CHAPITRE XX
L’épargne du Pauvre. — Pauvreté oblige
11 entre dans le dessein de ce livre (1 ) de donner aux enseignements de la science le caractère pratique de conseils pour la conduite de la vie, ce qui comporte des distinctions dans la condition des personnes auxquelles ils s’adressent. Tel est l’objet de ce chapitre et du suivant. Ils viennent, si je ne me trompe, à leur place, après que nous avons établi les véritables caractères de la richesse (2), et que nous avons passé en revue les divers modes d’emploi qui en ont été préconisés ou condamnés au nom de la science économique, de la philosophie et de la religion. Sur le terrain de l’application, comme sur celui des principes généraux, l’économie politique reste fidèle à son rôle : comme
(1) Voir la dernière partie du chap. x.
(2) Voir le chapitre xi.
elle ii’a enseigné ni le mépris, ni l’amour des lâchesses, mais simplement la vérité sur la richesse ; de même ici, en s’adressant aux pauvres et aux riches, elle se home à leur dire la vérité sur leur état et sur les obligations qu’il leur impose. On reconnaîtra bientôt l’utilité de cette dernière observation.
Il y a dans les propos qu’on tient habituellement sur la richesse et la pauvreté, sur les riches et sur les pauvres ; dans les admonestations qu’on adresse aux premiers et les exhortations qu’on prodigue aux seconds, il y a, dis-je, je ne sais quoi de banal et de faux qui est tout à fait décourageant. On a fait de la richesse un crime, de la pauvreté une vertu. Il semble que la richesse a toujours été mal acquise, qu’elle n’est jamais le fruit du travail et de l’épargne ; que la pauvreté est toujours imméritée, n’est jamais la peine de la paresse, de l’inconduite et du vice, et qu’enfm tout pauvre devenu riche doit en éprouver quelque remords, et redire avec le poète ;
C’est en vain qu’au passé je veux tendre les bras !
Vers la pauvreté sainte on ne remonte pas !
Qu’on plaigne le pauvre, même quand il est tombé dans la pauvreté par sa faute ; que, dans une certaine mesure on flatte IHnfortune... je le veux bien, c’est affaire d’humanité et de délicatesse. Mais ce qui me parait particulièrement dangereux, c’est l’étrange manière dont on s’y prend pour réconforter les pauvres ; dans les mêmes termes et sur le même ton qu’on emploierait à l’égard d’une personne atteinte d’une maladie incurable, on se borne à leur recommander la patience et la résignation. Sans doute il faut commencer par être patient et résigné, car nul ne peut améliorer, changer son sort du jour au lendemain ; mais encore faut-il laisser celte perspective ouverte. En prêchant la résignation il en est qui espèrent susciter dans le eœur du pauvre ce stoïcisme chrétien qui embrasse avec joie
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la pauvreté comme la voie la plus sûre du salut, et on arrive ainsi de proche en proche à cette théorie bien connue (3) d’une allègre mendicité (4) comme type de la perfection morale. Je crains fort qu’avec ces formules d’exhortation : patience et résignation, on n’arrive trop souvent à ne produire que le découragement, l’abattement, l’abandon de soi-même, qui non seulement empêcheront le pauvre d’améliorer sa position, mais encore le feront déchoir de la pauvreté dans la misère.
Avant d’aller plus loin, je dois m’expliquer sur ce que j’entends par l’état de pauvreté que j’oppose soit à la misère, soit à la richesse. Les mots indigence et dénûment expriment une idée assez nette, la privation des choses nécessaires à la vie. Il n’en est pas de même des mots pauvreté et richesse qui ont un sens purement relatif. Celui qui est riche appelle pauvres ceux qui sont beaucoup moins riches que lui. Une honnête aisance est la pauvreté pour celui qui a connu l’opulence ; c’est la richesse pour celui qui a vécu dans la gêne. Tous ces mots indiquent des degrés dans le bien-être et il est impossible de les évaluer d’une manière rigoureuse. J’appelle pauvre celui qui tire de son fonds productif, quel qu’il soit, terre, capital, travail, tout juste de quoi subvenir aux besoins de première nécessité. C’est moins que l’aisance ; ce n’est pas encore la souffrance ; mais c’est la gêne, en ce sens qu’il faut sévèrement veiller à maintenir l’équilibre entre le revenu et la dépense. Le moindre déficit dans
(3) Voir le chapitre précédent, note 1 1 .
