GHAP. XIX. L*ÉPARGNE ET LE RENONCEMENT
« veillance des Etats, les persécutés de la fortune et les nau- « fragés de la richesse ; nous l’avons vu, en feignant de les « sauver, les enfoncer dans l’abîme, sous prétexte de leur re- « faire une fortune, bénéficier de leurs malheurs, et les dé- « pouiller jour par jour et heure par heure, sous le couvert « d’un prêt bienveillant et d’un service fraternel ; nous l’avons « vu enfin, cet affreux vampire, dévorer ses victimes; sucer « jusqu’à la dernière goutte de leur sang et jusqu’à la moëlle « de leurs os! » On peut juger maintenant, et pour le fond et pour la forme, de cette économie politique prétendue
chrétienne.
Sous une forme plus brillante, la tribune politique nous donnera encore moins de satisfaction que la presse et la chaire. Ecoutons M. Donoso fortes, marquis de Valdegamas (15), dans le parlement espagnol : « Nous entrons dans une période d’an- « goisses ; nous y entrons à cause de la fureur des réformes
« économiques le socialisme n’est qu’une secte économique.
« Le socialisme est fils de l’économie politique, comme le vipe- « reau est fils de la vipère.... Dieu, qui règne au ciel et sur la « terre, gouverne absolument les choses divines et humaines.
Nul homme entre ceux qui sont arrivés à l’immortalité, au- « cun membre de cette dynastie magnifique qui part de Moïse « pour arriver à Najxiléon, en passant par Charlemagne, n’a « basé sa gloire sur la vérité économique; tous ont fondé la « nation sur la base de la vérité politique, sur la base de la vé- « rité sociale, sur la base de la vérité religieuse. » Quelles pauvretés que dissimule mal la pompe du langage ! quelle aberration, de confondre deux choses aussi contraires que l’économie politique et le socialisme, c’est-à-dire la liberté et la négation
(15) C’était au mois de février 1850, à l’occasion de l’autorisation demandée par !e gouvernement de continuer à lever l’impôt sans budget.
de la liberté ! Les vrais grands hommes n’ont pas à se préoccuper des intérêts économiques des peuples I!...
Je me garderai bien de dire aux adversaires de l’économie politique, dont je viens de reproduire sommairement les sentiments et les opinions, qu’ils sont de mauvaise foi ; mais j’ai la ressource de leur dire, et je les leur dis à tous sans hésiter, pièces en mains, à ce qu’il me semble ; non seulement ils ne savent pas l’économie politique, mais ils ne se doutent même pas de ce que c’est que l’économie politique. Je n’en puis dire autant de quelques écrivains qui, fort instruits en économie politique, étant en réalité eux-mêmes de vrais économistes, témoignent néanmoins un mauvais vouloir évident à la science dont ils pourraient être d’utiles propagateurs. Tel est l’écrivain distingué (1 6) dont j’ai rapporté les sages paroles sur l’épargne et le capital. Il est certes parfaitement en mesure de faire, quand il le veut, l’analyse exacte et scientifique d’un phénomène économique; mais ce qui le préoccupe avant tout, c’est la condamnation de la société moderne, prélude obligé des anathèmes contre l’économie politique. Je me défie d’un économiste qui, dès la première ligne, au lieu de me dire ce que c’est que la richesse, déclame ainsi contre elle : « De toutes les passions « de notre temps, la passion des richesses est peut-être la plus « impérieuse et la plus générale. En elle se résument tous les « mauvais instincts, toutes les passions désordonnées et coupage blés qui, depuis un siècle, inquiètent, ébranlent, abaissent « nos sociétés (17). » Voici maintenant comment est apprécié le concours que la science économique offre à la morale et à la religion : « La passion du bien-être, empruntant à la charité
(16) 51. Charles Périn, v. les notes 10 et 11 ci-dessus.
