‹ Épargne & capital [microform]Chapitre 4 sur 60 · AVANT - PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT - PROPOS

Je ne saurais trop vous engagera concentrer vos méditations sur le capital, sujet immense et qui peut bien être le pivot d'une ^onomie politique. Je ne l’ai qu’effleuré.

Frédéric Bastiat.

Ceci, à proprement parler, ne fait point partie du livre. Cet avant-propos, je dirais volontiers cet exposé des motifs, s’adresse principalement aux savants juges dont je sollicite les suffrages et réclame, dans tous les cas, les conseils (l). Ils pourraient, à la rigueur, m’arrêter d’un mot ; nous verrons bien!... Qu’ils veuillent me permettre néanmoins de reproduire ici brièvement l’examen de conscience auquel je me suis soumis afin de savoir si, en écrivant ce livre, j’étais bien entré clans les sentiments de l’Académie.

Certes, le programme d’un concours académique n’est pas une énigme, et un examen attentif ne peut manquer d’en révéler le sens et la portée à tous ceux qui ne sont pas absolument étrangers aux matières auxquelles il a trait. Toutefois, oserai-je

(1) Lorsque j’écrivais cet avant-propos pour le mémoire présenté à l’Institut, je me disais que, si ce mémoire obtenait les suffrages do l’Académie et devenait un livre pour le public, il y aurait peut-être lieu de modifier ce préambule. Toutes réflexions faites, je l’ai laissé subsister intact. Il ne m’a point paru que l’Académie l’ait trouvé déplacé et, d’autre part, tout ce qui peut éclairer le lecteur sur le dessein de l’auteur, sur les dispositions d’esprit dans lesquelles il se trouvait en abordant son sujet , fait bien réellement partie du livre et en facilite l’intelligence.

le dire? U me semble qu’il y a, à cet égard, quelque chose de plus sûr que la réflexion et de longues méditations ; il y a un signe certain auquel on reconnaît qu’on ne se trompe pas : c’est lorsque, ayant soi-même dès longtemps rêvé, conçu plus ou moins vaguement le plan d’un ouvrage, et se trouvant tout à coup en présence d’un programme tel que celui dont il s’agit ici, on éprouve comme une illumination soudaine et on se dit . Voilà le livre que je voulais écrire I Voilà le livre que je puis écrire, car j’ai trouvé à la fois un encouragement, un guide, une excuse !— Quel est donc ce livre auquel j’avais songé? Sous l’empire de quels sentiments, de quelles préoccupations l’avais-je conçu? Comment et à quelles conditions m’a-t-il paru pouvoir répondre aux intentions de 1 Académie ?

Depuis longtemps j’avais été frappé de ces paroles de Bastial : « Je ne saurais trop vous engager à concentrer vos mé- « ditations sur le capital, sujet immense et qui peut bien être le

« pivot d’une économie politique. Je ne l’ai qu’effleuré (2). »

L’enseignement méthodique de l’économie politique, auquel j’ai dû me livrer, et notamment l’histoire de l’économie politique, tant au point de vue des faits que des théories scientifiques , m’ont pleinement confirmé dans cette manière de

voir (3) .

Une préoccupation, d’une nature différente et bien autrement grave, m’obsède depuis longtemps. De nos jours, l’économie politique a été envahie par une véritable peste ; je veux parler de la métaphysique allemande et de la dialectique allemande. Ces deux choses sont entre elles dans le rapport de la science à l’art. Cette métaphysique, qu’on nous présente com-

(2) Lettre à M. de Fontenay, du 3 juillet 1850. — Bastiat, OEuvres complètes, t. i, p. 204.

( 3) Je n’insiste pas ; je reviens là-dessus au chapitre i.

me une science, n’est qu’un tissu de conceptions subjectives , cette dialectique, parodie indigne de la logique, n’est que lart misérable de paraître avoir raison. Cela fait songer à ces exercices de prestidigitation, à ces tours d’escamotage qui émerveillent les bonnes gens. Par malheur, ce qu’on escamote ici, ce n’est rien moins que la vérité, la morale, le droit, la justice ; et le plus triste est que les représentants de la science se font les

compères des hommes de violence.