(4) M. Charles Périn, De la richesse dans les sociétés chrétiennes, tome U, p. 75, oppose au triste aspect des iriendiants anglais la gaieté des mendiants de Tltalie et de l’Espagne, et la raison qu’il donne de la différence, c’est que tes premiers sont protestants et les seconds catholiques. 11 faudrait, pour être juste, tenir aussi compte du climat. Sous le triste ciel de la joyeuse Angleterre, the old merry England, il faut beaucoup plus de choses pour se tenir eu joie que sous le ciel de l’Italie et de l’Espagne.
le revenu, une dépense imprévue pourraient le rompre, et ce ne serait point sans souffrance qu’on le rétablirait. Qu’est-ce donc que la misère? Est-elle simplement un degré inférieur dans cette échelle décroissante du bien-être ? C’est bien un peu cela, mais il y a autre chose ; ce qui domine dans la misère comparée à la pauvreté, c’est un élément moral, l’abattement, le découragement. Le pauvre lutte ; le misérable est celui qui, dans le combat de la vie, se reconnaît vaincu ; aussi le mot misérable est-il pris dans un sens très général pour désigner ceux que le malheur accable. Voilà, je le suppose, deux familles, deux individus, qui sont exactement dans les mêmes conditions matérielles de bien-être ; même industrie, même salaire, mêmes charges ; mais les dispositions morales sont différentes. Là on est gai, on travaille avec entrain ; on se dit que la fortune peut changer, le salaire augmenter, on espère... Ici on accomplit tristement la tâche de chaque jour, et on se dit que ce sera toujours la même chose, toujours à recommencer , toujours à remonter la pierre qui retombe sans cesse; on désespère... là c’est la pauvreté, ici c’est la misère.
On comprend maintenant le danger qu’il y a à ne prêcher au pauvre que ces vertus négatives, la patience et la résignation. Le chemin n’est pas long de la pauvreté à la misère ; c’est surtout une barrière morale qui les sépare et elle est bien vite franchie ; il suffît que le pauvre perde la force morale qui le soutient. Les vices propres de la pauvreté, ce sont le découragement et l’envie. Lorsque, sans faire aucun effort pour améliorer sa position, le pauvre lève un œil d’envie vers ceux qui sont placés au-dessus de lui dans l’échelle de la fortune , il n’est pas éloigné de tomber lui-même plus bas, dans la misère. La pauvreté est placée entre la misère et le denûment, d’une part, et l’aisance de l’autre ; et les mêmes vertus préserveront à la fois le pauvre de tomber dans la misère et lui permettront d’arriver
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à l’aisance : ces vertus, ce sont la force morale, le travail et l’épargne. Ce légitime désir de s’élever à un état meilleur n’a rien de commun avec l’envie, car l’envie, qui est faite de lâcheté et de paresse, est bien moins le désir de s’élever que celui d’abaisser les autres à son niveau.
Les personnes qui, dans de bonnes intentions, se bornent à prêcher au pauvre la patience et la résignation, se méprennent complètement sur les conditions économiques de notre temps ; elles confondent l’état de liberté et le régime de tutelle plus ou moins absolue. Autrefois la masse des esclaves et des serfs étaient, pour leur subsistance, à la charge du maître ou du seigneur de la terre ; et il leur suffisait en effet de la patience et de la résignation pour supporter leur triste condition qu’ils ne pouvaient guère améliorer, à laquelle ils ne pouvaient pas se soustraire . Les choses se passent autrement sous un régime de liberté ; chacun est obligé de pourvoir aux nécessités de l’existence, la liberté entraîne la responsabilité. La liberté n’est pas un mot magique qu’il suffise de prononcer pour faire couler l’abondance, il faut l’accepter toute entière, et on ne peut à la fois en recueillir les profits et en répudier les charges. Quel langage fortifiant que de venir parler aux hommes de notre temps, de cette heureuse époque du servage où la subsistance était assurée à la porte du château et du monastère ! N’avons-nous pas entendu des ministres de l’Evangile, déclarer que l’esclavage est de droit divin, le droit du fort sur le faible? Des propriétaires d’esclaves n’ont-ils pas affirmé que, à la condition de ne pas avoir affaire à des maîtres trop durs, les esclaves ne se plaignaient pas, se trouvaient même plus heureux que des travailleurs libres?... Je le crois, et c’est le mal ; La servitude abaisse les hommes jusqu' à s'en faire aimer î
Comment se fait-il que des écrivains distingués, des esprits généreux puissent nous présenter comme digne de regrets et
d’envie un passé dont il nous font eux-mêmes la plus sombre peinture ? <v Les maux dont le monde se plaignait avec raison « étaient tous physiques, tous matériels. Le corps, la propriété,
