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un franc à la caisse d’épargne n’est pas un capitaliste, il n’est pas un prêteur, il n’est qu’un déposant. Il deviendra capitaliste lorsque, ayant retiré son dépôt, il le prêtera à l’Etat, à une compagnie indu.strielle ou à un banquier pour le faire valoir. Les caisses d’épargne acheminent les capitaux vers les placements industriels, vers les institutions de crédit dont elles ne sont que des auxiliaires bien loin de leur faire concurrence; elles sont de simples affluents. Les documents officiels nous offrent, à cet égard, les plus précieux enseignements, ils nous disent combien de temps il faut au capital pour se former à la caisse d’épargne. La durée moyenne des dépôts est de deux ans et demi ; au bout de ce temps il ne reste rien des dépôts qui remontent à cette date ; tout cela a été retiré et remplacé par des dépôts successifs nouveaux. On a encore constaté ce phénomène: plus le capital se forme vite, plus vite il tend à sortir de la caisse d’épargne et à trouver un emploi (4).
La caisse d’épargne n’a pas été seulement l’école primaire des capitaux, elle a été l’école primaire des capitalistes ; elle leur a enseigné l’épargne qui s’est substituée à la thésaurisation. L’essentiel, en matière d’épargne, c’est qu’elle devienne une habitude, que l’on fasse figurer dans son budget des dépenses une somme à placer» régulièrement ; un premier dépôt est comme une amorce qui en attire un second. On ne retire pas si facilement l’argent déposé 1 Si quelque bonne fortune vient ac-
(4) Ce n’est pas une histoire brillante que celte de nos caisses d’épargne. Le maximum qui, sous la loi organique des caisses d’épargne était de 3 000 francs, fut réduit, en <845, à 1,500, et à t ,000 francs en 1851. L’année 1848 avait été particnlièrement désastreuse. L’Etat se libéra en pa5"ant 100 francs en espèces à chaque déposant et lui livrant pour le surplus d.3s valeurs dépréciées telles que des bons du Trésor à quatre ou six mois qui s’escomptaient à 30 et 40 p. 0/0, et des rentes 5 p. 0/0 au prix de 100, qui n’étaient cotées que 75 !! En 1870 on a fait la seule chose raisonnable : rembourser par à-comptes successifs sans imposer des valeurs plus ou moins fictives.
croître les recettes, cet excédant a bien des chances pour prendre aussi le chemin de la caisse d’épargne. Il y a des gens auxquels l’argent brûle les mains; il faut absolument qu'ils le dépensent, qu’ils s’en défassent... le mettre à la caisse d’épargne» c’est encore jusqu’à un certain point, une manière de le dépenser, de s’en défaire. On a beau dire que l’argent déposé à la caisse d’épargne est à votre disposition ; ce n’est pas tout à fait comme s’il était dans votre poche ! Voilà la vraie importance des caisses d’épargne, leur signification, leur valeur économique et morale : inspirer le goût, inculquer des habitudes d’épargne. L’importance de ce résultat n’a pas été suffisamment présente à l’esprit des hommes d’Etat, qui se sont trop préoccupés des dangers que peuvent présenter les remboursements en temps de crise. Où en serait-on si tous les rapports financiers et économiques de l’Etat et des particuliers étaient réglés en vue de ces situations exceptionnelles ? Et puis, le grand intérêt social qui s’attache à ces institutions populaires valait bien la peine que l’Etat, c’est-à-dire tout le monde, s’exposât à quelques risques, supportât, au besoin, quelques pertes.
Si excellente que soit la caisse d’épargne, elle n’est, en somme, que la forme rudimentaire de la prévoyance, la prévoyance simple ; c’est, à part l’intérêt, le système- de la tire lire dans laquelle l’enfant dépose les petites pièces de monnaie qu’on lui donne pour les soustraires aux tentations de dépenses journalières, pour retrouver tout cela intact un jour donné. Il y a mieux que celà ; au-dessus de la prévoyance individuelle, il y a la prévoyance collective qui prend son point d’appui dans l’association ; c’est l’assurance, la combinaison par laquelle un certain nombre de personnes s’associent afin de supporter en commun et, par conséquent, d’alléger les accidents calamiteux qui peuvent atteindre quelqu’un des associés. Un fardeau écrasant peut se réduire à rien s’il est divisé. Toutes les formes de
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l’assurance rentrent là dedans : assurances terrestres, sur la vie ; assurances mutuelles ou à prime. On ne retire de la caisse d’épargne que ce qu’on a mis, augmenté d’un faible intérêt, tandis que la société d’assurance vous rend cent et mille fois ce que vous lui avez donné. Pour une prime annuelle de 1 0 francs on vous assure contre l’incendie votre maison qui vaut dix mille francs : la maison brûle, vous n’avez payé qu’une fois la prime, on vous rend les dix mille francs. Où en seriez vous si vous aviez voulu accumuler peu à peu à la caisse d’épargne la somme nécessaire pour rebâtir votre maison ?