Ai-je besoin de protester de mon respect pour la métaphysique considérée en elle-même ? Qui donc n a plus ou moins cédé à l’invincible attrait qu’exercent sur tous les nobles esprits ses austères recherches ? C’est en vain qu’on tenterait de les interdire, soit au nom d’une certaine philosophie (4) qui les déclare inutiles sous prétexte quelles ne sauraient aboutir à un résultat satisfaisant ; soit au nom de la foi qui, nous offrant une solution toute faite, déclare la recherche superflue. Sceptiques, positivistes et croyants ont beau s’en défendre, l’infini les tourmentera toujours. Je ne suis pas non plus de ceux qui, non contents de déterminer les limites qui séparent les différentes sciences morales, veulent élever entre elles des barrières infranchissables. Mais j’estime que, s’il est deux domaines qui doivent demeurer absolument distincts, tant pour 1 objet de la connaissance que pour la méthode d’y parvenir, ce sont bien ceux de l’économie politique et de la métaphysique. Quel est en effet le domaine propre de la métaphysique ? La recherche des causes finales et des causes premières : la cause finale, en la supposant connue, conduit-elle forcément à une cause pre-

(4) On sait avec quel dédain Auguste Comte a parlé de l’économie politique. Il déclare qu’elle n’est qu’une branche de la métaphysique, ce qui, à son point de vue, comprend une double condamnation et contre la métaphysique et contre l’économie politique. M. Littré a respectueusement fait ses réserves contre cette exécution sommaire. Voir J. Stuart Mill, Auguste Comte et le positivisme, p. 85.

transcendante? Consciente ou inconscience? Qui ne voit

que l’esprit de l’homme touche là à un monde à part, tout à fait en dehors des objets habituels de sa connaissance? On dirait une contrée inconnue qui ne lui apparait qu’à travers un brouillard, ce qui l’empêche de saisir les justes proportions des objets. Non seulement on ne distingue rien nettement, le regard ne peut se reposer sur aucun contour arrêté, mais la langue elle-même manque de mots pour exprimer toutes ces choses, ce qui tient surtout à ce que le procédé le plus familier à l’intelligence humaine dans la recherche de la vérité lui fait ici défaut, à savoir la comparaison, l’analogie, l’enchaînement. .4ussi, faut-il bien le reconnaître, peut-être est-il nécessaire qu’aux démonstrations fournies par la science vienne s’ajouter une certaine foi philosophique qui a ses racines dans les instincts les plus élevés de notre nature.

Tout autre est le domaine de la science économique, le monde du travail, de l’échange, de l’épargne. Là nous nous trouvons en présence de phénomènes observables, saisissants, tangibles, qui se relient étroitement les uns aux autres, qui ont leur raison d’être dans les conditions mêmes de notre existence. Nous n’avons pas à remonter à l’essence des choses, à l’être en soi, à la cause première ; les causes secondes, les causes prochaines nous suffisent. La science de l’absolu tend à des généralisations, à des abstractions, à des définitions rigoureuses ; mais ces aspirations, si souvent déçues en métaphysique, sont pleines de dangers en économie politique , comme dans les autres sciences morales. Il n’y a de définitions exactes et complètes qu’en mathématiques (5) ; là seulement il est permis de ti-

(5) Ces définitions sont, ou des truismes, comme disent les Anglais, ou bien la description exacte de la chose à définir. Quand on nous défi-

rer d’une définition, d’un principe, toutes les conséquences les plus rigoureuses : on sera toujours dans le vrai. Il en est autrement dans les sciences morales : c’est ce qu’exprime la maxime summum jus summa injtiria; et le principe que toute définition est dangereuse n’est pas seulement un axiome de droit. Ce qu’on appelle définition, en droit, en morale, en économie politique, n’est le plus souvent qu’une notion vague et incomplète, qu’un aperçu, une explication qui ne montre les choses que par un côté. Il ne saurait y avoir qu’une portion, quelquefois très faible, de vérité dans ces formules : la richesse c’est l’or ; la richesse c’est la terre ; la richesse c’est le travail. Mais les docteurs du socialisme allemand ne l’entendent point ainsi. Comme ce juge inique qui disait : Donnez-moi deux mots de l'écriture d’un homme et je le ferai pendre, ils s’emparent d’une prétendue définition économique ; ils la pressent, la torturent, la défigurent, et prétendent en tirer la condamnation de la science tout entière. Abusant de la généralisation et de l’abstraction ; transformant en formules mathématiques, en concepts (6) purs, les notions fournies par l’expérience, ils ont substitué au raisonnement, à l’appréciation circonstanciée des faits, une sorte d’algèbre impitoyable, une série d’équations, de transformations et de réductions, au milieu desquelles la vue se trouble, l’intelligence perd possession d’elle-même et n’en est

nit la circonférence ou l’ellipse, nous voyons en quelque sorte la main qui les trace. On peut comparer ces définitions à des reproductions photographiques. S’il est ainsi permis de renferiner en peu de mots une notion mathématique, cela tient à ce que les théorèmes et les problèmes mathématiques, quelque difficiles qu’ils puissent être, présentent en somme des données moins nombreuses et moins compliquées que la plupart des questions de sociologie.

