‹ Épargne & capital [microform]Chapitre 39 sur 60 · CHAPITRE XXL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXL

L'Epargne du riche. Richesse oblige.

L économie politique adresse au riche la même recommandation qu’au pauvre ; Travail et épargne. On n’en sera point surpris si on veut bien se rappeler l’analyse que nous avons faite de l’épargne et de ses résultats. Nous avons passé en revue les divers emplois de la fortune et nous avons vu qu’aucune autre prescription ne pouvait être substituée, d’une manière générale, à celle de 1 économie politique. La richesse acquise doit être consacrée à accroître le capital ; c’est un intérêt d’ordre public, et c’est en vain qu’on se récrierait en parlant d égoïsme, d avidité insatiable, de fureur d’accumuler : ce sont là de pures déclamations qui ne supportent pas un instant l’examen. Ce caractère absolu des prescriptions de l’économie politique est bien la preuve qu’elle est une vraie science. Elle ne dit pas : ici finit la pauvreté et commence la richesse, et ne trace pas des règles de conduite essentiellement différentes pour ces deux situations. Cela n’exclut pas toutefois certaines distinctions, alors surtout que, sans se tenir sur le terrain strictement économique , m envisage d’une manière générale les obligations qu’impose la fortune. Voilà pourquoi, à côté de la prescription relative à l’épargne, nous plaçons cette formule plus large : richesse oblige.

J ai dit ailleurs (1 ) les causes de l’inégale répartition des capi-

(1) Voir chap. vi, note 2.

taux entre les hommes. J’ajoute ici quelques mots sur la portée économique de cette inégalité. Elle est le principe de la diversité des occupations, de la division du travail, de l’épargne et de l’accroissement du capital. Qu’on veuille bien le remarquer en effet : qu’épargne-t-on habituellement? Ce qui reste du revenu après qu’on a dépensé pour la satisfaction de ses besoins personnels ce que dépensent en moyenne les personnes de meme condition. Si tout le monde avait le même revenu, personne ne croirait avoir du superflu. Cet équilibre, cet état stationnaire, n’est pas seulement chimérique, il n’est pas à souhaiter. On a présenté une image assez fidèle de la monotonie sociale et des fâcheuses conséquences économiques qui résulteraient d’une égalité absolue de tous les hommes au point de vue des biens de la fortune: c’est la monotonie du désert. Rien ne vient interrompre la ligne uniforme de cette plaine immense ; partout même composition du sol ; rien qui arrête et condense les vapeurs de l’atmosphère ; c’est une surface sans consistance et mobile, que le moindre vent bouleverse, en sorte que aucun arbre, aucune plante n’y peuvent prendre racine.

L’économie politique prescrit au riche comme au pauvre, le travail, l’épargne, l’économie, ce qui semble contraire à cette sagesse vulgaire qui s’exprime ainsi : un tel est riche, il n’a donc pas besoin de travailler, d’épargner, d’économiser. Voyons un peu ce qu’il en est.

Le riche n’a pas besoin de travailler ! on veut généralement dire par là qu’il n’a pas besoin de se livrer à un travail manuel pour gagner un salaire, ou faire pour lui-meme un travail qu il peut faire accomplir par d’autres en leur payant un salaire. Cela est vrai, mais n’y a-t-il donc que des travaux manuels ? l’administratign d’une grande fortune est un travail, un travail de direction analogue à celui de l’entrepreneur d’industrie. Cette administration comprend deux choses : 1® une bonne ges-

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tion des capitaux que l’on possède, de la fortune acquise ; 2® un bon emploi de la portion des revenus destinée à être capitalisée. Quelle variété de connaissance, quelle surveillance de tous les instants ne faut-il pas pour suffire à cette double tâche I Autrefois il était de règle que les gens riches avaient un intendant sur lequel ils se déchargeaient de tous les soins de l’administration et qui leur remettait annuellement une somme représentant approximativement leurs revenus. C’était, pour les particuliers, le système des fermiers généraux. De là le gaspillage des fortunes privées comme de la fortune publique. Cela s’appelait vivre noblement; ce n’est plus aujourd’hui considéré que comme une sottise. D’ailleurs, indépendamment de ce travail directement consacré à la conservation et à l’accroissement du capital, le riche peut s’appliquer à la culture désintéressée de la science, contribuer à ses progrès et accroître ainsi la puissance productive de la société par des inventions et des découvertes dont lui-même ne profitera pas tout d’abord. S’il convient au pauvre de ne placer ses épargnes que dans des entreprises en voie de succès, c’est au capital du riche de fairè les frais de celles qui ont un caractère aléatoire.