« la liberté matérielle étaient exposés plus qu’ils ne le sont au- « jourd’hui... le malheur, la pauvreté, l’oppression... l’homme « en souffrait, il en pouvait être écrasé, mais non pas désespéré ; car il lui restait le ciel (5) . , » Voici encore la même peinture suivie de la même conclusion : « Alors la vie maté- « rielle était dure et mal assurée ; les famines étaient fréquen- « tes, les guerres plus fréquentes encore. Ces populations mal- « heureuses, adossées aux fossés du manoir ou groupées près « des tourelles du monastère, auraient succombé sous la disette « et le servage, si l’imagination humaine, illuminée d’en haut,
« n’avait agrandi cet horizon désolé, et souvent transfiguré « par la vision des splendeurs du ciel, cette vie de pauvreté et « de souffrances (6). » Ainsi l’aveu est complet sur la misère, l’oppression, l’écrasement... mais il restait le ciel ! c’est ainsi que les arts représentent les scènes de martyre : le saint martyr sourit au milieu des tourments, car il voit le ciel qui s’ouvre et la palme qui descend. — En supposant que la seconde partie du tableau que ces écrivains nous présentent fût aussi vraie que la première, ce tableau, dans l’ensemble, serait-il bien consolant? et pour que le ciel reste ouvert (7) , est-il donc nécessaire
(5) M. de Montàlembert, Histoire de la chère Sainte Elisabeth de Hongrie, Introduction. Je comprends très-bien qu’on s’attendrisse au récit de ces temps ; il en devait surtout être ainsi pour l’illustre écrivain qui les étudiait en vue d’élever ce touchant monument de piété fraternelle.
(6) M. de Carné, Etudes sur les fondateurs de l'unité nationale. St-Louis, § 9.
(7) Les écrivains que je viens de citer ne sont pas des détracteurs systématiques du temps présent ; mais il en est d’autres qui vous donneront la date précise du jour où le ciel s’est fermé : c’est la Révolution
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que la terre soit un enfer ? Mais est-il bien vrai que la misère et l’oppression trouvassent, dans ces ternps-là, une compensation suffisante dans la patience et la résignation chrétiennes ? Vous pensez que ces population succombant, comme vous le dites,
de 1789. Si j’en crois les autorités les plus irrécusables, cette œuvre de corruption était accomplie bien avant que la Révolution n’éclatât. Ecoutons le pieux et courageux apôtre de la Réforme sociale dont j’ai déjà cité le témoignage dans une question analogue (v. au chap. précédent, notes 25 et suivantes), 31. Le Play, dans son livre sur V Organisation du travail, chap. i, §14à17: «Le haut clergé, se recnitant surtout « parmi les sommités de la hiérarchie féodale, établit des alliances abu- « sives entre l’évêché et le fief • il prit le bras séculier pour auxiliaire « habituel de la religion ; Irop souvent aussi, il mit la religion au ser- « vice de ses passions séculières. Les évêques laissèrent ainsi leur in- « fluence morale s’amoindrir (p. 74)... Les admirables ressources mora- « les et matérielles de la féodalité furent en partie gaspillées, dès le xi® et « le XII® siècle, par les longues guerres des papes et des empereurs, par « les luttes des papes et des anti-papes, par las croisades entreprises « contre les hérétiques et les musulmans, puis bientôt par les inquisi- « tioHs d’Espagne et d’Italie (p. 87)... l’Eglise romaine devint peu à peu « l’un des foyers de la corruption. Les désordres aboutirent parfois à « une véritable désorganisation, la corruption cléricale se répandit en « France. Le mal introduit par les dignitaires ecclésiastiques se propa- « gea peu à peu, et au milieu du siècle suivant (le xvi®), il avait envahi « la masse des deux clergés (p. 89). . » L’auteur signale le règne de Louis XIV comme le principe de toute désorganisation sociale (p. 109) par l’avilissement de tous les ordres de l’ètat ; il flétrit avec une juste indignation « les persécutions contre les protestants qui s’aggravaient « sans cesse et aboutirent enfin à la spoliation, à l’exil et aux massa- « cres » (p. 111), crime d’autant plus révoltant que le Roi n’y fut poussé que par les défaillances de la vieillesse et la crainte de la mort (p. 110), espérant ainsi racheter les égarements et les scandales de sa vie. Dans la Réforme sociale en France, tome i, introduction, § 5, p. 32 : « La désorganisation sociale fut provoquée en 1685 par l’exil « des protestants... Le développement du scepticisme fut certainement « dû, en premier lieu, à l’expulsion de ces fermes croyants, qui, sui- « vant l’exemple des premiers chrétiens devant la persécution chré- « tienne, ne craignirent pas de sacrifier aux convictions religieuses les « intérêts temporels ; en second lieu, à la réaction que cette mesure « cruelle suscita dans tous les cœurs généreux. » — Qu’on vienne, après cela, parler de désorganisation opérée par la Révolution en 1789 !