(6) C’est le mot barbare que nous avons forgé pour traduire le Begriff de Kant.

pas moins mise en demeure d’accepter le résultat suspect de ces frauduleux calculs dans lesquels on 1 a violemment engagée.

Je m’élève contre l’application à l’économie politique des procédés propres aux sciences mathématiques et aux recherches métaphysiques ; mais encore faut-il distinguer. Il est une sage métaphysique, fondée elle-meme sur 1 analyse, sur 1 expérience ; pour laquelle la raison, avec ses idées générales et nécessaires, n’est pas moins que la sensibilité un phénomène de conscience que nous pouvons étudier non seulement dans le sanctuaire de la conscience individuelle, mais encore d’après les témoignages fournis par la conscience universelle du genre humain ; qui, tout en proclamant la souveraineté de la raison, lui assigne des limites; reconnait que, si son domaine est indéfini, il n’est pas infini, et que, s’il nous est toujours permis d’ajouter un nouvel anneau à la chaîne de nos connaissances, nous n’atteindrons jamais le dernier, ce qui constituerait la connaissance absolue. J’éprouve, à un double titre, une légitime satisfaction en songeant que c’est en France, dans l’Université de France, que se rencontrent les fermes représentants de cette sage métaphysique, comme aussi des vraies notions de droit, de

justice, de morale individuelle et sociale.

Il est une autre métaphysique, purement subjective, aventureuse, hypothétique ; qui prétend s’élancer d un bond à la source de toute connaissance ; qui, impuissante à dénouer le nœud, le tranche sans hésitation; qui, en présence de la grande énigme de funivers, a la prétention de la résoudre d’un mot. Quel est donc ce mot de l’énigme? C’est l’idee, suivant Hégel ; la volonté, suivant Schopenhauer ; Vidée et la volonté ensemble, ajoute M. de Hartmann. L’idée et la volonté, considérées isolément ou réunies, sont les seules choses existant par elles-mêmes, Vêtre en soi, Vâbsoln; tout le reste, y compris la conscience individuelle, n’est que phénomènes ; le monde n’est ,

qu’un phénomène cérébral, un produit du cerveau humain. Comme l’esprit de Dieu porté sur la surface des eaux, Vidée de Hégel flottant dans le néant en a tiré le monde en réalisant successivement toutes ses conceptions. Il va sans dire que 1 idée, qui a créé le monde, peut le refaire à volonté. Lorsque, d après Schopenhauer, dans les hautes régions de la nature, la volonté, pour se guider, appelle à son aide 1 intelligence (7) ; lorsque, d’après M. de Hartmann, la conscience apparaît dans l’individu à côté de la volonté et de l’intelligence, ce n’est que pour donner naissance à un nouveau phénomène, la souffrance, qui est l’inévitable conséquence du pénible développement que poursuivent les différents êtres dans la lutte pour 1 existence. A côté ou à la suite du pur idéalisme de Hégel, d’après lequel l’idée est l’essence même des choses, à ce point que leur réalité dépend de la pensée, voilà donc la théorie scientifique du pessimisme qui nous représente l’univers comme le triste produit de forces aveugles, d’une intelligence inconsciente, d où la conclusion que le plus noble but que puisse se proposer 1 intelligence ayant acquis conscience d’elle-même, c’est de faire rentrer le monde dans le néant d’où la pensée 1 avait tiré.

Certes, il faut beaucoup d’esprit et d’efforts pour construire ces romans métaphysiques (8), et, si la trame n a pas grande

(7) Un bloc de marbre a aussi sa volonté, c’est la cohésion ; cela lui suffit pour maintenir ses molécules agrégées ; pour subsister en tant que bloc ; il n’a pas besoin d’intelligence!!

