « donné par surcroit. »

(6) « C’est celle double nécessité d’avoir un type ou modèle moral su- € périeur à tout homme en particulier et qui ne soit pas cependant une » vide abstraction, qui a donné naissance à la grande conception chré- « tienne de l’Homme-Dieu. D’une part, il n’y a qu’un Dieu qui puisse « être parfait ; de l'autre, il n’y a qu’un homme qui puisse servir de «< modèle à l’homme. » M. Paul Janet, La Morale.

Çl) Voir M. Maxime Ducamp, Iconographie Chrétienne, Bevue des Deux-Mondes du 15 octobre 1873, p, 635.

(8) « Il s’élèvera comme un arbrisseau, comme un rejeton qui sort « d’une terre aride ; il n’a ni éclat, ni beauté , son visage est obscure par les opprobres et par l’ignominie. » Isaïe, L. m, 2-4.

En réalité, cette doctrine du renoncement absolu comme règle habituelle de la vie est restée une opinion à peu près purement théorique des sociétés chrétiennes. Ce qui a fait leur force et leur grandeur, ce qui a fait que chrétienté et civilisation sont aujourd’hui une seule et même chose, c’est que le christianisme, en vertu même de sa pureté morale, était avant tout une doctrine de liberté, de fraternité, un gage de relèvement pour les masses. Le malheur et la misère des temps devait bien retenir encore pour des siècles les pauvres dans l’étroite dépendance du servage; imposer aux faibles l’onéreuse protection des forts et des puissants; cette religion de miséricorde, de fraternité et d’amour, devait être trop souvent déshonorée par de sanglantes persécutions dirigées non-seulement contre de dangereux sectaires, mais encore contre les dissidents les plus inoffensifs.... néanmoins ces germes d’égalité, de liberté et de fraternité devaient tôt ou tard se développer et porter leurs fruits. Le seigneur féodal pouvait bien dédaigner le serf et le bourgeois ; il reconnaissait en eux des frères rachetés par le même sang du sacrifice, et ce dédain n’avait rien de commun avec la dégradation qui atteignait l’esclave antique. L’Eglise a pu être une mère assez exigeante et soumettre ses enfants à une dure discipline, elle' n’en représentait pas moins, à cette époque, tout l’avenir intellectuel et moral de l’humanité, et prenait courageusement la défense des faibles et des opprimés (9). La condamnation prononcée par l’ancienne loi, tu mangeras ton pain à la sueur de ton front, subsiste encore, mais, sous la loi du Christ, cette condamnation est devenue une rédemption ;

(9) Le clergé, au nom du principe chrétien, a été favorable à l’affranchissement des serfs en tant qu’individus ; mais les dignitaires ecclésiastiques, en tant que membres de la hiérarchie féodale, ont été peu favorables aux libertés communales. Ils pouvaient, non sans quelque raison, alléguer que : il fait bon vivre sous la crosse.

CHAP. Nix. l’Épargne et le renoncement. 251

et la chrétienté a travaillé, a épargné, s’est enrichie, et a conquis ainsi la liberté. « Le capital ne se forme et ne se conserve « que par l’économie, et l’économie a pour condition un cer- ;

« tain empire de l’homme sur lui-même et une certaine modèle ration de désirs que l’esprit de renoncement seul peut en- |

« gendrer. C’est grâce à l’esprit de renoncement que les ri- « chesses créées par le travail s’accroissent et se conservent « dans la société, et que la puissance de l’homme sur la nature |

« grandit de siècle en siècle par l’emploi de plus en plus « fructueux d’un capital de plus en plus considérable. » (10) j