SOUS la famine et le servage, ne regardaient que le ciel, et qu’elles ne jetaient pas des regards de colère et de haine sur le donjon féodal? Cela est démenti par l’histoire (8) ; et cette protestation contre la misère et la tyrannie féodale est résumée dans ce cri navrant qui a traversé l’histoire : Dieu est trop haut et le roi est trop loin 1 C’est cette misère des peuples qui a fait la force de la royauté. Je ne condamne pas le passé ; je l’explique, afin qu’on ne tente pas d’appliquer les mêmes préceptes à des situations sociales et économiques complètement différentes. Cette manière de moraliser la pauvreté en lui prêchant uniquement la patience et la résignation, ne s’explique pas seulement par la triste condition sociale de ceux auxquels s’adressaient ces exhortations ; elle s’explique encore plus par l’opinion qu’on se faisait de la richesse, opinion qui était jusqu’à un certain point conforme à la réalité. Dans ces temps de pauvreté générale, alors que les sources de la richesse étaient si restreintes par suite de l’état rudimentaire de l’industrie, par le manque de capital et de crédit, la richesse apparaissait comme n’existant au sein de la société que dans une quantité fixe et invariable (9), laquelle avait été définitivement et une fois pour toutes, distribuée entre les divers membres de la communauté.
(8) M. Fustel de Coulanges, dans ses Origines du régime féodal, a très-bien expliqué comment les hommes furent saisis d’une immense haine contre ces châteaux-forts seigneuriaux, pour lesquels, au moment où ils se construisirent, ils ne sentirent qu’amour et reconnaissance. V. ci-dessus chapitre viii, note — M. de Montalembert, De l'avenir politique de V Angleterre, chap. vi ; La révolution démocratique, « préparée de longue main en France, n’y a définitivement triomphé, « que lorsqu’elle a pu identifier avec sa cause les masses rurales dont « les droits étaient réduits à néant ; dont les charges étaient excessives, « et qui se sentaient encore plus froissées dans leur juste orgueil que « dans leurs intérêts matériels par le maintien d’une législation su- « rannée. »
(9) J’ai déjà indiqué ce point de vue au chapitre xi.
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et cela dans des proportions fort inégales. La société du Moyen Age était fondée sur la stabilité, sur l’immobilité des fortunes.
Il semblait que nul ne pouvait s’enrichir sans qu’un autre s’appauvrît d’autant, le profit de l’un étant nécessairement le dommage de l’autre. D’autre part, le travail était si limité à tous les points de vue ! Le droit de travailler n’était pas meme reconnu comme un droit naturel. On conçoit donc très bien que, dans I
ce temps-là, on n’ait pas dit au pauvre : travaille et enrichis- !
toi I II aurait pu répondre ; « Travailler I mais comment et à |
« quoi ? Je ne suis ni maître ni compagnon et tous les corps de '
« métiers ont leur nombre réglementaire de maîtres et de <
« compagnons. M’enrichir ? Mais aux dépens de qui?... » — j
Je n’ai pas besoin d’insister sur les profondes modifications sociales et économiques qui se sont produites.
On comprend donc que, sans mépriser la patience et la ré- j
signation, vertus qu’on n’a que trop souvent l’occasion d’exer- '
cer dans la vie, nous recommandions aux pauvres des vertus ■
plus actives. Qu’on ne nous dise pas que c’est mal de conseiller |
au pauvre de s’enrichir, que c’est exciter en lui de mauvais |
sentiments, l’avidité, la convoitise. Après ce que nous a enseigné !
l’économie politique sur la richesse, sur l’épargne, sur le capital, ]
ces discours ne sont plus de saison. On s’enrichit par l’épargne, au grand avantage de tous en accoissant la puissance productive de la société, en multipliant les instruments de travail. La convoitise n’est pas le fait de l’homme laborieux et économe, mais \
du paresseux, de celui dont l’idéal serait de bien vivre sans rien faire, ou même dont la médiocrité jointe à l’oisiveté la plus absolue comblerait tous les vœux. Ce sont les gens de cette espèce qui, en voyant un homme dans l’aisance continuer à travailler, tiennent ce propos bien connu : « En voilà un qui ,
« est bien bon de travailler ! A sa place, moi je ne me donne- !