Le riche n’a pas besoin d’épargner ! Je retrouve, à propos de l’épargne, la même confusion que pour le travail. Sans doute la prévoyance du riche n’envisage pas les mêmes éventualités que celle du pauvre, par exemple, un chômage subit ou une maladie qui tarissent la source du revenu ; mais le riche qui s’est habitué à dépenser pour ses besoins personnels la totalité de ses revenus,en viendra immanquablement à entamer son capital : ce sera une réparation urgente, un accident calamiteux qui amoindrira notablement le revenu d’une année... on prendra sur le capital pour équilibrer le budget, mais celte brèche une fois faite s’agrandira de jour en jour* car celui auquel n’ont pas suffi une première fois des revenus intacts, se conten-

tera encore moins de ces mêmes revenus diminués. Le riche qui n’épargne pas s’achemine vers la pauvreté, et cela d’autant plus sûrement que cette première atteinte portée au capital ne se présentera pas, en général, sous la forme d’une aliénation, mais d’un emprunt. L’aliénation est une mesure extrême à laquelle on se résout difficilement; l’aliénation consommée rend sensible, palpable, la diminution de la fortune; mais après l’emprunt, le patrimoine n’est pas diminué en apparence; l’obligation prochaine, immédiate, n’est pas de rembourser le capital emprunté, mais de payer tes intérêts, c’est-à-dire une somme relativement minime. Oui, mais ces intérêts sont presque toujours supérieurs aux revenus que produit dans les mains de l’emprunteur le capital emprunté, en supposant même que celui-ci n’ait pas été purement et simplement dissipé. C’est alors qu’arrivent les spéculations hasardeuses en vue de réparer une fortune ébréchée. Le riche qui n’épargne pas plus ou moins est sur le chemin de la ruine.

Mais, au moins, vous n’astreindrez pas le riche à une rigoureuse économie dans ses dépenses personnelles? — Au contraire, c’est dans la maison du riche que l’économie est le plus indispensable. L’économie n’est nullement opposée à l’abondance, à une vie large, au luxe même... le contraire de l’économie, c’est le désordre, le gaspillage, et c’est surtout là, où il y a , comme on dit, un grand train de maison, que le désordre et le gaspillage sont le plus à redouter, par la raison que les entraînements sont plus faciles. C’est là qu’on est le plus disposé à user de ce crédit de consommation (2) dont les fournisseurs, qui le subissent, peuvent croire qu’ils s’indemnisent légitimement en présentant des notes exagérées. On peint d’un mot

ces fortunes livrées au désordre et au gaspillage, en disant que

(2) Voir au commencement du chapitre vu.

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leurs possesseurs ne savent bien ni ce qu’ils ont ni ce qu’ils doivent. Le budget de la pauvreté ou de la médiocrité, au contraire, est chose très-simple ; il est facile d’y voir clair, le moindre déficit s’y accuse nettement; la privation, la souffrance se font sentir immédiatement.

Ainsi les conseils que l’économie politique adresse aux riches sur le bon emploi du capital, du revenu, de la richesse en général, ont une sanction positive. Les cruelles lois économiques (3) existent pour les riches comme pour les pauvres. La fonction économique des riches est spécialement de conserver et d’accroître (4) le capital. Ceux qui remplissent mal cette fonction s’y voient tôt ou tard remplacés par d’autres, et ils seront d’autant plus cruellement punis qu’après n’avoir pas su faire un bon usage de la fortune ils supporteront plus malaisément la pauvreté que ceux qui ont toujours vécu dans cet état. La société peut bien couvrir d’une protection spéciale certaines incapacités caractérisées résultant de l’âge, de la faiblesse d’esprit, de la folie; empêcher qu’un individu soit dépouillé par la ruse ou par la violence ; mais elle ne peut pas absolument empêcher les gens de se ruiner par leur négligence et leur imprévoyance. Ni la justice, ni l’intérêt social ne réclament que le capital soit immobilisé par des substitutions et des majorats aux mains de certains privilégiés de la fortune déclarés irresponsables de leur mauvaise gestion. L’économie politique ne saurait recommander à aucun titre ce mode de conservation du capital.

Un raisonnement aussi peu judicieux que tous ceux que je viens de réfuter, est celui qui consiste à dire à un négociant, à

(3) Voir le chap. précédent, note 10.