(8) La critique n’est pas tenue à de grands ménagements envers Schopenhauer d’atrabilaire mémoire. Quant à M. de Hartmann, on le dit homme desprit, et il ne s’offensera pas si on lui applique, en le prenant dans son meilleur sens, le mot du cardinal Hippolyte d Este à l’Arioste, après avoir lu son Roland furieux ; « Messer Lodovico, dove mai avete pigliato tante coglionerie? » - H est des choses dont il faut se hâter de rire afin de n’en point pleurer, c’est le cas de la métaphysique de Schopenhauer et de M. de Hartmann. On peut l’exposer, 1 analyser, mais elle échappe à toute discussion sérieuse • c’est à prendre ou à

solidité, les détails piquants y abondent. Si, du moins, il pouvait ne rien rester de ces brillants feux d’artifices, de ces débauches d’esprit ! 11 en est un peu ainsi pour les hommes

de talent qui ont attaché leurs noms à ces systèmes. Ne craignez pas que, dans les mains de Hegel, l’idéalisme dégénère en une anarchie morale ou matérielle. Après avoir donné des ailes à la pensée, il la met en cage et sous bonne garde ; il confisque l’idée individuelle au profit de l’idée collective représentée par l’Etat ou les grands hommes providentiels qui sont bien réellement Vhomme substance. Les poètes et les métaphysiciens du pessimisme ne s’en portent pas plus mal, et mènent une existence fort supportable. Schopenhauer vous proposera d affranchir votre intelligence du dur esclavage de la volonté égoïste et de chercher un refuge dans les régions sereines de l’art ou dans les mâles voluptés de l’ascétisme (9). M. de Hartmann,

laisser. Eh bien, franchement, comment prendre au sérieux cette «olonlé inintelligente ou cette intelligence inconsciente, principe unique des choses ? Pourquoi donc la cause première, qu’on 1 appelle to/onte ou inconscient, a-t-elle laissé se produire ces phénomènes de 1 mteUigence et de la conscience destinés à entrer en lutte avec elle po«r . anéantir ? Qa*est-ce donc que cette volonté ou cet mconsmnt luttan- de ruse avec Vinlelligence et la conscience, leur faisant mille espiègleries, pour le maintien du monde que ces dernières f '

on voir autre chose qu’une funèbre plaisanterie dans cet appel adressé à l’humanité pour qu’elle se mette, en quelque sorte, en greve contre ses tyrans, h volonté eiVincou scient., et leur joue un bon tour par un

grandiose suicide? Que dis-je? il ne s’agit pas f

l’humanité, mais du suicide universel du règne animaf végétal et mm ral afin que la volonté soit anéantie dans ses plus obscures manifestation !!!... Et ce n’est pas seulement de la métaphysique, cest de la poésic qu’on prétend faire avec tout cela !

(9) L’art aux yeux de Schopenhauer, n’est qu’un palliatif; il ne profite qu’à l’individu, et a l’inconvénient de mêler quelque agrénaent à œt abominable cauchemar de l’existenee. Le vrai triomphe, c est 1 ascétisme • c’est la volonté, source de la vie, domptée définitivement ; c est l aàTa;Ûssen;“„t à bref délai de tepé» humaine et, par là ^ monde qui n’a de réalité que dans les cerveaux humains. Voilà 1 idéal .

dont le pessimisme théorique, soit dit eu passant, ne me parait pas découler néces.-airement de sa conception fondamentale, d’une intelligence créatrice inconsciente, et qui, je le crains, se rend inconsciemment coupable de théisme, en reconnaissant une intelligence sujora-cowsciewie intuitive (10), M. de Hartmann ne fera personnellement aucun effort pour hâter 1 anéantissement de ce triste univers ; il fera de son mieux pour vider gaiement jusqu’à la lie la coupe amère de l’existence. Mais la foule ignorante et passionnée est plus logique que tous ces grands faiseurs de systèmes métaphysiques ; or, je le demande, quelle société peut subsister sur la base de pareilles conceptions ?

Les coryphées de la Jeune Allemagne se chargèrent les premiers de tirer de l’Hégélianisme les conclusions qu’il renfermait pour la pratique de la vie. La pensée de l’homme est tout, elle est souveraine, elle est Dieu. La pensée peut créer un monde nouveau dans l’ordre social, politique et moral. Les notions de droit et de morale doivent être changées. Que vient-on parler de loi morale ? De qui donc l’idée a-t-elle à recevoir des lois? Il faut relever la chair de la ridicule condamnation dont on a voulu la frapper. Ce n’est pas une amnistie qu’on sollicite pour elle, c’est une apothéose qu’on revendique hautement. La société doit être l’image fidèle de la pensée humaine incessamment variable, changeante, créatrice ; la vie n’est qu’un éternel devenir ; il faut donc proclamer la révolution en permanence !... Henry Heine, le grand lyrique, avait le sentiment de la confusion dans laquelle ils étaient tombés, lui et tant d’autres Néo-Hégéliens, et c’est bien à eux que s’adressent ces vers tout remplis de tristesse et d’amère ironie : « Rarement vous

(iO) « Die unbewusst-überbewusste, reflexionslos - intuitive intelligenz III » Horresco referens !

