‹ Épargne & capital [microform]Chapitre 38 sur 60 · XX. L EPARGNE DU PAUVRE · texte numérisé non relu

XX. L EPARGNE DU PAUVRE

le plus souvent un morceau de terre qu’il cultive, on peut le dire, avec passion : c’est sa caisse d’épargne à lui ; s’il est valet de ferme, il est nourri ou bien reçoit une partie de ses gages en nature, en denrées qu’on ne peut pas consommer tout d’un coup comme le salaire en argent. Les soins de l’agriculture portent l’homme à se préoccuper du lendemain, de la récolte prochaine qui sera bonne, médiocre au mauvraise. L’industrie agricole ne comporte pas une aussi grande division du travail que l’industrie manufacturière. Il faut que l’ouvrier des champs puisse s’occuper à différents travaux suivant les saisons. Il n’est pas exposé à des chômages prolongés, désastreux (21). Il est donc certain que l’épargne s’impose à l’ouvrier agricole en quelque sorte, tandis que l’ouvrier de la manufacture a besoin d’efforts soutenus, d’une force morale plus grande pour résister à des entraînements que le premier ignore.

Je m’évertue à démontrer que le pauvre doit et surtout peut épargner, mais la meilleure démonstration est encore celle-ci : en fait , le pauvre épargne et n’a cessé d’épargner. L’esprit est plus frappé par l’épargne du riche, parce qu’on la voit concentrée aux mains de quelques-uns, mais, l’épargne du pauvre n’en est pas moins considérable. C’est par l’épargne du pauvre que l’humanité tout entière a passé du dénûment originaire à la richesse ; car, ce que nous appelons aujourd’hui pauvreté eût été richesse autrefois. Combien de gens riches étaient naguères pauvres I combien de pauvres étaient des misérables ! Combien de gens pauvres dans le sens économique du mot, possèdent aujourd’hui ce qui faisait défaut aux riches d’autrefois, à savoir : un capital relativement considérable en mobilier, vête-

(21) Les différences que je signale ici entre IWne et la /èrme sont moins sensibles en Angleterre où l’uniformité des cultures, la grandeur des exploitations, soumettent les ouvriers agricoles à un régime différent.

ment, linge, instrument de travail, sans compter ce que des gens riches ne possédaient pas autrefois un portefeuille, des valeurs industrielles, actions et obligations de chemins de fer, rentes sur l’Etat I Les degrés dans la fortune n’ont pas disparu, mais le niveau s’est élevé (22) . J’ai aussi à répondre à ceux qui seraient tentés de me dire, et il n’en manque pas de ceux-là :

« Epargner! capitaliser! s’enrichir! Vous croyez donc que « tous les pauvres pourront devenir riches et n'auront plus « besoin de travailler ? » Non certes, car j entends que le riche comme le pauvre travaillent, mais en nous élevant dans l’échelle de la fortune, nous pouvons choisir une occupation

(22) Voir chapitre vi, notes 18 et 19. — Il n’est pas nécessaire, ^pour constater ces faits, de remonter bien loin dans l’histoire. On n’a qu’à regarder autour de soi, à interroger les souvenirs de son enfance, à se rappeler les récits des personnes âgées qu’on a connues. Dans le petit pays où je passe quelques mois de l’année, on ne voyait pas une seule voiture il y a soixante ans ; on en compte bien aujourd’hui cinquante dont bon nombre appartiennent à des familles qui étaient alors pauvres. 11 n’y avait guère plus de charrettes que de voitures ; tous les transports se faisaient à dos de mulet. L’outillage était misérable et rare ; on faisait tout venir de loin à grand prix ; car aucun marchand n’eût gagné sa vie à vendre sur place. Aussi à chaque instant on allait chez le voisin : pretez-moi ceci, prôtez-moi cela !... aujourd’hui chacun est abondamment pourvu des instruments et outils qui lui sont nécessaires : on ne les emprunte plus, on les achète, car on a sous la main des marchands de toutes sortes, tandis qu’aulrefois on ne s’approvisionnait que chèrement, à de longs intervalles, d’objets de mauvaise qualité apportés par des marchands forains. On a de puissantes charrues au lieu de ces charrues primitives qui écorchaient à peine le sol ; on hersait la terre avec des morceaux de bois informes. A côté des maisons de quelques riches, on ne voyait que des habitations délabrées, non crépies extérieurement, avec des lucarnes sans vitres et de grossiers volets en bois, le sol en terre battue un mobilier sordide, de misérables ustensiles. Aujourd hui ces maisons sont crépies, blanchies ; avec de vraies fenêtres pourvues de vitrages. A l’intérieur, même transformation : des briques vernies sur les planchers, des meubles garnis de linge, de vêtements.... Aussi, ai-je entendu les vieilles gens dire ; Quel luxe aujourd’hui chez les plus pauvres!... Ce luxe c’est V épargne du pauvre! Et je ne pense pas avoir signalé là un fait exceptionnel.