(4) Voltaire a exprimé une idée fausse en vers médiocres, quand il

dit dans le Mondain : %

Le riche est né pour beaucoup dépenser ;

Le pauvre est fait pour beaucoup amasser.

296 II* PARTIE. Dü MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE.

un manufacturier : N’êtes-vous pas assez riche ? quand céderezvous la place à d'autres? Ceux qui parlent ainsi n’ont pas la moindre idée de la fonction sociale de la richesse et du capital, et surtout de l’importance du capital immatériel représenté par l’expérience du chef d’une grande maison de commerce. Autant vaudrait dire à un général victorieux de se retirer pour faire place aux jeunes. Ce qui importe, c’est que ceux-ci se forment au maniement des affaires, et à la conduite des armées sous ces vétérans éprouvés de l’industrie et de la guerre, deux choses entre lesquelles nous avons constaté plus d’une analogie (5) . Ce qui importe à la société c’est qu’une grande entreprise indusdustrielle qui accroît la richesse et le capital, continue à prospérer et à fournir des revenus aux travailleurs tout en versant dans la circulation des produits de plus en plus abondants et à meilleur marché (6) . Que le pauvre travaille et épargne principalement en vue de s’assurer un sort meilleur, des moyens d’existence moins précaires, rien de mieux; mais le riche doit avoir d’autres visées que d’accroître sa fortune pour se retirer des affaires et se reposer. Il a mieux à faire que de réaliser, de ne laisser que quelques capitaux dans l’industrie ; qu’il y reste de sa personne. Heureusement il en est souvent ainsi, et c’est là un fait que je tiens à signaler, car rien n’est plus propre à réhabiliter la richesse, à en faire ressortir la haute fonction sociale, telle que la comprend l’économie politique. Voyez ce négociant qui travaille assidûment à son comptoir comme le

(5) Voir notamment an commencement du chapitre iv.

(6) On attribue en partie la plus grande abondance et le plus bas prix

des capitaux en Angleterre, à l’habitude qu’ont les chefs de maison de ne pas se retirer brusquement, forlune faite, mais d’associer pendant v

< longtemps à leurs travaux ceux qui doivent les remplacer plus tard dans

la direction. Voir nne intéressante discussion snr ce sujet à la société d’économie politique ; Journal des économistes de décembre i 854 .

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dernier de ses commis, cet industriel qui ne quitte pas son usine... ils sont riches, très-riches ! Pourquoi donc travailler encore? Pourquoi ne pas se retirer, liquider, céder? On répondra peut-être : c’est la soif des richesses 1 il y a des gens qui n’en ont jamais assez 1... n’en croyez rien. Ces deux hommes vivent le plus simplement du monde ; le revenu d’une faible partie de leur capital consolidé leur suffirait; ils ne sont ni avares, ni avides. .. qu’est-ce donc qui les retient au comptoir et à l’usine? c’est le goût du métier, c’est le sentiment de l’honneur professionnel. Ils sentent vaguement que c’est encore là qu’ils peuvent être le plus utiles à la société. Que deviendrait sans eux cette industrie qu’ils ont fondée ? Que de souvenirs les attachent à cette usine maintenant prospère, qui a eu de faibles commencements, qu’ils ont agrandie peu à peu, dans laquelle ils ont introduit année par année tant de perfectionnements ? Et cette grande famille d’ouvriers qu’ils peuvent tous nommer par leur nom ? On se souvient des grandes batailles livrées sur le marché du monde, de ces revues solennelles des expositions internationales où on a été mis à l'ordre du jour de l’armée cosmopolite de l’industrie? Enfin on ne renonce pas sans regrets à celte haute situation que font à un industriel ses relations d’affaires, sa capacité reconnue, son honorabilité, son crédit. C’est ce mélange des sentiments les plus divers qui retient l’homme à la tâche à laquelle il ne s’est peut-être soumis d’abord que par nécessité, dans de tout autres vues, et le plus humble ouvrier, s’il veut être heureux, ne doit pas rester étranger à ces sentiments, de quelque nom qu’on les appelle, amour-propre, ambition de bien faire, honneur professionnel (7).