« m’avez compris ; rarement aussi je vous ai compris ; un jour « vint pourtant où nous nous comprîmes bien : c’est quand « nous nous retrouvâmes dans la même fange. (11) »

Ce qui caractérise les maladies morales des Allemands, rêveries politiques, utopies socialistes, sombres désespoirs et mélancolies incurables, c’est que ce ne sont pas là seulement de vagues aspirations vers le mieux, les effusions d’une tristesse bien naturelle à l’homme... non, c’est avant tout le besoin, la prétention de donner une allure scientifique (12), une base métaphysique aux conceptions les plus chimériques, aux sentiments les plus indéfinissables. Ils y mettent une sorte de coquetterie ; c’est pour eux affaire d’amour-propre national. J’ai entendu de

(11) Sellen babt ihr micb verstanden,

Selten aucb verstand ich euch ;

Nur wenn wir im kolli uns fanden So verstanden wir uns gleicb.

H. Heine, Buch der Lieder.

(^12) Ai-je besoin de dire que toutes les infirmités de l’esprit alle- ' mand que je signale ici ont trouvé, en Allemagne même, les juges les

plus sévères? Ecoutons M Ludwig Ramberger, le député national libé- ! ral : « Nous prenons tout au sérieux, les niaiseries au moins autant

I « que le reste. De toute idée fausse nait chez nous une théorie, de cha-

« que théorie un livre, et tout gros livre est assuré d’être traité avec « respect. La manie des systèmes socialistes qui, de 1830 à 1848, se « répandit en France dans un cercle restreint, n’y obtint qu un succès « de curiosité, et ne recruta d’adhérents que parmi de jeunes rêveurs et « des têtes folles ; elle est devenue chez nous une sorte de discipline « académique. » Voir l’intéressant article publié par M. E. Lavissedans ]a Itevue des Deux-Mondes du 15 septembre 18 <3, p. 442-463: les partis socialistes en Allemagne. — Pour ne parler que du moindre des travers ci-dessus indiqués, s’est-on assez moqué, en Allemagne, des poètes de la douleur universelle, des Wellschmerzdichter ! Les Poésies philosophiques, de L. Ackermann, sont, à certains égards, une conception poétique toute allemande. M. Caro, dans la Revue des Deux- Mondes du 15 mai 1874, a apprécié d’une façon très élevée ce curieux et brillant essai de poésie positiviste qui, en somme, prouve contre sa thèse.

sages allemands qui n’hésitaient pas d’ailleurs à condamner les erreurs de leurs compatriotes, ajouter, par manière de consolation, que du moins ces erreurs n’avaient rien de la légèreté française (13).

Après les politiques, après les poètes et les littérateurs, les économistes sont venus, à leur tour, se ranger sous le drapeau de la science pure, de la métaphysique ; c’est du moins leur prétention. Ils se vantent d’avoir déposé au sein des multitudes des ferments scientifiques (14). Ils traitent l’économie politique comme un système métaphysique qui a fait son temps et qu’on peut reconstruire sur de nouveaux errements. Ces inoculateurs de ferments scientifiques ou, si on aime mieux, de virus scientifique, sont de deux sortes : ceux qu’on est convenu d’appeler les socialistes de la chaire, et les socialistes proprement dits. Chose étrange, ce sont les premiers, des savants, des professeurs, qui se posent particulièrement en gens pratiques et reprochent à l’économie politique de ne pas tenir compte des faits, de n’être qu’une abstraction (13). Ce ne sont.

(13) H. Heine lui-même, qui a si fort maltraité ses compatriotes, comme chacun sait, a cru devoir se souvenir un beau jour qu’il était, après tout, un poète allemand, et qu’il lui conviendrait de tancer quelque peu le peuple français sur sa légèreté :

Ich bin doch ein deutscher Dichter,

Bekannt in deutschen Lændern...

Micb verdriesst das leichte Volk.

