CHAPITRE XXIII
Des moyens d’encourager l’épargne.
Epargne et prévoyance.
L’art et la science de l’épargne.
Je n’entends pas revenir ici sur ce qui a fait l’objet des chapitres V et Vf, dans lesquels j’ai recherché quelles sont les conditions sociales propres à favoriser l’accroissement du capital. Il s’agit ici surtout des moyens d’agir sur la volonté ; de communiquer, d’inculquer aux hommes la science de l’épargne; d’en dévelppper le goût, d’enseigner l’art de l’épargne. C’est une affaire d’instruction et d’éducation. L’homme n’est pas guidé par un instinct invincible comme les animaux ; il perte en lui les germes de vertus et de vices; il faut étouffer les uns et déieloppcr les autres. L’homme est fait pour discerner le bien du mal, le juste de l’injuste, le beau du laid ; mais ce sont là autant de sens qu’il faut cultiver, perfectionner. La prévoyance est indispensable à l’homme dans la lutte pour l’existence ; mais cette prévoyance peut s’étendre plus ou moins loin, se manifester de dilïérentes manières, être plus ou moins intelligente. L’enfant qui voit 1a maison paternelle abondamment pourvue de tout, s’imagine volontiers qu’il n’en saurait être autrement : ne serait-il pas utile, et la chose serait facile, de lui faire voir que tout cela n’est pas tombé du ciel, que tout cela se consomme, s’use; qu’il faut conserver, réparer, combler sans cesse les vides dans les approvisionnements?
J’ai montré, au chapitre V, la différence qu’il y a entre le procédé primitif de l’accumulation et l’épargne proprement
dite ; nous avons vu les facilités qui résultent du système monétaire. Nous savons que l’épargne comprend deux termes : soustraire une portion de son revenu aux consommations journalières et faire un bon emploi de cet excédant, le capitaliser. Nous allons voir qu’il y a des formes de la prévoyance supérieures à l’épargne, telle que nous l’avons considérée jusqu’ici, mais comme cette épargne est chose excellente en elle-même, qu’elle se combine d’ailleurs très-bien avec ces autres formes de la prévoyance, je veux tout d’abord dire comment on peut encourager l’épargne; ceci se rattache directement au vœu que j’exprimais à la fin du chapitre XX, de la voir enseignée et sollicitée de la manière la plus pressante (1). A défaut de la quête à domicile, dont je parlais comme d’une sorte d’idéal, nous avons les caisses d’épargne. Voyons ce qu’elles sont, ce qu’elles devraient être (2) .
Les Anglais les ont bien nommées : Saving-banks, les banques de salut. Il y a là en effet un sauvetage à opérer : recueillir les pièces de monnaie qui vont se perdre on sait où. Il faut que ces moyens de salut soient organisés en vue du but qu’ils se proposent ; ils doivent remplir notamment ces deux conditions :
(1 ) Une société s’est formée, en Angleterre, pour diriger une propagande active en faveur de la prévoyance populaire, la Provident Knowledge society, qui répand des brochures et envoie des missionnaires prêcher l’épargne dans des meetings. Nous avons en France (le siège est à Paris, rue de Rennes, 44) la société des Institutions de prévoyance, à la tête de laquelle se trouvent M. Hippolyte Passy et M. Levasseur, et dont M. de Malarce est l’actif secrétaire. Les caisses d’épargne scolaires, dont je dirai un mot, prospèrent en Belgique, s’étendent en France et sont encouragées en Angleterre, notamment par le Conseil des Ecoles de Londres (Board of schools). On le voit, l’enseignement et l’apostolat de l’épargne sont constitués.
(2) Ce n’est ici, on le pense bien, rien qui ressemble à un manuel des caisses d'épargne, encore moins à un manuel des sociétés de secours mutuels, ou à un traité de l’assurance. Je me borne à apprécier et à caractériser sommairement ces diverses formes de la prévoyance.