(7) M. Louis Raybaud nous a tracé le tableau touchant d’un vétéran de la grande industrie lyonnaise qui s’indignait à l’idée de prendre ses invalides et d’accepter la plus honorable assistance : « . . . C’est une

Non, il n’est pas vrai qu’on ne travaille que pour s’enrichir, que pour gagner de l’argent ! si , par la force même des choses et pour le bien de tous, le capital, aux mains d’un homme intelligent, tend sans cesse à s’accroitre, cela ne veut pas dire que le possesseur de cette fortune ne soit mû que par un vil intérêt, comme on se plaît à le répéter. Si l’économie politique pose en principe que l’homme est mû par l’intérêt, elle ne nie pas, tant s’en faut, qu’il y ait d’autres mobiles (8) ; elle affirme seulement que l’intérêt est le mobile le plus ordinaire, le plus universel, le plus constant, et que, d’ailleurs il n’y a pas opposition entre les divers intérêts (9). Les intérêts sont donc de plus d’un genre, mais il y a, en somme, dans les mobiles qu’on nous présente comme les plus nobles, les plus désintéressés, un certain fonds d’égoïsme qui n’a rien de condamable ; et ceux-là même dans lesquels on veut nous montrer le type du renoncement, ceux qui croient ne pouvoir faire leur salut qu’en fuyant le monde et s’enfermant dans un cloître, sont aussi mûs par un intérêt égoïste. L’économie politique, qui ne préconise pas ce genre de

« querelle entre moi et mes enfants. Ils sont à l’aise et voudraient m’ai- « der. Non, je suis né sur le métier et je finirai sur le métier. La force « y est et les yeux aussi ; je donne le coup de navette et pousse le bat- <« tant du métier tout comme un autre. » Us étaient là, le mari et la femme chacun devant un métier dont la vétusté attestait les longs services ; et ils gagnaient, à eux deux, t fr. 50 par jour !

(3) Ce qui ne l’empêche pas d’être une science, la science de la richesse, la science des intérêts. — V. Avant-paopos, note 13.

(P) L'harmonie des intérêts !... cela fait sourire bien des gens : quelques jurisconsultes, je dirai mieux, des légistes, qui se piquent d être des gens pratiques, positifs, se représentent volontiers le contact des intérêts sous la forme d’un procès dans lequel chaque partie cherche à mettre dedans (c’est l’expression dont on s’est servi) son adversaire... et les juges ; où il faut nécessairement que l’un perde pour que l’antre gagne ; sauf le cas où on casse un bras à P un et une jambe à Vautre, comme on dit encore au palais.

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renoncement (1 0), ne dédaigne pas celui qui consiste à travailler sans avoir pour unique préoccupation de gagner de l’argent.

Les fondateurs de la science économique ont été les plus désintéressés et les plus généreux des hommes, et personne n’avait plus qu’eux le droit de parler de désintéressement et de générosité. Adam Smith en particulier considérait que la sympathie, cette pitié tendre des maux d’autrui, qui fait que nous ne pouvons être heureux tant que nous voyons souffrir nos semblables, n’était pas moins que les rapports purement économiques, le fondement de toute société. L’économie politique doit être entendue toutes les fois qu’il s’agit des obligations qu’impose la richesse, car il ne suffit pas de parler d’une façon générale des devoirs de patronage, de bienfaisance, de charité ; il faut encore savoir comment ces devoirs pourront être accomplis, ces vertus exercées de la manière la plus profitable pour la société et pour ceux qu’on entend secourir. L’économie politique ne dégénère pas pour cela en une pure prédication morale ; elle reste toujours sur son terrain en enseignant l’art d’être bienfaisant et charitable, art beaucoup plus difficile qu’on ne le croit généralement.

Nous nous trouvons en effet ici en présence d’un malentendu analogue à celui que j’ai signalé dans le chapitre précédent; j’ai fait voir comment on se méprenait sur les conditions sociales et économiques de notre temps en se bornant à prêcher au pauvre la patience et la résignation, il faut y ajouter : travail et épargne ; c’est la conséquence de la situation qui est faite à tous : liberté et responsabilité. On ne se méprend pas moins lorsque, pour moraliser la richesse on se borne à dire au riche : donnez l cette méprise procède de la même erreur, de la même

(1 0) J’avoue que je considère comme tout à fait puéril de faire d’un traité d’économie politique une pure théorie du renoncement.