(14) Ils disent fièrement: Wissenschaftliche Fermente sind da !... Voir Schæffle, Kapitalismus und Socialismus, p. 7, Tübingen, 1870.

(15) C’est la thèse favorite de M. Rümelin, professeur à l’université de Tübingen {Reden und Aufscetze, Tübingen 1875). L’économie politique, dit-il, est une science admirablement construite, un ensemble de

propositions parfaitement déduites de quelques faits élémentaires

Malheureusement ces faits élémentaires sont un postulat, non pas qu’ils ne soient vrais, mais parce que il y a une foule d’autres faits dont il au-

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en réalité, que des empiriques, des hommes à expédients. Les vrais socialistes, au contraire, affectent de se tenir sur le terrain des théories rigoureuses, et on sait qu ils ne répondent que par la méfiance et le dédain aux avances de leurs confrères de la chaire qu’ils appellent ironiquement les socialistes brevetés de Sa Majesté le roi de Prusse. Quoiqu’il en soit de ces haines fraternelles, les uns et les autres ont contribué à la diffusion des ferments scientifiques . En quoi consistent donc ces fameux ferments ? En bien peu de chose vraiment ; en quelques sophismes sur le travail et le capital, sophismes qui n’ont pas même le mérite de la nouveauté, et qu’on a essayé de rajeunir à peu de frais par des artifices de langage du goût le moins délicat.

On sait que tous les efforts du socialisme contemporain, surtout eiî Allemagne, se réduisent à des attaques contre le capital, ce qui veut dire contre l’économie politique qui s’appelle désormais le capitalisme. Quelle langue est sortie de cette guerre contre le capital 1 Comme ces pauvres diables mis au pilori qu’on exposait jadis à la risée populaire revêtus d’habits grotesques, on s’est attaché à rendre le capital odieux et ridicule à l’aide des périphrases par lesquelles on le désigne. On ne le nomme plus par son nom i le capital est, au choix du lecteur, \m cadavre, du travail mort, un «amjoire qui se nourrit de travail vivant. On le compare à une préparation pharmaceutique, à un produit chimique ; le capital est tour à tour une condensation, un précipité de travail, du travail coagulé, du travail mis en tablettes, en gélatine !!... Non, toute traduction

rait fallu tenir compte. Exemple : l’économie politique pose en principe que l’homme est mû par l’intérêt; mais il y a d’autres mobiles. M. Rümelin fait encore remarquer que si l’opinion que la pauvreté volontaire est une vertu essentielle venait à prévaloir, c’en serait fait de l’économie politique. — En vérité, tout cela est-il sérieux ?

) gie (1 6) ; et, s’il y a quelque chose de vrai dans le mot de Con-

dillac, que une science n’est autre chose qu’une langue bien faite, qu’on juge de cette science nouvelle par la langue qu’elle parle. Les chefs de l’armée socialiste allemande ont beau dire que la conclusion de leurs savantes recherches sur la nature du capital n’est pas un bouleversement, mais une lente et pacifique

évolution leurs soldats ne l’entendent pas ainsi (17), et les

chefs seraient impuissants à retenir ceux qu’ils ont nourri de ce beau langage, qui se sont énivrés de cette métaphysique barbare.

Il faut être juste, quelques écrivains français nous avaient déjà donné un avant-goût de ces hautes élucubrations scientifiques dans le domaine économique. Personne ne les a étalées au grand jour avec plus de naïveté que Proudhon : « La science « économique est pour moi la forme objective et la réalisation « de la métaphysique ; c’est la métaphysique en action, la mé- « taphysique projetée sur le plan fuyant de la durée (18). » Voilà certes qui est bien fait pour justifier la définition railleuse que Voltaire a donnée de la métaphysique. Ailleurs Proudhon déclare qu’il est temps : « Que le socialisme, renonçant à ses « utopies, prenne la toge virile de la science (19). » Et en quoi consiste la science ? Comment y arrive-t-on ? « Par une sorte

(16) A titre de curiosité : vorlaüfige Verdichtung. vollzogene Niederschlage, geronnene Arbeitszeit, Jrbeits gallerteI...\o\T l’ouvrage de Schætfle cité à la note 12 ci-dessus, page 19.

(17) Demandez plutôt à Max Steiner, à Weitling et autres : « Nous « voulons jouir sur le champ ; nous avons droit A tout ce que nous pou- 0 vons acquérir par la force .. Que nous parlez-vous de droit et de lift berté ? A quoi cela est-il bon sans la force ? » On croirait entendre des cris de bêtes fauves se disputant une proie... Bellum omnium contra omnes.