Qui donc parle ainsi ? un des représentants les plus autorisés de ce que quelques-uns affectent d’appeler l’économie politique j

chrétienne par opposition à je ne sais qu’elle économie politi- i

que païenne. Mais ce tableau de l’activité économique, tel qu’il ■

est tracé par l’écrivain catholique est de la plus parfaite ortho- |

ii ,

doxie scientifique. j

On insiste, car on veut prendre à partie l’économie politique, |

et on lui dit : vous concluez comme nous, mais par d’autres j

motifs ; vous ne partez pas du même principe ; vous ne prêchez par le renoncement chrétien I ji

J’accepte pour un moment, au nom de l’économie politique, j

l’humble attitude d’un accusé qui se défend sans récriminer ; mais elle saura reprendre l’offensive, non pas contre la religion qui n’est nullement en cause, mais contre ceux qui s’arrogent j

le droit de parler en son nom. Quand même l’économie politi- |

que ne mettrait pas en avant à tout propos, et, disons-le, mal à propos, ce principe du renoncement, n’est-il pas vrai qu’elle recommande, en somme, les mêmes procédés que vous, dans l’acquisition, la distribution et l’emploi de la richesse ? Ne di-

(10) M. Charles Perin, De la richesse dans les sociétés chrétiennes tome II, p. 466.

sons-nous pas, comme vous : travaillez, usez avec modération de la richesse, épargnez? Ne santez-vous pas, comme nous, la puissance du capital, fruit de l’épargne? Ne recommandons-nous pas, comme vous, la charité faite avec discernement? Ne sommes-nous pas du même avis sur ce point que la charité vaut mieux que la bienfaisance publique et tout ce qu’elle entraîne après elle de mesures funestes !

Alors même que nous différerions d’opinion sur quelques points de doctrine, vous n’avez pas le droit de repousser, au nom de la religion, le concours des enseignements de l’économie politique ? Au nom de la religion et de la morale, vous prêchez la tempérance.... voici maintenant un médecin qui, au nom de l’hygiène, formule la même recommandation : soyez tempérants, sinon vous ruinez votre santé, vous perdez votre intelligence, vous vous préparez une viellesse précoce, avec son cortège d’infirmités. Refusez-vous le concours du médecin sous prétexte qu’il n’invoque pas seulement les préceptes de la morale? Nous ne faisons pas autre chose. Noo-seulement nous ne faisons pas abstraction de la religion et de la morale, mais nous proclamons hautement que, sans la force morale, il n’y a ni épargne, ni capital, ni vraie richesse. Vous-mêmes du reste ne laissez-vous pas entrevoir, derrière le précepte moral, le bénéfice matériel, et ne répétez-vous pas la parole du divin maître : soyez bons.... et vous aurez aussi la richesse !

Et, de fait, où voit-on que le sentiment religieux soit exclusif d’une très-vide préoccupation des intérêts matériels? Il est même certain qu’il y a aujourd’hui une déplorable tendance à faire entrer en ligne de compte les profits qu’on espère retirer d’une profession éclatante de tels ou tels principes religieux. Je ne parle pas des purs hypocrites qui trafiquent de la religion, comme d’autres peuvent le faire de leurs opinions politiques ; mais enfin je connais assez, par profession, la jeunesse de mon

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temps, pour pouvoir affirmer qu’il y a peut-être quelque abus dans la manière dont on paraphrase, à son adresse, la parole de l’Evangile : soyez religieux.... et vous aurez tout le reste par surcroit, c’est-à-dire, c’est encore le meilleur moyen de faire son chemin dans le monde.