confusion (11). Autrefois la richesse étant considérée comme une quantité limitée, distribuée définitivement, conseiller au pauvre de s’enrichir eût été en quelque sorte 1 inviter à s emparer d’une partie des biens des riches ; mais rien n empêchait de s’adresser directement au riche et de l’exhorter à se dépouiller volontairement en faveur du pauvre. Dans ce temps-là charité et bienfaisance étaient synoniraes d’aumône. De là les distributions régulières d’aumônes à la porte des monastères, et avant qu’il s’y fût introduit cette corruption qui appela si souvent d’énergiques réformes, les religieux ne se considéraient que comme les aumôniers chargés de répandre parmi les pauvres des richesses dont ils n’étaient que les administrateurs. Ils faisaient mieux que cela lorsque à l’aumône et à la prière ils joignaient l’exemple du travail. En somme ces distributions de secours à la porte du château et du couvent n’étaient qu’une forme de la charité légale dont nous avons constaté les inconvénients ; c’était la charité imposée non par la loi, mais par la force des choses à ceux qui possédaient la terre, aux privilégiés tenus de subvenir aux besoins de ceux qui étaient placés à leur égard dans une dépendance plus ou moins étroite.

Les conditions de l’assistance et de la bienfaisance sont aujourd’hui complètement différentes de ce qu’elles étaient autrefois. Il s’est produit ici quelque chose d’analogue à ce qui s’est vu pour le prêt à intérêt dont la prohibition maintenue si longtemps, au moins en théorie, est en contradiction avec le régime économique de la société moderne. Je ne crois pas que les docteurs et les Pères de l’Eglise du iv« et du v« siècle qui ont écrit contre l’intérêt de l’argent, aient eu une vue bien nette de la question ; mais l’instinct confus qui les poussait n était pas trompeur. Aujourd’hui on prête à un individu qui, à l’aide du

l|i (11 ) Voir au chapitre précédent, note 1 1 .

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capital emprunté, peut faire un bénéfice considérable ; ce ne sont plus seulement les pauvres qui empruntent, ce sont les riches qui recueillent partout des capitaux pour les faire valoir. Mais au iv® siècle, au x“ siècle, pendant cette période d’insécurité, (le violences et d’anarchie qui correspond aux invasions barbares et à l’établissement du régime féodal, à qui donc prêtait-on? quelles voies régulières s’ouvraient devant l’emprunteur pour arriver à la fortune ? Le prêt d’argent avait le caractère d’un simple prêt de consommation ; c’était un moyen de subsister, fourni à un malheureux sans ressources ; lui réclamer quelque chose de plus que la somme prêtée paraissait exorbitant, inhumain, contraire à l’équité naturelle autant qu’à la charité; c’était à coup sûr peu en harmonie avec les misérables conditions économiques de la société. Les mêmes raisons qui faisaient considérer le prêt comme un contrat eseentiellement à titre gratuit, faisaient aussi que l’assistance, la bienfaisance ne se présentaient quQ sous une seule forme ; l’aumône, le pur don. Il en est autrement aujourd’hui, et un prêt à intérêt, fait à un homme actif et intelligent qui n’a pas de capitaux à lui, peut être un acte d’assistance très-réelle.

Un ancien a dit que les Dieux vendent tous les biens aux hommes contre du travail. Que le riche fasse comme les Dieux ; qu’il soit toujours prêt à donner ses biens contre du travail, j’entends contre du travail sérieux, productif d’une vraie richesse. Que, sous prétexte de libéralité, il n’impose pas à ceux qu’il veut secourir un vain simulacre de travail : c’est avilir la charité et ceux qui la reçoivent. Il y a dans la misère et dans la pauvreté des catégories nombreuses qui réclament des secours divers, dans leur nature, dans leur importance, dans leur durée : il y a des vieillards, des enfants, des célibataires, des gens mariés, des gens valides et des malades, des maladies passagères et des infirmités incurables. Aux uns on

peut procurer du travail ; aux autres il faut donner ; un léger secours suffira à celui-ci ; il faut à d’autres des secours périodiques, prolongés. J’ai dit ailleurs comment la bienfaisance privée est plus propre que l’assistance légale à proportionner les secours au besoin ; elle seule notamment peut revêtir cette forme exquise qui s’appelle la charité. Je voudrais donner de celle-ci une notion un peu plus substantielle, un peu moins vague et banale que celle qu’on rencontre partout et qui fait, par exemple, que l’on confond la charité avec l’aumône.