« rais pas tant de peine ! » Ceux qui parlent ainsi s’élèvent ;
280 II* PARTIE. Dü MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE.
rarement au-dessus de la pauvreté et c’est justice, car ils ne sont capables de quelque chose que sous la plus dure loi du besoin.
Pour encourager le pauvre au travail et à l’épargne, il ne suffit pas de lui faire entrevoir un état meilleur auquel il peut s’élever ; il faut encore, il ne faut pas craindre d’exciter le sentiment de la responsabilité en lui montrant un état pire dans lequel il peut tomber ; le dénûment et la misère. L’épargne, qui est une vertu économique pour le riche comme pour le pauvre, est une obligation étroite pour ce dernier : pauvreté oblige 1 Ce souci constant de l’avenir, cette prévoyance, cette circonspection, c’est le prix de la liberté, de l’indépendance sociale et économique : liberté oblige. Il faut à la liberté un aiguillon, un frein, un guide. L’aiguillon, c’est la responsabilité ; le frein, c’est la loi morale et, au besoin, la loi humaine, la loi positive; le guide, c’est la science, ce sont des notions exactes sur le travail, sur les lois qui régissent les faits économiques, sur l’épargne, le capital, lois qui sont d’une extrême simplicité, et contre lesquelles il est absurde de se révolter comme le font ceux qui parlent sans cesse des cruelles lois économiques, ce qui pourrait faire penser que ces lois ne sont pas autre chose qu’une invention scélérate des économistes (10). On a encore dit que l’économie politique est une triste science.,., il est en effet fort triste d’avoir à s’occuper des infirmités morales ou physiques de l’homme ; mais on peut dire qu’il en est de même de toutes les sciences qui ont l’homme pour objet, de la morale et de la médecine. La morale et la médecine ne se bornent pas à faire valoir les charmes de la vertu ou les avantages d’une bonne santé; pour affermir les hommes dans la volonté de conserver ces biens précieux, elles leur représentent les tristes effets du vice et de la maladie, et leur indiquent les meilleurs moyens de
(1 0) Proudhon a dit : Il est avéré que l’économie politique n’est autre chose que l’organisation de la misère.
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se prémunir contre ces maux. L’économie politique accomplit une tâche analogue. Le grand grief contre les médecins et les économistes c’est qu’ils ne sont pas des guérisseurs, ils ne possèdent pas de spécifique; ils se bornent à donner de bons conseils qui exigent quelque effort pour s’y conformer. L’économie politique repète toujours la même chose ; travail et épargne (1).
(Il) Ferdinand Lassalle qui, en sa qualité d’agitateur, (Le 'fiismar A: du socialisme, comme ses compatriotes l’ont appelé), n’a guère fait que revêtir d’une forme plus ou moins piquante les idées d’autrui, affecte ce mode de dénigrement à l’encontre de l’économie politique : « Achetez « un sansonnet, apprenez-lui à répéter : échange, échange, échange... « et vous aurez un économiste. » Cette impertinence est à l’adresse de Bastiat et de M. Schulze Delitzsch. En ce qui nous concerne on pourrait à ce compte remplacer tous les enseignements de l’économie politique par un sansonnet répétant le mot : épargne, épargne. — Hélas ! c’est bien de Lasalle qu’on aurait pu dire : « Voulez-vous avoir un socialiste Lassallien ? achetez un perroquet et apprenez-lui à répéter : solidarité, solidarité. Toute la base d’opération de Lasalle est dans cette donnée historique que, jusqu’en 1789, il a existé entre les hommes une certaine solidarité résultant de l’assujettissement. (Gemeinsamkeit in der Gebundenheit oder unterwerfung.) La Révolution a très-bien fait de remplacer l’assujettissement par la liberté , mais la liberté seule n’est que l’arbitraire, à côté de la liberté il faut placer la solidarité. La responsabilité individuelle n’existe que dans le domaine du droit, dans le domaine économique ce qui prévaut c’est la dépendance réciproque ou solidarité. Tout cela n’est pas bien neuf. Une solidarité économique entre des centaines de millions d’individus ! Nous savons très-bien et nous pouvons définir la solidarité économique qui unit tous les peuples de l’univers ; mais cette solidarité lassallienne était un mot creux et sonore ; le type de ces mots qu’on répète, comme des perroquets, sans les comprendre. Il faut reconnaître que, à côté de la devise de l’économie politique: Liberté et responsabilité, la devise de Lasalle fait triste figure : Liberté et irresponsabilité l Je dis irresponsabilité et non solidarité, car le propre de cette solidarité ainsi étendue à des raillions d’individus, est d’éteindre le sentiment de la responsabilité. Quand on est des millions à porter un fardeau, à accomplir une tâche, ont est tenté de se dire : Je puis bien me reposer, un de plus ou de moins qu’importe? — Mais si tous font le même raisonnement? Proudhon a trèsbien défini cette prétendue solidarité, qui n’est qu’un communisme déguisé : « Le communisme, c’est la spoliation du fort par le faible. » Disons mieux : du vaillant par le lâche. Je réserve toujours la question de la faiblesse et du malheur vrais.