(17) 51. Ch. Périn, De la richesse dans les sociétés chrétiennes, livre I, chap. 1, tome i, page 1 . — Je cite d’après la deuxième édition.
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« ses nobles inspirations, s’offre à nous sous les dehors d’une « généreuse philanthropie, c’est la dignité, la liberté du grand « nombre qu’elle poursuit par l’accroissement des richesses ! ^
« Les plus tristes aberrations, les plus détestables égarements, j
« se couvrent ainsi d’une certaine religiosité mystique, et usur- « pent le nom même de la vertu. C’est bien le paganisme qui j
« renaît, car un de ses traits les plus marqués, peut-être son }
« caractère le plus saillant, était de donner en même temps sa- ^
« tisfaction aux inclinations les plus nobles et aux faiblesses les j
« plus honteuses de l’humanité (18). » j
Quelle est donc la raison de cette attitude hostile à l’égard de |
la science économique? On n’en fait pas mystère : ce sont des ^
ardeurs religieuses et politiques qui aboutissent à la plus radi- i
cale intolérance. Il ne suffit pas d’être honnête, vertueux, religieux, chrétien, catholique.... il faut être économiste ultramontain 9). Ce qu’on poursuit dans f économie politique, c’est qu’elle est une doctrine de liberté ; elle prétend raisonner librement sur certains phénomènes sociaux : libéralisme, naturalisme, rationalisme, voilà trois mots dont on l’accable. Ecoutons la suite du réquisitoire dont j’ai reproduit le début : « On
(18) 51. Périn, De ta richesse, tome i, page 9. — Ce qui caractérise l’esprit de dénigrement dans la controverse, c’est qu’on n’appelle plus les choses par leur nom. 51. Périn, dès qu’il s’agit de ses adversaires, ne parle plus de religion, d’industrie, de liberté, de régime constitutionnel; il n’est plus question que de religiosité, d'industrialisme, de libéralisme, ou d’individualisme, de parlementarisme. Ici, comme on le voit, la ^tisfaction des besoins les plus légitimes est mise sous le nom de faiblesses honteuses de l’humanité. — L’économie politique, c’est le matérialisme économique. On reconnaît la phraséologie socialiste.
(19) 51. Périn est à la fois professeur d’économie politique et de droit public à l’Université catholique de Louvain ; ses doctrines politiques et religieuses, qui ne se dissimulent pas dans le livre cité aux notes précédentes, éclatent avec violence dans un autre ouvrage du même auteur :
Les lois de la société chrétienne.
« ne peut attenter plus gravement à la vérité catholique que « ne le font ceux qui la travestissent ainsi. La vérité est essen- « tiellement positive et exclusive.... Cette disposition vague et « molle au sujet de la religion, ce penchant à négliger les prin- « cipes pour n’écouter que des sentiments, cette prétendue « hauteur de vue et cette impartialité bienveillante, dont on se a largue pour mêler toutes les vérités et toutes les erreurs, ne « sont, au fond, qu’indifférence et lâcheté.... les incertitudes et « les défaillances où nos sociétés consument ce que leur avaient « donné de puissance et de vie dix siècles de soumission et « d’affection à l’autorité catholique.... Le protestantisme, en « substituant le libre examen à l’autorité, a posé un principe « qui contenait en germe la négation de toute foi.... du pro- « testantisme est sorti le rationalisme pur, et du rationalisme « est né le socialisme.... Le socialisme ne fait que nous donner « par la réhabilitation de toutes les cupidités et de tous les « égoïsmes la mesure exacte de ce que l’homme peut trouver « de justice et de vertu en ses seules forces et en sa seule sa- « gesse (20). » Il y a néanmoins quelque chose qui inspire plus de répulsion qu’un économiste protestant à l’écrivain ultramontain, c’est un économiste catholique libéral : « Si on va au « fond des choses, on trouvera que le libéralisme catholique, « prenant son point de départ dans le gallicanisme, va forcé- « ment aboutir au naturalisme politique.... le libéralisme est « né de la révolte de Luther. Le libéralisme catholique est l’ex- « pression la plus subtile de ce qui fait l’essence du protestan- « tisme croyant. Sans le vouloir, ceux qui professent ces doc- « trines se font les complices de la Révolution, dont l’œuvre « essentielle est de chasser Dieu du monde et de mettre à sa
(ÎO) M. Périn, De la richesse, tonie i, pages 10, 107, 108.