La charité par excellence consiste à développer chez ceux qui sont malheureux, à un titre quelconque, la force d’âme nécessaire pour s’élever au-dessus de leur malheur, pour ne s’en pas laisser accabler. La charité consiste à susciter chez les autres de bons sentiments, la bienveillance, la justice, l’amour de ses semblables ; on a très-bien dit , dans ce sens, que se faire aimer c’est être utile aux autres. Le comble de la misère, ce n’est pas le dénûment matériel, c’est le découragement, une irritation sourde contre la société qu’on accuse de tous ses maux, la jalousie contre le riche, l’ironie avec laquelle on accueille tout appel à la dignité et à la vertu... calmer ces emportements, adoucir ces amertumes, relever ces courages abattus, c’est faire acte de charité. Autrefois, après avoir recommandé au pauvre la patience et la résignation, après avoir exhorté le riche à donner largement, on ajoutait que la perfection dans la charité serait que le riche embrassât volontairement la pauvreté, une vie de privations et de souffrances, et donnât, à son tour, l’exemple de la patience et de la résignation. L’économie politique ne saurait s’approprier ces exhortations (12), mais voici comment, dans ce même ordre d’idées,

(i2) Je me suis déjà expliqué, au chapitre xix, sur celte confusion entre l’ascétisme et la vertu, et sur la portée de cette parole de l’Evangile : Vendez votre bien et donnez l’argent aux pauvres.

CHAI». XXI. L EPARGNE DU RICHE

elle entend le devoir de charité du riche. Comme au lieu de dire seulement au pauvre : patience et résignation, elle lui dit : travail et épargne ; de même, s’adressant au riche, elle lui dit que le meilleur moyen d’encourager ces vertus chez le pauvre pour lequel elles sont une absolue nécessité, c’est de les pratiquer lui-même. Travailler est un devoir pour le riche, c’est de la charité, car rien n’est plus propre à inspirer aux pauvres l’amour du travail. On objectera peut-être que, si le possesseur d’une grande fortune acquise dans le commerce ou l’industrie a pu rester jusqu’au bout à la tête de ses affaires, on ne saurait espérer que ses nombreux enfants en fassent autant, travaillent comme lui. Comme lui, non sans doute ; mais il y a d’autres travaux utiles que le commerce et l’industrie. Rien ne fait une plus salutaire impression sur le pauvre que de voir quelqu’un dans l’aisance se livrer avec ardeur à l’étude. Qui n’a quelquefois recueilli cette parole, où le respect se mêle à l’étonnement: en voilà un qui 'pourrait se passer de travailler, et il travaille nuit et jour î La richesse est par elle-même une puissance, une force ; le riche doit s’appliquer à y joindre l’autorité que donne la supériorité intellectuelle et morale afin d’être mieux en mesure de remplir, à l’égard du pauvre, du faible, le devoir de protectien et de patronage qui lui incombe.

Le patronage ! Je sais que c’est là un mot qui sonne mal aux oreilles du pauvre. La conquête de l’égalité civile et politique la plus complète le rend indocile à tout patronage, à tout ce qui peut lui rappeler son ancien état de dépendance ; mais, il faut le reconnaître, la faute en est surtout à ceux qui, autre fois investis d’un patronage d’autorité, n’en ont usé, en dernier lieu, que dans des vues intéressées. L’ancienne société était basée sur le patronage accepté ou imposé à tous les degrés de la hiérarchie, dans l’ordre politique, dans l’ordre spirituel, dans l’ordre économique : patronage de la noblesse, du clergé régulier et

séculier, île la corporation : on sait comment la protection a dégénéré en tyrannie et en oppression. Le peu d’intelligence politique de la noblesse française, si justement renommée, pour ses qualités brillantes ; la corruption cléricale aux xv« et xvi« siècles, et, après un instant de relèvement (1 3), à la fin du xmi® et pendant le xviii® siècle ; la tyrannie du corps de métiers contre laquelle les pauvres ouvriers cherchèrent une protection dans les associations de compagnonnage... ce sont la des faits trop connus pour qu’il soit nécessaire d’insister. Qu’en est il résulté? c’est qu’après avoir perdu leur puissance légale, les anciens privilégiés n’ont pas conservé, le prestige qui aurait pu en faire des autorités sociales (1 4) volontairement acceptées, et entourées de la considération qui s’attache naturellement au souvenir des services rendus, services qui, à un moment donné,

ont été très réels.