Elle ne connaît pas d’autre spécifique contre la misère. Comme le médecin, pour détourner des excès qui compromettent la santé, montre qu’ils peuvent avoir pour suites, non seulement des maladies plus ou moins graves, mais encore des infirmités, des maladies chroniques, qui empoisonnent à jamais l’existence, de même l’économie politique laisse entrevoir au-delà de la misère, quelque chose de plus redoutable ; le paupérisme (12), qui est à la misère simple ce que l’épidémie, la contagion, un foyer d’infection, sont à la maladie ; ce que l’hospice des incucurables d’où on ne sort plus esb à l’hôpital où on ne fait que passer. L’économie politique s’adressant aux riches, pourra leur recommander la charité et la bienfaisance pratiquées avec intelligence et discernement; mais s’adressant aux pauvres, elle leur dira de n’y pas trop compter, elle leur conseillera surtout de repousser comme un présent funeste les secours de la charité légale, qui engendre le paupérisme officiel, qui classe le pauvre définitivement, et fait de la misère une profession trop souvent héréditaire (13).
Mais comment le pauvre épargnerait-il ? N’avons-nous pas nous même défini l’état de pauvreté celui dans lequel les revenus s’équilibrent avec les dépenses de première nécessité? Que reste-t-il donc pour l’épargne ? A cela je fais une réponse bien simple, et qui n’étonnera pas ceux qui, pénétrés de la nécessité de l’épargne, l’ont pratiquée dans les conditions les plus diffé-
(ti) Je n’ai pas à traiter ex professa de la misère et du paupérisme. J’indique seulement les causes générales et imputables qui y conduisent. Quant aux déclamations contre la société moderne, sur ce thème de la misère, j’ai dit ailleurs mon sentiment. V. chap. xi, note 2.
(13) C’est surtout en Angleterre qu’on voit cela. Là, comme je l’ai dit au chapitre xvi, la pauvreté est infâme, et cela s’entend surtout de la pauvreté qui a recours à la charité légale. Quand un homme vous dit : i am a pauper... cela ne veut pas dire je suis pauvre; cela veut dire je suis un pauvre ; c’est ma profession ; je suis un assisté de la paroisse... et on se détourne avec dégoût. Heureusement nous n’en sorapas là.
CHAP. XX. L EPARGNE DU PAUVRE
rentes : L’expression dépenses nécessaires, obligatoires, est évidemment un terme un peu élastique ; eh bien 1 je n’hésite pas à affirmer que dans le budget des dépenses nécessaires, il faut faire figurer pour une somme aussi faible qu’on voudra, cet article : Epargne (14). Mais, il y a mieux : prenons le budget du pauvre où on a négligé de porter cet article, et demandons-nous si d’autres, qui n’ont rien de commun avec les dépenses de première nécessité, n’y figurent pas pour un chiffre relativement exagéré. Ah I si l’épargne était soumise a cette loi rigoureuse et naturelle que, commençant à un certain chiffre de revenu, elle allât s’accroissant insensiblement avec ce revenu, il n’y aurait rien à répondre à ceux qui diraient : moi, je ne puis pas épargner ; — moi, je ne puis épargner que tant. Mais il n’en est rien; et quand le revenu s’accroît, ce ne sont pas les besoins de première nécessité qui reçoivent une satisfaction plus abondante (1 5). On l’a dit avec raison, le cabaret et le café
(1 4) Je n’insiste pas ici sur ce point de vue. J’y reviendrai au chapitre XX ai, consacré à la science et surtout à l’art de l’épargne.