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« place la raison (21). » Ce n’est pas tout, le pauvre lui-même n’aura droit aux aumônes dont l’Eglise se considère comme 1 a seule dispensatrice autorisée, s’il ne fait profession de catholicisme ultramontain, car : « l’Eglise ne peut se dispenser d’exi- « ger toujours, comme condition de ses aumônes, 1 obéissance « à ses lois... et les secours matériels sont surtout pour elle des « moyens de soumettre à ses influences spirituelles ceux sur « qui elle les répand (22). » Rien n’échappe à l’intolérance de l’économiste ultramontain (23).
(21) M. Périn, Les lois de la société chrétienne, tome ii, pages 241,
(22) M. Périn, De la richesse, tome ii, p. 438. — L’auteur a cependant, quelques pages plus haut, repoussé le système de la charité restrictive (page 429), et cite la parole de S‘ Ambroise : « La charité ne « pèse pas si sévèrement les mérites. »
(23) C’est surtout dans Les lois de la société chrétienne que M. Périn développe son système, qu’il qualifie lui-même de radical, et qu’il résume ainsi : vivre dans le Christ, pour le Christ et par le Christ, c està-dire dans V Eglise, pour l’Eglise et par l’Eglise, page 159, tome i. .l’ai lu ce livre avec un intérêt douloureux. Seulement quelques traits, tome I, p. 236 : « I! n’y a pas de milieu, l’Eglise est reine ou elle e.st « sujette. » — P. 231 : « Le glaive spirituel et le glaive matériel sont « donc l’un et l’autre en la puissance de l’Eglise, mais le second doit être « employé pour l’Eglise et le premier par l’Eglise. ^ Page 257 : « Telle « est la vérité. Dieu nous garde de la taire ou de la trahir en l’atténuant. « A l’Eglise, qui a reçu d’en haut la grâce du gouvernement providentiel « et â elle seule il appartient de décider de la mesure et du moment « pour l’application de la doctrine. Lorsqu’elle commandera notre obéis- « sance, avec l’aide de Dieu, sera prompte et entière. » Voilà qui n’est pas rassurant ; mais il est probable que l’Eglise ne trouvera pas de longtemps le pouvoir civil disposé à recevoir le glaive pour s’en servir exclusivement dans son intérêt. L’auteur développe la fameuse théorie de la liberté du bien d’une façon originale ; il réclame la liberté de conscience... « pour ceux dont la conscience obéit à la vérié absolue, c’est-à-dire à l’Eglise catholique, qui définit la vérité et l'impose d’autorité. » t. ii, page 38. — L’auteur cite, en se l’appropriant, un passage du Père Marquigny dans ses Etudes religieuses : « Le régime parfait de l’instruc- « tion publique, ce serait que l’Eglise possédât seule, en fait comme en « droit, la direction de l’enseignement à tous les degrés. » — Pour être
Un chrétien convaincu, un catholique fervent, un homme de paix et de bonne volonté, qui a droit au respect et est en effet respecté de tous. M. Le Play semble avoir voulu écrire la réfutation de ces doctrines intolérantes dans son livre La Réforme Sociale en France. Il me suffira d’en détacher quelques lignes. Je suis très sincèrement d’avis que nous sommes aujourd’hui plus chrétiens que dans ce temps de barbarie et d’intolérance que l’écrivain ultramontain regrette (24), car : « On peut citer « la tolérance comme la vertu qui autorise le mieux les mo- « dernes à revendiquer la supériorité sur les anciens (25). » Malheureusement cette tolérance n’est pas encore établie sur des bases inébranlables : « Les fondements de la liberté relire gieuses sont chez nous peu solides. Chaque fois en effet « que quelque calamité sociale éveille le sentiment religieux, « certains croyants ne se bornent plus à faire leur devoir, « c’est-à-dire à propager la doctrine à titre privé, ils en- « freignent la loi qui conserve la paix sociale , et ils ré- « clament le concours des pouvoirs publics (26). » C’est bien à tort que les catholiques se plaignent des protestants car : « Les protestants qui rejettent les exagérations du libre examen « et qui conservent fermement les croyances du christianisme « sont, par la force des choses, pour les catholiques, des alliés
chrétien il ne faut pas seulement être catholique ultramontain, il faut ôire partisan de la royauté du droit divin, tome ii, p. 338 et suiv. — Enfin M. Périn considère comme deux extravagances le double vœu de ce qu’il appelle l’école humanitaire : l’abolition de la peine de mort et de la guerre, t. n, p. 401 .