Evidemment il ne saurait plus être question aujourd hui d’un patronage imposé : les moyens de coercition font complètement défaut. Mais le devoir ne subsiste pas moins, et il est un genre de patronage qui s’imposera toujours : c est 1 exemple d’une noble vie. Que la morale et l’économie politique se mettent donc d’accord pour rappeler sans cesse aux riches les responsabilités de la richesse. Que chacun dans le cercle étroit de ses relations donne l’exemple du travail, de 1 épargne, de 1 activité féconde. Que celui auquel sa fortune laisse une plus grande latitude dans le choix de ses dépenses personnelles, les règle conformément aux principes que nous avons établis en

(13^ M. Le Play, dont les sentiments ne sont pas suspects, a recueilli Di dessus les témoignages les plus concluants dans le premier volume de L^I^^?ZalejFraJe.,i dans son livae tOrganmUon du

( On sait que c’est sur la reconstitution d un haut patronage des autoritét social, que Vécole de M. U Play tonde, en grande parlie, l’espoir d’une réforme.

CHAP. XXI. l’Épargne du riche.

parlant de l’épargne, de la prodigalité, du luxe ; qu’il épargne sans thésauriser ; qu’il s’abstienne surtout de ces thésaurisations subites qui, en supprimant les consommations normales que comportent les revenus, trompent l’attente des salariés et portent la désorganisation dans le grand atelier social. Que le riche observe strictement la justice dans ses rapports habituels avec le pauvre ; que, dans les circonstances exceptionnelles, il lui vienne en aide avec une véritable intelligence de ses besoins, avec discrétion, sans ostentation, sans prétendre acquérir un droit positif à sa reconnaissance. Qu’il saisisse avec empressement l’occasion de recevoir du pauvre quelque léger service, qu’il lui rendra sans doute largement mais avec simplicité, comme cela se fait entre égaux. Rien ne relèvera plus le pauvre à ses propres yeux. Je l’ai déjà dit, la plus grande charité consiste à provoquer chez les autres de bons sentiments, l’esprit de justice, la bienveillance. Que le riche ne croie pas se mettre à la portée de ceux qui lui sont inférieurs par le rang ou la fortune en affectant une basse familiarité; qu’il les élève à lui parla simplicité et la dignité du langage et des manières. Voilà la véritable égalité des conditions à laquelle tous peuvent aspirer (1 5) .

(15) Sous ce rapport, j’ai constaté avec plaisir un véritable progrès, au dernier Congrès ouvrier qui s’est tenu A Paris, en septembre et octobre 1^70. Il s’est encore dit là bien des choses étranges, par suite d’une profonde ignorance économique ; mais, à la neuvième séance, sous la présidence de M. Amat, délégué de Lyon, voici en quels termes excellents M. Malinvaud, délégué de Limoges, s’est exprimé sur la nécessité de l’instruction et de l’éducation : a L’éducation est encore pour nous « chose de haute importance. C’est par la différence d’éducation que se « comptent, se reconnaissent, s’attirent ou se repoussent les diverses « classes. Un homme poli est plus loin d’un homme grossier qu’un mil- « lionnaire ne l’est d’un mendiant. L’éducation ne comporte pas seule- « ment de jolies manières et de vaines formes extérieures ; elle polit et « raffine le goût en toutes choses -, elle exige de l’ordre, de la propreté, « de la convenance et de la tenue dans les discours, de l’indulgence dans « les rapports ; elle attire enfin, tandis que la grossièreté répugne et re- « pousse. » 20

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Pour être en mesure d’exercer avec succès ce patronage officieux, toutes les fois qu’une occasion favorable se présente, il est indispensable de posséder des notions assez étendues en économie politique. C’est donc un devoir pour le riche de les acquérir ; c’est le meilleur usage qu’il puisse faire de ses loisirs. Lorsque quelqu’un débite devant vous sur un ton d’assurance ces niaiseries politico-sociales qui circulent dans le monde comme une monnaie de mauvais aloi, il ne suffit pas de hausser les épaules et de dire : c’est absurde I II vaut encore mieux le démontrer; mais, pour cela, il faut s’être familiarisé avec l’analyse des phénomènes économiques ; il faut avoir une certaine habitude de raisonner sur ces matières ; on met alors immédiatement la main sur l’argument qui accable d’un coup l’adversaire. Une croyance populaire veut que la nuit soit favorable aux esprits malfaisants que les premières clartés du jour dispersent et frappent d’impuissance. . . rien n’est plus vrai, seulement, ces esprits malfaisants, ce sont en réalité les fausses doctrines ; la nuit qui les favorise, c’est l’ignorance ; la lumière qui les fait évanouir, c’est la science ; l’étudier, la comprendre, la répandre, est le plus utile, le plus glorieux des travaux ; c’est à cette œuvre qu’il faut convier le riche.