Il y a quelque affectation à parler sans cesse de renoncement quand on poursuit avec une certaine ardeur l’accroissement de sa fortune. Je comprends très-bien que ces théoriciens du renoncement s’excusent de ne pas le pratiquer et se retranchent derrière l’humaine faiblesse ; mais ils sont tenus de reconnaître, et ils proclament en effet bien haut que ce serait l’idéal de la cité terrestre, ce qui la rapprocherait le plus de la cité divine. Nous voici arrivés sur le terrain choisi par les adversaires passionnés de l’économie politique pour l’accabler de leurs colères. Ces attaques ont retenti dans la chaire, dans la tribune ; elles ont défrayé la polémique de la presse dite religieuse. En vérité on a beau jeu contre de pareils adversaires, car il suffit de les citer pour obtenir gain de cause devant quiconque n’est pas dominé par la passion. Ce qui importe avant tout, dans ce débat, c’est de poser nettement les conclusions de l’économie politique. La science économique n’a aucune objection à faire contre la saine théorie du renoncement chrétien ; c’est la charité, c’est le sacrifice, l’abnégation, et elle résume tout cela dans la loi du devoir. Elle reconnaît que le but suprême de la vie, c’est l’accomplissement du devoir, mais elle se refuse à substituer dans ses enseignements, en tant qu’il s’agit de questions d’intérêt moral, le mot renoncement au mot devoir, car on ne peut abuser de ce dernier tandis que le premier a servi de prétexte aux plus étranges aberrations. On a en effet invoqué la loi du renoncement pour préconiser des doctrines et des pratiques qui ne sont dignes ni d’encouragement ni d’admiration. Supporter courageusement la douleur et l’adversité, c’est la loi du devoir ;

qu’on porte sa croix patiemment, rien de mieux, et les croix ne manquent pas dans ce monde : les maladies, la misère, les injustices, les calomnies, la perte des affections, les angoisses du patriotisme, la vue des malheurs privés et publics.... mais qu’on se mette en quête de chercher une croix toujours plus lourde, ‘

qu’on s’inflige volontairement la souffrance, qu’on torture son corps à plaisir ; cette folie de la croix, cette sorte de dilettantisme ascétique, pourra exciter l’admiration chez quelques-uns, un douloureux étonnement chez d’autres.... ce n’est point là la loi du devoir. L’ascétisme n’est pas la vertu.

Un autre genre de renoncement qui n’a rien de commun avec la vertu et la loi du devoir, c’est ce qu’on est convenu d’appeler le renoncement au monde. Il se peut qu’il y ait des âmes blessées qui soupirent après la solitude, la paix profonde du cloitre; d’autres, frappées de terreur par la pensée qu’un petit nombre d’élus seulement est appelé à la vie éternelle, peuvent croire que l’unique chance d’opérer leur salut '

est de s’enfuir au désert.... mais que serait devenue la société, la civilisation, la chrétienté, si un pareil abandon de tous les devoirs, et de toutes les charges de la vie, s’était, à un moment donné, emparé de l’humanité. On en a vu un mémorable exemple à l’approche de l’an 1 000, lorsqu’un immense découragement envahit le monde qui allait, croyait-on, finir. Tous voulaient mourir à l’ombre d’un monastère, revêtus des habits de moine. L’empereur d’Allemagne Henri II, vint un jour déclarer j

à l’abbé de St Vanne, de Verdun, qu’il voulait renoncer au siècle et se faire moine. A bout de raisonnements, l’abbé lui dit : \

« Promettez-moi donc, comme à votre supérieur, obéissance « absolue jusqu’à la mort ! — Je le promets. — Eh bien I je « vous ordonne de retourner au gouvernement de l’empire que « Dieu vous a confié.

J’ai dit que l’économie politique est en parfait accord avec

CH AP. XIX. l’épargne ET LE RENONCEMENT. 255

l’Evangile sur la question de la charité; mais il y a des réserves à faire relativement à une double exagération qui serait de nature à compromettre les bons effets de la charité.

