CHAP. XIX. L EPARGNE ET LE RENONCEMENT
a l’Assemblée nationale ; on discutait le projet de loi sur le rachat des chemins de fer par l’Etat. M. de Montalembert s’y opposait, au nom des principes économiques ; il disait qu’il fallait laisser cette exploitation à la libre industrie privée, et il ajoutait : << Qu’a fait la Révolution de 1 789, quand elle s’est « trouvée maîtresse d’un immense domaine qu’elle avait pris « au clergé et à la noblesse ? Est-ce qu’elle a songé à en faire « l’objet d’un monopole pour l’Etat? Non; elle a eu un trait « de génie merveilleux que j’ai toujours admiré, elle en a pro- « fité pour identifier sa cause avec ce sentiment si naturel à « l’homme, le sentiment de la propriété privée. Elle a remis « immédiatement cette vaste richesse à la disposition de la « liberté, de l’intérêt individuel, du capital privé ! C’est ainsi « qu’elle a réussi à enraciner sa cause en France.... oui, le trait « de génie politique, le plus grand trait de génie de la révolu- « tion de 1789, a été de s’identifier dans le cœur du paysan « français avec le sentiment de la propriété. » C’est une dérision de venir nous dire qu’il vaut mieux, pour le cultivateur, être serf mendiant à la porte du monastère ou du château, plutôt que propriétaire libre et responsable d’une terre affranchie des mille servitudes féodales.
A la page 134, l’orateur nous dit qu’elles ont été les conséquences économiques des modifications apportées à la constitution de la propriété : « Depuis que sur tant de ruines un vent « du paganisme nouveau a soufflé, qu’est-ce que nous avons « vu ? Ah 1 messieurs, nous avons vu cette chose inhumaine et « impie, dénoncée au siècle par tant de voix généreuses, et « qu’on a si bien nommée : \' exploitation de l’homme par •< l'homme l » Voilà le mot le plus grave qui soit échappé à l’orateur. Il n’est pas de lui; mais quelles sont ces voix généreuses qui le lui ont appris? Ouvrez les livres ou s’étalent le plus nettement les doctrines socialistes : quel est le grand grief
au nom duquel on demande la liquidation de la société moderne ? c’est celui-là ; exploitation de l’homme par l homme.
La division du travail, les machines, l’intérêt du capital, le profit de l’entrepreneur, les intermédiaires commerciaux.... tout cela, c’est l’exploitation de l’homme par l’homme. Je suis profondément contristé de voir que, au nom de la religion, qui n’en est certes pas responsable, on propage les mêmes erreurs, on adopte la même devise, le même mot d’ordre, on déploie le même drapeau que des sectes anti-sociales. Je retrouve chez le conférencier de Notre-Dame le procédé bien connu des socialistes ; on fait une peinture flamboyante des maux de la société ; on résume le tout dans un mot vague et sonore qui devient le cri de guerre, le mot de ralliement, et chacun propose son spécifique. Ecoutez en quels termes l’orateur sacre développe cette idée de l’exploitation de l’homme par l’homme ; « Nous « avons vu les débauches de l’industrialisme, les orgies du « mercantilisme, les crimes de l’agiotage s’étalant au soleil.
« Nous avons vu des miracles de l’égoïsme aussi grands que les « miracles de la fortune, et les uns et les autres grandissant « dans des proportions effrayantes. Nous avons vu des richesses « colossales s’élevant, à la honte de l’humanité, sur des ruines « immenses ; nous avons vu des opulences toutes composées de « misères, et des félicités pleines de larmes faisant monter jus- « qu’au ciel les gémissements des pauvres et des petits. Nous « avons vu un égoïsme forcené habitant des maisons dor, « mangeant à une table que Sardanapale eût trouvé splendide ; « dormant sur des lits somptueux autrefois réservés aux rois « comme un ornement secondaire de la royauté ; cet égoïsme, « nous l’avons vu, du sein de son luxe fabuleux, assis sur ses « millions, déchaîner contre les victimes de la spéculation « l’hydre dévorant de l’usure ; nous l’avons vu attirant à lui « dans l’ombre, loin des regards do la publicité et de la sar-