Richesse oblige !... D’autres croiront faire merveille en nous opposant fièrement cette autre devise : Noblesse oblige ! Que veut-on dire par là? Lorsque la noblesse constituait un ordre privilégié dans l’Etat, ayant des fonctions particulières, il était naturel de dire : noblesse oblige ; cela s’entend de toute fonction sociale qui oblige celui qui en est revêtu, à la bien remplir: Le patronage féodal a eu sa raison d’être et sa grandeur ; la chevalerie en a été l’expression la plus pure. Ces expressions : sentiments nobles et chevaleresques sont demeurées dans la langue, mais sans avoir aucun rapport avec une classe particulière de citoyens. Du reste, qu’on le remarque bien, c’est sur-

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tout depuis que la noblesse a été réduite par la royauté au rôle peu enviable d’une domesticité de cour, et n’a plus été que le brillant décor d’une société dont le tiers-état faisait la force et comme la trame solide, qu’on a le plus complaisamment répété ce mot : noblesse oblige!... oblige à quoi? à vivre noblement sans doute ; mais on sait du reste ce que beacoup de gens ont entendu et entendent encore aujourd’hui par là : vivre sans rien faire (16), dépenser sans compter ; jeter quelque peu l’argent pai la fenêtre, comme autrefois les rois et les princes, dans les solennités publiques, jetaient de l’argent à la foule qui se précipitait sous leurs pas en criant : largesse ! largesse ! Ne parler qu avec dédain de toutes les professions utiles, à l’égard desquelles on usait d’appellations ridicules ou injurieuses ; affecter une familiarité méprisante avec des gens placés tellement bas dans l’échelle sociale que personne ne soit tenté de voir là une confusion de rangs. Du reste, il faut être juste, ce sont en général les représentants les moins autorisés de l’ancienne noblesse qui sont le plus portés à vivre noblement. C’est au contraire parmi ceux qui portent réellement un nom qu’on trouve les esprits les plus ouverts à tout ce qui fait la grandeur de notre temps. Ceux-là confondent volontiers ainsi les deux devises en une seule : noblesse et richesse obligent, et l’entendent comme nous ; et pensent que s’il est encore permis de parler de noblesse, c’est à ceux qui cultivent la science d’une façon désintéressée, placent 1 amour du bien public au-dessus des intérêts

(16) Louis XIV donna à la noblesse l’exemple de la prodigalité. Il disait à Madame de Maintenon qui lui demandait de l’argent pour ses pauvres : Un Roi fait l’aumône en dépensant beaucoup. — Nous savons ce que vaut cette théorie — Mais il est un point sur lequel Louis XIV aurait pu servir de modèle à sa noblesse : il était laborieux, appliqué au

'u,* ^ roi, chose méritoire si on considère la

détestable éducation qu’il avait reçue.

cuAP. XXII. l’Épargne et la puissance publique. 309

de partis, et s’efforcent de mettre le poids d’une vie honorable dans les enseignements qu’ils répandent autour d eux (17).

Aux anathèmes contre la richesse, aux vulgaires déclamations inspirées par une fausse religion, aux préjugés nobiliaires contre le commerce et l’industrie, j’opposerai en dernier lieu, une autorité devant laquelle tous devront s’incliner. Un des plus grands citoyens dont la France s’honore, un homme dont on ne peut prononcer le nom sans admiration et attendrissement, le maréchal de Vauban, qui, pour n avoir été qu un pauvre gentilhomme de médiocre naissance, un assez petit compagnon, comme on disait dans le sot langage du temps, ne s’entendait pas moins que tous les plus brillants seigneurs, en fait de noblesse et de vrai grandeur, avait proposé d’accorder des lettres de noblesse au négociant qui serait resté un certain temps dans les affaires et y aurait fait une fortune d’un chiffre déterminé. Les enseignements que j’ai essayé de résumer dans ce chapitre ne sauraient invoquer une confirmation plus éclatante ; et cela suffit pour que le maréchal de Vauban, puisse ajouter à tant de titres de gloire, celui de précurseur des grands économistes du xviii'si ècle.

(17) Dans ses Etudes sur les économistes Français du XllF siècle, M. Léonce de Lavergne nous a tracé un tableau charmant du généreux mouvement qui se manifesta, au milieu du xviii'’ siècle, dans une partie de la noblesse française, et qui, s’il s’était généralisé, aurait pu prévenir par une pacifique évolution, la Révolution, sinon celle de 1789, du moins celle qui la suivit. — Mais combien étaient-ils de ceux-là?... Voir notamment l’étude sur le marquis de Chastellux,

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