Une première exagération consiste à prendre à la lettre et à détourner de son sens naturel cette parole de Jésus ; « Il y aura toujours des pauvres parmi vous ! » Il en résulterait que l’objet de la charité ne saurait être l’extinction, pas même le soulagement de la misère. L’objet essentiel de la charité est de fournir au riche le moyen d’exercer une vertu, et c’est dans ce sens que S. Augustin aurait dit : « Ce n’est pas la main que tu « vois qui reçoit l’offrande, c’est la main de celui qui t’a pres- « crit de donner. Dieu a permis qu’il y ait des pauvres pour « que les riches rachètent leurs péchés ; et voilà pourquoi les « pauvres sont appelés médecins des âmes, portiers du royaume « des cieux. » On voit toutes les objections que soulève la charité ainsi entendue. Elle n’a plus de base, plus de mesure ; il ne reste qu à vendre ses biens, en faire l’aumône aux pauvres, et prendre effectivement la place de ces pauvres auxquels on est tenté de dire : vous etes trop heureux d’être pauvres, et en vérité vous n’appréciez pas votre bonheur !

Cette première exagération nous conduit en effet à une autre. La souffrance, la pauvreté, une fois glorifiées, divinisées, que reste-t-il à faire? Il s’agit bien vraiment de soulager la misère, qui est elle-même la voie du salut I La seule chanté à faire aux pauvres, c’est d’embrasser la pauvreté; de souffrir avec eux; de là les ordres mendiants, faisant profession, non-seulement de pauvreté, mais de mendicité. Je ne juge pas les ordres mendiants dans 1 histoire, leur mission au xiii® siècle, au moment de leur fondation ; et c’est peut-être un des côtés les plus curieux de 1 histoire de l’Eglise, de rechercher dans quelles circonstances, dans quel esprit par conséquent se sont formées toutes ces milices sacrées, pacifiques ou guerrières, qui ont été

pour (les buis divers, les auxiliaires de la papauté. Ce qu’on ne doit pas oublier, c’est que la mendicité n’était que 1 accessoire, le costume en quelque sorte de ces compagnons de St Dominique et de St François d’ Assises'; la grande affaire, c était la prédication ardente, passionnée. C’est se méprendre, pour le moins, que glorifier aujourd’hui la mendicité pour elle-même. Un journal, qui se qualifie de religieux, bien connu par ses excentricités dans ce genre de défis portés à l’opinion publique; nous a proposé comme idéal une société exclusivement composée de mendiants : « Un bon mendiant n’est pas un citoyen inutile « dans la cité. Celle-ci est d’autant plus prospère qu’elle voit « un plus grand nombre de ses membres parmi les élus ou « dans les voies qui conduisent à la patrie céleste. Dans ce mo- « ment même, l’Eglise instruit la cause du vénérable serviteur « de Dieu, Benoît Labre, qui n’a jamais été autre chose qu’un « mendiant, un mendiant avec toutes les circonstances ignomi- « nieuses qui répugnent à la sagesse du xix® siècle, un men- « diant volontaire, valide, jeune, pouvant faire toute autre « chose que mendier son pain, puisqu’il appartenait à une fa- « mille honnête et qu’il avait reçu une instruction honorable, « mais refusant obstinément de travailler et appliqué unique- « ment à tendre la main (1 1 ) . » On peut être assuré que Benoit Labre a eu d’autres mérites que son état de mendicité qualifie. A prendre à la lettre le portrait que nous en fait le journaliste,

(1 1) Le journal VUmveri, dans un numéro de la fin juin ou du commenœment de juillet Le même journal, dans son numéro du iO inin 1856 après une attaque violente contre M. Mignet, à propos de sa notice sur' Cabanis, récemment lu à l’Institut, demandait la suppression de l’Académie des sciences morales et politiques. — Je ferai remarquer aue M. Charles Perin (v. la note 10 ci-dessus), nous représente le célèbre rédacteur en chef de Y Univers comme un père de l’Eglse du xix® siècle ; il l’appelle un grand serviteur de l’Eglise. Charles Perin, Les lois de société chrétienne, livre i, chap. iv, tomei, p. 110.