(18) Contradictions économiques, chap. 1. 1. 1, p. 2.

(19) Ibid., chap ix, § 3, t. ii, p. 74.

« d’échafaudage de nos idées (20). » Et vous vous doutez bien de l’ennemi qu’il s’agit d’atteindre à l’aide de cet échafaudage ; c’est le capital. C’est en effet à l’aide de ce pacifique échafaudage que nous parviendrons, « sans autre secours que celui « de nos idées, sans autre puissance que celle d’une loi, sans « autre moyen de coercition et de perpétration qu’un chiffre, « à soumettre pour jamais le capital au travail (21). » Enfin, il faut reconnaître, quant au mot capitalisme comme formule injurieuse pour désigner l’économie politique, que l’honneur de l’invention revient encore à Proudhon (22).

Comment se fait-il que nous ayons été jusqu’à un certain point préservés de cette invasion de la métaphysique dans le domaine économique, et que nous ayons laissé exploiter par d’autres une trouvaille pour laquelle nous aurions pu prendre un brevet ? Nous le devons (23) à ce grand fond de bon sens qui persiste en nous malgré tout ; nous le devons aussi à notre langue qui résiste obstinément à toute tentative de lui faire dire ce que personne ne comprend bien (24), et qui excelle à mettre en relief le ridicule qui s’attache à de pareilles entreprises. « La France a toujours été la maîtresse des idées morales, tou- « jours elle a été éprise de la raison. On se trompe si on croit

« qu’elle puisse enseigner autre chose Et notre langue....,

« elle n’a pas la couleur et la sonorité de certaines langues, « une richesse un peu banale, qu’on jette sur tout et qui « trompe sur la qualité des choses ; chez elle le mouvement, le « son et l’éclat ne sont, pour ainsi dire, que le mouvement, le

CiO) Contradictions économiques, p. 76.

(2t) Ibid., p. 70, t. n.

(2f) Ibid., p. 60. Il est question là du développement excessif du capitalisme et du salariat qui ont perdu l’Angleterre

(23) Voir à la note i 0 ci-dessus les paroles de M. Ludwig Bamberger.

(24) C’est un allemand qui l’a dit ; Voulez-vous savoir si une idée est claire, juste, vraie ? Exprimez-la en français.

«Ct ■

« son et l’éclat des pensées mêmes ; elle est ce que l’écrivain la « fait, ou plutôt elle est ce qu’il est, s’empreint de son génie et

« de sa passion ne résistant qu’à ceux qui risquent d’alté-

« rer sa clarté ou qui prétendent forcer son incomparable jus-

tesse (25)’ »

Parlerai-je ici des tristesses que doivent éprouver tous les amis (26) de la science à la vue des épreuves par lesquelles elle passe aujourd’hui ? Ce n’est pas seulement aux attaques venues du dehors que l’économie politique doit faire face ; il s’est produit des défaillances plus ou moins éclatantes ; on dirait qu’une nouvelle confusion des langues vient de se déclarer parmi quelques-uns des ouvriers qui avaient jusque-là travaillé le plus vaillamment à l’édifice ; enfin l’économie politique est mise en péril moins par ceux qui repoussent ses conclusions que par ceux qui les acceptent, mais contestent les principes sur lesquels elles reposent, semblables en cela à ces juges d’appel qui, uniquement pour faire pièce aux juges du premier degré, confirment leur décision, mais par d’autres motifs , lesquels ne valent pas ceux qu’ils rejettent. Les savants lecteurs auxquels s’adressent ces confidences sont trop au courant de ces épreuves par lesquelles passe la science, pour qu’il soit nécessaire de préciser davantage en écrivant ici des noms propres.

Quoiqu’il en soit des préoccupations qui m’y poussaient, faisant en effet, suivant le vœu exprimé par Bastiat, du capital le

(25) M. Bersot, discours d’ouverture prononcé à la séance publique annuelle de l’Institut, le 25 octobre 1876.