(24) Voir ci-dessus note 20.
(25) M. Le Play, Béforme sociale, 1. 1., p. 94.
(26) Ib. p. 168, chap. i, § 13. — Ib. note 7. M. Le Play constate les antipathies , que l’intolérance religieuse du clergé , appuyées par le pouvoir temporel, avait suscitées en France chez la jeunesse de la Restauration... l’attitude indifférente gardée par le gouvernement de 1830 a effacé peu à peu ce sentiment.
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« et non des ennemis (27). » Ce sont même les protestants qui font la force des catholiques, car : « la corruption des clercs « catholiques s’étale au grand jour dans plusieurs contrées « riches, où les cultes dissidents sont interdits ; il n’existe, au « contraire, aucun de ces scandales publics dans les contrées « où ces cultes sont tolérés (28). » Rien n’est plus funeste pour la religion que l’influence politique accordée au clergé, car : « en fait, les dissidences religieuses et le scepticisme se « sont surtout produits dans les sociétés qui se croyaient inté- « ressées à réagir à tout prix contre l’influence des clercs op- « presseurs et dépravés.. .. Il y a pour les clergés quelque chose « de pis encore que l’intolérance et la corruption individuelle, « c’est la corruption collective qui les a souvent portés, en « Occident, à se faire auxiliaires des passions et des intérêts des « gouvernements (29). » Un dernier conseil dont bien des gens pourront faire leur profit : « L’une des formes de l’intolérance « qu’il faut le plus éviter est l’exagération de la polémique re- « ligieuse (30). » Il n’y a rien à ajouter à ces remontrances magistrales (31).
A ces protestations contre l’intolérance religieuse, qui ont un caractère de généralité, il serait facile de joindre des témoignages plus spéciaux sur les rapports de la religion et de l’économie politique. Le docteur Wbately, archevêque de Dublin et savant économiste lui-même, disait : « Après la saine religion, rien ne peut contribuer au autant bonheur de l’humanité que
(28) M. Le Play, la Béforme, page 156, note 3.
(29) Ib. page 176 et 179.
(30) Ib. page 185.
(31) Bien des gens en ont murmuré ; M. Le Play a été invité officieusement à modérer ses critiques. — Il a tenu bon. Page 144, note 5, il nous apprend qu’il a été vertement tancé par un prêtre français qui porte à l'extrême limite la tendance ultramontaine, d’avoir décrit les vertus des sectes hérétiques,
(27) lô. page 186.