CHAP. XIX. l’Épargne et le renoncement. 257

Benoit Labre eût été de ceux dont S‘ Jérôme disait : « Ne don- « nez pas à de faux indigents la substance du Christ qui ap- « partient aux vrais pauvres. »

i Ainsi, au nom de la raison, du bon sens, de la science et de

la religion, je repousse la théorie du renoncement absolu et de h la misère nécessaire (1 2). C’est là le sort de toute doctrine reli-

gieuse ou philosophique, que des disciples plus ou moins avoués outrent et défigurent les enseignements du maître.

Dans un livre qui tend à mettre en honneur les sages enseignements de l’économie politique sur l’emploi de la richesse, je ne saurais passer sous silence le violent réquisitoire qui a été fulminé contre l’économie politique du haut de la chaire catholique; je me ferais un scrupule de m’emparer de quelques paroles échappées aux entraînements de l’improvisation, mais ces discours ont pris un corps, sont devenus un livre (1 3) qui a la prétention d’être un traité d’économie sociale, et ce livre contient une condamnation injuste et passionnée, prononcée solidairement contre la société moderne et l’économie politique. Je me borne du reste à dégager les principaux chefs de condamnation des flots de rhétorique au milieu desquels ils sont perdus, et à montrer ainsi l’erreur toute nue.

A la page 24 du réquisitoire en question, il est dit que l’économie politique professe ouvertement cette maxime : Tout pour

(12) Un éloquent évêque qui n’a, dit-on, qu’une médiocre sympathie pour le journal religieux dont je viens de citer un curieux extrait, a écrit ; « Je déteste la sombre doctrine de la misère nécessaire. . . On a « étrangement abusé du texte de l’Evangile; il y aura toujours des O pauvres parmi vous ; comme si le Christ avait pu dire qu’il était né- « cessaire qu’il y eût toujours des pauvres I Non, la misère n’est pas « d’institution divine ; elle est d’imperfection humaine... la charité et « l’aumône, ce n’est que l’ambulance sur le champ de bataille. Suppri. « mez les blessures et nous supprimerons le pansement. »

(13) 11 s’agit du livre du R. P. Félix : l'Economie sociale devant le christianisme, coniérences de Notre-Dame, 1866.

le corps, rien pour l'âme! cela pourrait faire supposer que le célèbre conférencier n’a jamais ouvert un livre d’économie politique, car, dans aucun, je n’ai jamais rien lu de pareil.

A la page 26, je lis ceci : Vous ne niez pas l'âme, vous en faites abstraction ! — L’économie politique n’est pas la psychologie ou la théologie ; il est certaines théories économiques au milieu desquelles une dissertation sur l’immortalité de l’âme serait déplacée ; il en est d’autres, au contraire, où il y a lieu de s’occuper de l’élément moral, et c’est particulièrement le cas du sujet qui est traité ici même. On peut d’ailleurs dire que l’économie politique s’occupe toujours de l’âme, car il s’agit pour elle d’éclairer l’homme, en tant qu’être intelligent et libre, sur tout ce qui a trait à la richesse, à la manière de l’acquérir, d’en faire un bon usage.

A la page 1 28-1 33, il est dit que la principale cause de la misère contemporaine est la mesure révolutionnaire relative aux biens du clergé et de la noblesse ; « Avec le monastère, le châ- « teau était une source d’où les bienfaits s’épanchaient avec « l’amour, p Je n’ai pas à apprécier ici, sous ses différents points de vue, cette question des biens du clergé (1 4) ; je ferai toutefois remarquer que la confiscation était une institution essentiellement monarchique, et qu’il n’y a rien de plus révolutionnaire et de plus anti-social que les théories de l’ancien régime en matière de propriété. Mais quant à la partie économique de la vente des biens du clergé, je rapporterai ici le témoignage d’un homme qui n’est pas suspect, d’un chrétien convaincu, qui a pour le passé un respect mêlé de tendresse ; qui a célébré la grandeur des ordres monastiques ; qui, à certains égards, a regretté la vente de leurs biens. C’était en 1 848,

;,I4) Je reviendrai au chapitre xxiv sur cette question de l’aumône et de la charité par les couvents.

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