CHAP. XXIII. MOYENS d’eNCOURAGER l’ÉPARGNE. 339
1 “ multiplicité des caisses d’épargne s’ouvrant de tous côtés pour solliciter l’épargne; 2® permettre d’effectuer les plus faibles dépôts, comme dans une quête de charité on accepte la plus humble offrande. Il faut enfin que les dépôts puissent s’élever à une somme assez élevée pour constituer un capital raissonnable dont le déposant sera en mesure de faire un bon emploi. Il faut reconnaître que c’est en Angleterre que ces conditions sont le mieux remplies; les dépôts peuvent s’élever à 5,000 francs, et plus de 5000 bureaux sont ouverts à l’épargne, tous les jours et du matin au soir, tandis que nous n’avons pas la moitié de ce nombre de caisses d’épargne ; elles ne sont ouvertes que deux jours par semaine et à des heures déterminées; enfin les dépôts ne peuvent dépasser 1 ,000 francs pour chaque déposant. La tentation de l’épargne n’est pas assez grande ; en Angleterre, au contraire, il est rigoureusement vrai de dire qu’il est aussi facile d’effectuer un dépôt que de jeter une lettre à la poste (3). Il est fort instructif de rechercher les causes de notre infériorité dans le développement de ces grandes institutions de prévoyance.
Nos hommes d’Etat n’ont pas, en général, accordé aux caisses d’épargne la faveur qu’elles méritent, Ils se sont préoccupés outre mesure du danger que présentent ces dépôts accumulés dans les caisses d’épargne et dont le remboursement, en temps de crise, peut être subitement demandé. C’est là ce qui a fait échouer le projet de loi de 1875, qui élevait le maximum des dépôts à 2,000 francs, et à 2,500 par l’accumulation des intérêts. Il est bon de noter les arguments qu’on a fait valoir :
(3) Depuis l’acte de <861, l’Etat, sans supprimer l’initiative privée qui avait donné lieu à quelques abus, a mis la main dans l’institution des Savingbanks ; elles sont placées sous la surveillance du directeur général des postes d’où, pour les caisses de l’Etat, la dénomination de post office savigbanks.
1 ® l’exemple de l’Angleterre n’est pas concluant parce que, en Angleterre, les valeurs mobilières ne se fractionnent guère audessous de 1 00 livres sterling, soit 2,500 francs, tandis que, chez nous, 300 francs représentent le prix de la plupart des actions des compagnies ; 2® chez nous, avec 1 ,000 francs, on peut faire un placement en terre, tandis que, en Angleterre, le paysan ou l’ouvrier propriétaires fonciers sont chose à peu près inconnue ; 3® en permettant des dépôts élevés, on ferait tort à la rente, au crédit de l’Etat; d’ailleurs chez nous avec 1 00, avec 1 ,000 francs ou achète 5 ou 50 francs de rente ; 4® on ferait tort aux obligations des chemins de fer et par conséquent à l’Etat, qui est plus directement intéressé qu’en Angleterre à leur prospérité. — Il y a quelque chose de vrai dans les deux premiers arguments, en ce sens que les petites sommes trouvent plus facilement en France qu’en Angleterre à se placer en dehors des caisses d’épargne ; la terre est la caisse d’épargne du paysan français. Mais il y a, dans le reste de ces appréciations, inexactitude et contradiction. Il y a contradiction en effet à redouter des dépôts de 2,000 à 2,500 francs, alors que d’autre part on affirme l’empressement des déposants à convertir leurs dépôts en rentes ou actions de chemins de fer. Il est inexact de considérer les caisses d’épargne comme une concurrence fâcheuse pour les établissements de crédit, pour les compagnies industrielles, pour la rente. Ce sont les caisses d’épargne qui ont vulgarisé la rente, le goût des valeurs mobilières : le livret de la caisse d’épargne a été la première forme de ce portefeuille que chacun ambitionne maintenant et que tant de gens possèdent en effet qui, il y a trente ou quarante ans, n’en avaient pas même l’idée.
La caisse d’épargne, a-t-on dit, est X école primaire des capitaux ; c’est là plus qu’un mot heureux, c’est un mot vrai, car la caisse d’épargne sert à former les capitaux. Celui qui a porté