(15) Dans son livre. Le secret du peuple de Paris, M. Corbon, dont le témoignage n’est pas suspect, distingue les ouvriers de Paris en trois catégories, d’après leurs salaires, forts, moyens et bas, et il établit que c’est dans la première catégorie, parmi ceux qui ont des revenus supérieurs à la plupart des petits employés et des petits propriétaires, qu on en trouve le plus qui se plaignent et qui se dérang ent.hovsqne les milliards de l’indemnité de guerre française ont été versés en Allemagne, qu’a-t-on vu ? Les salaires ont haussé dans une proportion considérable; cela n’a contribué en rien à accroître le bien-être des ouvriers, ils ont élevé passagèrement leur standard of life, comme disent les Anglais; ils ont laissé là la bière pour le vin, mais les dépôts aux caisses d’épargne ont diminué ; non seulement ils n’épargnaient pas, mais ils travaillent plus mal. Ils ont partagé l’illusion commune, ils se sont crus subitement et définitivement enrichis. Voir l'intéressant artile de M. Ernest Lavisse, dans la Revue des Deux-Mondes du 15 novembre 1876 ; La crise économique en Allemagne. L’auteur raconte qu’il fut quelque peu ému de rencontrer des ouvriers français travailler dans des chantiers allemands.... ils lui dirent: « Que voulez-vous? nous travaillons bien, nous réalisons des épargnes... c’est tant de rattrapé 1 »
.semblent avoir un privilège sur le salaire, Les jours de paie, c’est une vraie lutte entre l’ouvrier et sa femme qui doit lui arracher ce qui est indispensable au soutien de l’humble ménage ; mais il faut garder une part pour le cabaret du samedi au lundi, d’autant mieux que là on paie comptant, tandis que le boulanger fait crédit (16). Ce n’est pas seulement son argent que l’ouvrier laisse au cabaret (17), il y laisse la santé, il y perd les bonnes habitudes morales. Nous possédons les documents les
(1 6) Les ouvriers anglais ont protesté avec raison contre les abus du truck-system, alors que le patron, payant ses ouvriers en denrées, trouvait le moyen de gagner là-dessus en leur faisant payer fort cher des denrées de mauvaise qualité. 3Iais voici ce qu’on a vu à Mulhouse : d’honorables industriels avaient établi des boulangeries dans lesquelles on vendait d’excellent pain au-dessous du cours, mais à condition qu’on payât comptant. Beaucoup d’ouvriers, afin de conserver de l’argent pour l3 cabaret, n’allaient pas à ces boulangeries et préféraient s’adresser aux boulangers ordinaires qui faisaient payer plus cher mais vendaient à crédit.
(17) Au congrès des partisans de la coopération, tenu à Neuwcastleon-Tyne en avril 1873, sous la présidence de M. Morisson, membre du Parlement, il fut dit que si la partie des salaires qui, depuis dix ans, a passé au cabaret, avait été employée à capitaliser, à acheter des intérêts dans des sociétés industrielles, [les ouvriers seraient devenus de puissants capitalistes. — Les déclarations de M Lowe, chancelier de l’Echiquier, sur ce qui a été consommé d’alcool en 1872, sont effrayantes : pour 3 milliards 90 millions ! et encore ce calcul n’a pour base que les constatations officielles. — « Nous avons payé les réclamations pour VAlabama en buvant, » disait lord Derby: Notis, dit le noble lord, mais ce ne sont pas les droits sur le claret ou le champagne qui ont fourni la plus grosse part ; ce sont les droits sur les plus grossiers alcools. — Plus l’ouvrier anglais et rangé, plus il préfère la bière qui nourrit à l’alcool qui brûle. — La part de l’intempérance dans la misère!.., c’est un fait qui n’est plus contesté ; on peut varier sur les chiffres, mais les plus modérés que fournisse la statistique, sont effrayants. Voir le rapport présenté par M. Baudrillart à l’Académie des sciences morales et politiques, à propos d’un concours ouvert sur cette question. Journal des Economistes d’octobre 1 874. — Lorsque Roubaix n’était encore qu’une petite ville manufacturière, les ouvriers préféraient aller à Lille où le salaire était moindfe, la vie plus chère, les logements chers et insalubres.... pourquoi? A Roubaix, disaient-ils, il n’y a pas de théâtre. J’aimerais encore mieux le théâtre que le cabaret.