la saine économie politique. » Le père Gratry (32) a écrit: « L’on m’assure que l’économie politique est un fléau ; moi je « dis : c’est le salut des sociétés (33) ! »
Voilà la vérité I J’élève à mon tour la voix, une voix qui n’a ni puissance, ni autorité, pour recommander au lecteur de ne se point laisser émouvoir par ces revendications hautaines faites au nom de la religion, et qui ne tendent qu’à troubler les consciences. 11 est facile de dire : je parle au nom de la religion!.. Mais d’autres ont parlé au nom de la patrie, au nom de la liberté.... et c’est au nom de la religion, de la patrie, de la liberté, qu’ont été commis les plus abominables forfaits. C’est sous le manteau de la religion, dont on sait l’empire sur les âmes, que se sont produites les plus audacieuses Itntatives de domination. Les deux plus grands rois qu’ait eus la France, l’ont éprouvé. Des évêques vinrent un jour déclarer à S* Louis que la chrétienté périssait entre ses mains (34), précisément parce qu’il refusait d’employer aveuglement le glaive matériel contre ceux
(32) Il est vrai que le Père Gratry a été fort malmené par Mgr Fèvre. Tome XIV de VHisloire univereellc de l’Eglise catholigve, par l'abbé Rohrbacher, nouvelle édition, revue, annotée et continuée par Mgr Fèvre, protonotaire apostc'ique, Paris 1874. Il faudrait parler lalin pour reproduire décemment les invectives de Mgr l èvre contre Mgr Üupanloup, Mgr Maret, le Père Gratry, Montalembert et toute la rédaction du Correspondant.
(,8.3) Le Père Gratry, les Sources, conseils pour la conduite de la vie, p. 182. — M. Frédéric Passy a pris ces paroles pour épigraphe de ses leçons d’economie politique. M. Passy a fait, à Bordeaux, le 24 décembre 1862, une conférence sur les rapports de l’économie politique et de la religion ; il y cite ce beau passage de S‘ Augustin : « Les nations chré- « tiennes doivent devenir l’ornement du monde par le bonheur de la vie « présente, en attendant le bonheur de l’éternité. » V. Journal des Economistes du 15 février 1863, p, 192.
(34) M. Charles Périn, quoiqu’il en dise, et ((uelque explication qu’il cherche à en donner, est visiblement préoccupé de l’énormité qui est au fond de ce propos adressé par l’évêque Gui d'Auxerre à un roi tel que S‘ Louis {les Lois de la société chrétienne, t. ii, p. 68).
OHAP. XIX.
l’Épargne et le renoncement.
qu’avait frappés le glaive spirituel. Le saint Roi, qui pai sa sainteté personnelle, avait plus fait pour la gloire et la chrétienté que tous les évêques réunis en sa présence, leur répondit.
« Or, dites-moi, je vous prie, comment cela se fait? » Il discuta et maintint fermement son droit. — Des évêques s’en vinrent pareillement faire des remontrances au roi Henri IV sur les inconvénients de ses dispositions favorables à l’égard des hérétiques. Le roi les écouta patiemment et leur répondit ; « Vous « m’avez admonesté de mon devoir ; souffrez que je vous ad- « moneste du vôtre. — Allons chacun notre chemin , faisons « bien, chacun de notre côté, et soyez certains que nous nous
« rencontrerons. »
C’est la double réponse que fait l’économie politique à ceux qui prétendeut quelle est une science de perdition : « Or, dites- « moi, je vous prie, comment il peut en etre ainsi? Faisons « chacun notre devoir: prêchez 1 amour, la charité, la tolé- « rance ; prêchez le travail, la modération dans la jouissance « des biens-matériels... Je recommande le travail et 1 épargne,
je cherche à alléger le fardeau de la charité par une produc- « tion plus abondante des choses indispensables à la vie ; je « pourvois aux besoins du corps de ceux dont la charité a «• réchauffé le cœur; je suis aussi une doctrine de fraternité et « de liberté ; allons donc chacun notre chemin et nous nous « rencontrerons au bout, sans compter que plus d une fois
« nous ferons route ensemble — (33) »