(26) Qu’il me soit permis de prendre ce titre. Je suis peut-être d’autant plus pénétré de l’utilité des études économiques, d’autant plus sensible aux attaques dont la science est l’objet, que je suis arrivé plus tard à l’économie politique, invinciblement poussé par le besoin de combler les lacunes que laissait dans mon esprit l’étude d’une autre grande science morale ;

Sœpe venit magno fœnore tardus amor*

pivot d’une exposition à peu près complète de la science, j’avais songé à un livre dont le titre eût été inévitablement : Le Capital un sous-titre quelconque eût indiqué la ten-

dance, le but spécial de l’œuvre. Ce livre était pour moi comme ces projets de voyage qu’on ne réalisera probablement jamais, dans lesquels on se complaît néanmoins ; auxquels on rapporte bien des travaux, en vue desquels on fait des études préparatoires qui ne sont ni sans charme, ni sans profit, d’autant plus profitables peut-être, à certains égards, qu’on est exempt des soucis d’une mise en œuvre immédiate. Le plan ne différait pas essentiellement de celui du travail qu’on va lire. Je dois dire que j'aurais donné plus de développement à la première et à la quatrième partie, à la théorie économique, qui devait être l’occasion d’un exposé à peu près complet de la science, et à l’examen critique des doctrines dissidentes.

Quand le programme de l’Institut est tombé sous mes yeux, il m’a semblé que le livre que j’avais conçu, un peu modifié, parce detortum, pourrait devenir celui que l’Académie demandait. Les modifications devaient se réduire à ceci : d’une part, moins de développement à la première et à la quatrième partie ; d’autre part, plus d’ampleur à la seconde (27), à la partie à la fols économique et morale, qui devient le vrai corps de bataille dont les trois autres parties ne sont que des auxiliaires. Quant à l’esprit qui devait présider à la rédaction de ce livre, je me suis

(27) La troisième partie, la partie historique, se trouve naturellement fort réduite par suite des plus grands développements que j’ai donnés à la seconde, à la partie morale dans laquelle les aperçus historiques ne pouvaient manquer de trouver une place importante. Je fais une remarque analogue pour la quatrième partie ; j’ai dû m’attacher, dans la seconde partie, à examiner les doctrines morales qui, sans attaquer la notion scientifique du capital et sa fonction, sont dans un désaccord plus ou moins réel avec l’économie politique sur la nature de la richesse et son meilleur emploi.

dit que c’était, avant tout, une œuvre de vulgarisation', qu’il fallait donc, autant que possible, s’abstenir de tout apparéil scientifique, sans cesser d’être exact ; préférer îe procédé analytique aux rapides et rigoureuses synthèses (28), les tableaux saisissants aux formules abstraites. Il faut faire entrer la vérité par le petit bout, disait Fontenelle : il faut encore la faire entrer peu à peu, à petits coups. A ce point de vue, la manière dont est entendue la distribution des matières en divisions principales et subdivisions, n’est pas sans importance. J’ai essayé de justifier dans le corps de l’ouvrage la division en quatre parties et leur disposition (29). Quant aux chapitres, à la condition qu’ils soient étroitement reliés les uns aux autres comme les anneaux d’une chaîne (30), il me semble que leur multiplicité, loin d’être une cause de confusion, produit la clarté, soulage l’esprit du lecteur en même temps qu’elle met en relief la pensée et le dessein de l’auteur (31). L’œuvre ainsi conçue parle à

(28) Drin» un remarquable article publié dans la Revue des Deux Mondes du avril 1859 : Philosophie de Véconomie poliiique. M, Cochut, p. 572, loue un sjvant économiste, M. Courcelle-S'^neuil, de ce que « la vulpairo ambition d’agrandir la science en rencombranl de dé-

tails ne Ta point tenté. Il s’e>t appliqué an contraire à éümi.aer les '< phénomènes accidentels et transitoires, et n’a admis dans S'm cadic « que les faits généraux, essenliols, dont l’énoncé synthétique peut ex- « primer une grande loi naturelle. » Je reconnais la justesse de cette appréciation pour un traité purement scientifique ; mais je pense que l’Académie demandait un livre conçu dans un esprit différent.

(29) Voir notamment : Introduction, chap. ir.

(30) Sous ce rapport, je citerai comme le plus détestable mode de composition le livre de II. Carey. On ne voit pas pourquoi il le découpe en cbapitres, puisque jusqu’à huit de ces chapitres, à la file les uns des autres, portent cette unique et insipide rubrique : Conlinnaiion du même sujei ! Voir notamment le tome ii. chap. xx à xxix.

(31) C’est un précepte bien vague et, par conséquent contestable que celui de Buffon dans son discour- sur le style : w Tout sujet est un, et, « quelque vaste qu’il soit, il peut être renfermé dans un seul discours. « Les interruptions, les repos, les sections, ne devraient être d’usage

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