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plus intéressants sur les conditions dans lesquelles vivent les ouvriers des différentes industries (1 9) dans les divers pays. Il y a là quelque chose qui éclate avec la dernière évidence, c’est l’influence des bonnes habitudes morales sur le bien être de l’ouviier.
Les chômages périodiques ou accidentels sont une chose fâcheuse. Quel est celui dont la charité n’a pas été ainsi sollicitée: Venez au secours d’un ouvrier sans travail. Le mal n’est que trop réel, mais à côté du chômage forcé, que de chômages volontaires ! Ce sont les ouvriers les plus habiles, qui gagnent les plus hauts salaires en travaillant à la pièce, qui pratiquent le chômage volontaire sur la plus grande échelle (20) . Cela se conçoit, ils peuvent gagner en deux jours ce que d’autres peuvent gagner à peine en travaillant les six jours de la semaine. Que voit-on alors ? Des ouvriers qui peuvent gagner de 1 0 à 1 5 francs par jour ne font rien le dimanche et le lundi bien entendu, pas davantage le mardi. Le mercredi et le jeudi ils se mettent au travail, ne font guère qu’une demi-journée, mais le vendredi et le samedi, ils travaillent avec une ardeur .sans pareille : pourquoi ? Le dimanche est là, et il faut absolument de l’argent.
Ne confondons pas le chômage volontaire avec le repos né-
(19) Les études de M. Louis Reybaud sur les ouvriers du coton, de la laine, de la soie et du fer ; les monographies recueillies par M. Le Play et ses disciples. On voit là avec quelles modestes ressources certaines familles laborieuses portent légèrement le poids de la pauvreté et parviennent à réaliser des épargnes. Il y a des anomalies étranges, inexplicables : ainsi, à Lille, les filiers ou retordeurs de fil , sont plus sobres, plus rangés, plus économes, dans une situation généralement meilleure que le filateur, ouvrier de la fabrique de coton, qui gagne cependant de meilleurs salaires.
(20) Le fait est constaté dans l’enquête faite en 1864 par la Chambre de commerce de Paris. L’exemple que je rapporte au texte est celui d’ouvriers chapeliers.
cessaire à l’ouvrier. Celui-ci je le veux le plus large possible. De toutes les réclamations des ouvriers la plus légitime est celle qui tend à faire réduire dans de justes limites la durée du travail. On sait quelle agitation fut organisée dans ce but en Angleterre. J’approuve l’usage anglais de faire la paie le samedi à raidi, de manière à leur donner en plus la liberté de cette après midi, de ce demi dimanche, comme on l’appelle, halfholy day. L’ouvrier rangé en fait le meilleur usage ; c’est une préparation au repos du dimanche dont il jouit tout entier. Ce qui fait la valeur du travail ce n’est pas seulement la durée, c’est surtout son intensité. Qui peut mieux l’attester que ceux qui consacrent leur vie à l’étude? Mais tout cela suppose (jue le temps gagné sur le travail est bien employé, réellement consacré au repos, à une distraction agréable, profitable même, ce qui n’est pas le cas si on passe de l’atelier au cabaret. Les ouvriers se plaignent avec raison de certains effets de la division du travail. Un chômage survient-il, les voilà sans ressources, car la plupart ne possèdent qu’une habileté manuelle qui ne peut s’appliquer à autre chose. Avec un peu plus d’instruction, ils pourraient se retourner d’un autre côté, mais cette instruction, ils ne songent pas à l’acquérir. Les travaux intellectuels seraient pourtant une vraie récréation pour ceux qui ont soumis leur corps à un travail pénible.
On remarquera peut-être que, à propos de l’épargne du pauvre, je parle surtout de l’épargne de l’ouvrier : c’est qu’il y est malheureusement moins porté que d’autres qui n’ont cependant pas un revenu supérieur au sien. Je ne fais pas ici le procès aux ouvriers en masse ; je n’ignore pas ce qu’il y a de fortes qualités chez beaucoup d’entre eux; mais ce qui est certain, c’est que leur défaut particulier, on pourrait dire leur défaut professionnel, c’est l’imprévoyance. L’ouvrier de la campagne est rarement un simple journalier vivant de son salaire; il possède