11 V a des gens qui affectent de croire qu on attaque la reli-
(35) Je suis bien aise de dire, une fois pour toutes, que, quand je parle de mon respect pour la religion, ce n’est pas là un respect purement négatif, affaire de bon goût et de courtoisie ; c’est un respect très positif l’expression d’un sentiment très-vif. car je nerougispas de l’Evangile (,S‘ Paul, épitre aux Romains, i, 16). U y a des gens qui voient 1 irréligion partout ; j’ai une tendance opposée ; je suis porté à douter de
gion parce qu’on défend la science contre certaines ingérences que rien ne justifie. N’a-t-on pas reconnu que la religion est parfaitement désintéressée dans des questions qui auraient mis le feu au bûchers il y a deux ou trois siècles? Les prétendus défenseurs de la religion, qui ne font souvent que la compromettre par un zèle peu éclairé, voudraient bien aussi faire considérer comme attaques contre la religion les choses qui ne sont désagréables que pour eux personnellement. Nous avons
ceux qui prétendent n’avoir pas de religion. Il y en a qui me disent : a La loi morale est pour nous un fait positif, et nous nous y conformons, sans nous préoccuper du Dieu inconnu dont vous nous parlez. » — Je réponds : vous vous trompez ! Ce Dieu inconnu existe pour vous comme pour moi. Quand des nuages nous voileraient éternellement la face du soleil, nous n’en ressentirions pas moins les effets bienfaisants de sa chaleur et de sa lumière. Il en est qui voient Dieu face à face ; d’autres seulement à travers un nuage. Il n’y a pas de Dieu I Pour bien des gens cela veut simplement dire qu’ils ne voient pas Dieu comme ils voient te« objets qui tombent sous les sens. Je ne suis pas chrétien, dites-vous ? Vous vous trompez ! Vous êtes né dans la chrétienté, vous êtes tout imprégné de civilisation chrétienne. Là où le christianisme et la chevalerie n’ont pas passé, il n’y a pas de civilisation. Certaines races n’ont dû un éclat passager qu’au fanatisme religieux ; c’est au contraire malgré les excès du fanatisme que le christianisme a produit des fruits durables. — Je ferai remarquer que ceux qui réclament de la façon la plus absolue l’indépendance de la science ne proscrivent nullement la religion comme on veut bien le dire. Ainsi J. W. Draper {les Conflils de la Science et de la Religion, page 202) déclare qu’une entente est parfaitement possible entre la science et la religion protestante. — S’il y a un nom suspect, c’est celui de M. Herbert Sperner, duquel bien des gens n’attendent que de banales déclamations contre la religion, lisez :
O Personne ne doit s’attendre à voir le sentiment religieux disparaître « ou changer de direction... l’objet de ce sentiment ne peut être rem- « placé par un autre objet, comme le croient ceux qui voient dans la « religion de l’humanité la religion de l’avenir... le sentiment religieux « est éveillé par ce qui existe au-delà de l’humanité et au-delà de toutes « choses... Quand on ignore la vérité d’où procèdent les religions, on mé- « connaît la valeur des institutions religieuses dans le passé, on les croit « inutiles dans le présent et on se persuade que dans l’avenir elles distt paraîtront. De là des erreurs. » Introduction à la science sociale, chip, xii, page 334.
CH AP, XX. l’Épargne du pauvre. 271
vu que les plus sages entre les hommes religieux acceptent l’économie politique comme un utile auxiliaire. Quelques-uns la repoussent comme une ennemie ; mais quand on veut lui imposer ce rôle, qu’elle n’accepte pas, encore faut-il qu’elle se défende. Le cardinal Quirini visitait d’Aguesseau dans sa studieuse retraite de Fresnes. En entrant dans la bibliothèque du pieux et savant chancelier : « Ah I ah ! Monsieur le Chancelier, s’écria-t-il, c’est ici qu’on forge des armes contre le Vatican ! » — « Vous voulez dire des boucliers, »