CHAP. XX. L EPARGNE DU PAUVRE

plus coüformes à nos goûts ; les moins favorisés pourront joindre au produit de leur travail le revenu d’un petit capital; et enfin le nombre de ceux qui débutent dans la voie de l’épargne et de la richesse étant plus restreint, leurs salaires seront plus élevés par suite de l’abondance du capital qui recherchera le travail. Telle est la loi du progrès économique (23).

Mais vous ne parlez pas de ceux que le malheur accable ; qui, malgré leurs efforts, ont succombé dans la lutte de la vie; qui, non-seulement ne peuvent pas épargner, mais ne peuvent pas même suffire à leurs besoins avec leurs propres ressources !... A cela, j’ai déjà répondu d’un mot (24) : lorsque la société ne recèlera plus dans son sein que ces misères inévitables, il sera facile d’y porter remède : ce sera un fardeau léger pour l’assistance publique, et, mieux encore, pour la charité privée.

Quand nous préconisons l’épargne, ce n’est pas seulement au nom d’un intérêt économique ; nous ne sommes pas seulement les apôtres du dogme du capital, comme on l’a dit sottement. Ce qui fait obstacle à l’épargne, à la formation du capital, ce sont surtout des causes morales. Imprévoyance, paresse, vice, débauche, défaut d’épargne, misère, tout cela se tient. Quand on ne travaille pas, il faut pourtant bien faire quelque chose, comme on dit vulgairement.... et alors que fait-on?où va-t-on? où et à quoi passe-t-on son temps ? Chacun le sait. C’est donc un précepte moral autant qu’economique qui est renfermé dans ce mot : Epargnez ! Nos actes valent par les sentiments, par les mobiles qui les inspirent; c’est une généreuse résolution qui est contenue dans ce seul mot : moi aussi je veux épargner ! — Je voudrais donc que tous les hommes de bonne volonté

(23) Voir le chapitre xvii, note 20.

(24) Voir la fin du chapitre xvi

appuyassent de leurs efforts les enseignements de la science (25). Comme il y a des femmes et des hommes de charité qui vont répandre des aumônes, je voudrais que des hommes et des femmes au cœur intrépide allassent, aux instants favorables, solliciter l’épargne. Lorsque le grand agitateur irlandais effrayait le parlement par ses audacieuses revendications, la pauvre Irlande lui avait fait une liste civile populaire. Des collecteurs en haillons s’en allaient de chaumière en chaumière quêtant : pour le Protecteur ! et il n’y avait si pauvre diahle qui ne fouillât dans ses guenilles et n’en tirât quelque chose, penny ou farthing. — Je voudrais qu’on pût aller de même chez les plus pauvres, quêtant ainsi : « La charité ! — Pour « qui? — Pour vous, pour votre épargne! — Comment « épargner? A l’impossible nul n’est tenu. — A cœur vaillant « rien d’impossible ! » Bien peu, j’en suis sûr, résisteraient à cette touchante obsession, et les quelques sous ainsi obtenus au nom de l’épargne seraient le plus beau triomphe de la charité. C’était un chevalier félon qui avait pour blason un chameau pliant sous le faix avec cette devise : A l'impossible nul n’est tenu ! Mais, à la même époque, un grand citoyen, un simple marchand enrichi par le travail et l’épargne, Jacques Cœur, avait pris pour devise ; A cœur vaillant nen d’impossible !

(25) Veut-on savoir comment certaines gens apprécient les généreux efforts des économistes qui prêchent le travail et l’épargne?... « Huit « apôtres du dogme du capital, les citoyens Audiganne, Bénard, Clama- « geran, Courcelle-Seneuil, Joseph Garnier, Horn, Mangin et Villiaume, « se sont associés pour annoncer, à la salle de la Redoute, la bonne « nouvelle au peuple de France et lui inculquer de saines notions sur le « respect dû aux sacs d’argent de la ploutocratie. Le prétexte de leur « réunion était d’étudier le capital et l’intérêt au point de vue du tra- « vail. L’entreprise est une nouvelle preuve de la présomption invétérée

« du charlatanisme économique les susdits citoyens n’ont conservé

« qu’une seule divinité, le sac d’argent. » — J’en passe et du meilleur. — Qui donc parle ainsi ? Un journal qui passe pour religieux ! Le Monde, du 25 octobre 1868. Voir le Journal des Economistes de juin 1869, page 353.

CHAP. XXI. l’épargne DU RICHE

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