On peut épargner, s’assurer, dans toutes les conditions de fortune; la prévoyance, sous toutes ses formes, est bonne pour tout le monde, mais, de même que la caisse d’épargne est la forme de l’épargne qui convient surtout aux personnes qui n’ont que de faibles revenus, il est une forme de l’assurance qui leur convient plus spécialement, c’est la société de secours mutuels, dont les membres s’engagent à verser périodiquement dans une caisse commune, une cotisation destinée à créer un capital affecté à secourir ceux des associés qui seront frappés par telle ou telle éventualité fâcheuse prévue dans le contrat : maladies, infirmités, chômage, vieillesse. Il est à peine besoin d’expliquer comment en versant de faibles cotisations, on arrive au résultat souhaité ; c’est le principe, la base même de toute assurance ; tous les membres de la société ne seront pas frappés, au moins dans la même mesure, par les mêmes calamités ; tous n’arriveront pas à la vieillesse. C’est un peu comme dans une loterie où il n’y a que quelques gagnants, si toutefois on peut appeler gagnant celui qui ne retire qu’à la condition d’être malade ou infirme.
Ce qu’il y a d’excellent dans la société de secours mutuels, c’est sa puissance éducative. Comme la caisse d’épargne est l’école de l’épargne, la société de secours mutuels est l’école de
l’assurance. Elle attire par la modicité des cotisations, et elle retient parce que la seule manière de rendre profitables les cotisations déjà versées, c’est de les continuer. Celui qui verse ses économies à la caisse d’épergne, est créancier pur et simple, il il peut les retirer avec les intérêts quand il lui plait; celui qui verse des cotisations dans la caisse sociale n’est qu’un créancier conditionnel ; il ne pourra réclamer quelque chose que si la condition prévue, maladie, infirmité, vieillesse, se réalise, mais, par une juste compensation, il retirera bien plus que son apport, et sa créance subsistera toujours, toujours il aura droit à un nouveau secours, bien qu’il l’ait déjà obtenu plusieurs fois. Mais, il ne faut pas l’oublier, la condition de salut pour toute société de secours mutuels, c’est l’accomplissement rigoureux des obligations imposées aux parties. Les sociétés de secours mutuels ne sont pas de simples associations philanthropiques ou charitables, dont le dévouement et la fraternité feraient l’unique base. Il ne faut pas non plus en faire de pures associations de capitaux, en bannir l’échange de services, l’assistance personnelle, mais tout cela n’exclut pas une sage réglementation.
Nous sommes bien en arrière de l’Angleterre (o) pour la prévoyance qui se manifeste sous la forme de l’assurance comme pour les caisses d’épargne. On a découragé, chez nous, les sociétés de secours mutuels ; on a prétendu qu’elles engendrent l’égoïsme, que l’ouvrier qui verse sa cotisation, qu’il ne peut plus reprendre, dont il profitera seul, est comme le père de famille qui aliène un capital à fonds perdu : cela n’est pas sérieux. Celte faible cotisation n’est pas encore un capital, et qui sait ce qu’elle serait devenue, si la caisse de la société ne l’eût invinciblement attirée? D’ailleurs la famille ne profite-t-elle
(5) On connaît cette définition humoristique : les Anglais sont un peuple qui s’assure.
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pas des secours de tout genre accordés à quelqu’un de ses membres ? La société de secours mutuels sauve le pauvre malade de l’hôpital, à sa grande satisfaction et au grand avantage de la salubrité publique qui souffre de ces foyers d’infection. Le pauvre peut être soigné et secouru à domicile, sans être trop à charge à la famille. Les sociétés de secours mutuels ne sont pas d’ailleurs une invention moderne (6) ; elles sont dans les instincts les plus profonds de l’humanité. Les artisans de la Grèce et de Rome les ont pratiquées sous des noms divers. Les esclaves s’assuraient ainsi une sépulture. La Coupe d' Amour (\o\ circule au banquet du Lord-Maire à Mansion-House, n’est autre chose que la coupe fraternelle dont il est question dans les statuts du Roi Eric, sauf que le vin de Champagne y a remplacé la bière et l’hydromel.
3Iais, après avoir vanté les bienfaits de l’épargne et des caisses d’épargne, n’avons-nous pas exalté à leurs dépens l’assurance et la société de secours mutuels ?; ici le mieux n’est pas ennemi du bien. Il faut s’assurer et épargner. L’épargne et l’assurance répondent à des situations, à des éventualités différentes. L’assurance donne la sécurité en échange d’un très-léger sacrifice ; l’épargne fournit des capitaux qui peuvent conduire à la fortune. C’est par la caisse d’épargne que se fera l’éducation économique de l’enfance, je veux parler des caisses d’épargne scolaires.
L’idée a été conçue en France, mais elle n’a reçu sa première organisation qu’en Belgique, d’où elle a été simultanément
(6) M. Emile Laurent, Le paupérisme et les associations de prévoyance, t. Il, p. 159 et suiv., livre plein de documents précieux de statistique et d’histoire et de saines appréciations économiques. M. Levasseur, Histoire des classes oiivi'iéres en France depuis 1789, t. ii, pages 419, 433, un bon ehapitre sur l’épargne et la prévoyance. Voir aussi à la conclusion, p. 546.
réimportée en France et introduite en Angleterre (7). Voici le procédé réduit à ses termes les plus simples. Une fois par semaine, l’instituteur annonce Y exercice d'épargne. Il reçoit des élèves les petites sommes que ceux-ci ont épargnées, les inscrit sur un registre ad hoc qu’il conserve, et sur une feuille volante qu’il remet à l’élève. Une fois par mois, les versements de ceux qui ont épargné plus de 1 franc, sont transmis par l’instituteur à la caisse d’épargne, et voilà l’enfant en possession d’un livret ordinaire de déposant, créancier direct, et pouvant, avec 1 intermédiaire de son représentant légal, retirer tout ou partie de
son dépôt.
Ce qu’il faut considérer dans cette institution, c est son rôle éducatif. Voilà l’enfant traité en homme, familiarisé avec l’idée d’épargne rendue palpable par la possession du livret. Cet exercice de l’épargne pourra être l’occasion d’un entretien où, sous la forme la plus simple, on passerait en revue les divers phénomènes économiques qui se rattachent à 1 épargne , et nous savons si ces liens sont nombreux et étroits (8) . En vérité, il ne faudrait pas beaucoup de science et d’imagination à 1 instituteur pour faire à propos du livret de la caisse d’épargne, ce que, en matière d’instruction primaire, on appelle une leçon de choses. On attacherait les enfants à la possession de ce livret par eux conquis; on le leur montrerait, au sortir de l’école, grossissant, non plus de quelques sous par semaine, mais de sommes rela-
(7) En t874, par M. de Malarce en France ; en Angleterre par M. G. Fitch, inspecteur général des écoles d’Angleterre. — Voir dans le Journal des Economistes de septembre 1 876, p. 44 8-423, la lettre et la note adressées par la société des Institutions de Prévoyance aux présidents des Conseils Généraux. V. note 4 ci-dessus.
(8) Rossi, qui n’était certainement pas un esprit chimérique, aurait voulu qu’on donnât quelques notions d’économie politique aux enfants. Ce n’est pas plus difficile que de leur parler de morale, surtout si on
s’en tient à une économie politique descriptive.
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tivement importantes prélevées sur les premiers salaires, appointements ou autres gains, produit de leur travail, jusqu’au moment où ces dépôts accumulés deviendraient un vrai capital obligé d’aller chercher un emploi hors du livret. Beaucoup de parents qui n’avaient eux-mêmes jamais possédé de livrets ont été convertis au culte de l’épargne par la vue de ces livrets enfantins où ne figuraient guère que les quelques sous donnés par eux à leurs enfants à titre de récompense. Quelle plus touchante éducation que celle-là (9) I
On s’est récrié, on a dit : avec cette éducation par l’épargne, vous allez faire de petits avares, avides, intéressés, qui n’auront rien de la joyeuse insouciance de leur âge ! En vérité, ces scrupules font voir trop de délicatesse ! On peut être joyeux sans être insouciant; l’épargne n’est ni l’avarice, ni l’avidité; et c’est le travail, la liberté, l’indépendance. Il n’est jamais trop tôt pour dire cela aux enfants, et le maître, poursuivant l’histoire de leur futur livret d’hommes, pourra leur dire ce qu’il sera pour eux et leur famille , aux jours d’épreuve , revers de fortune, chômages, maladies, infirmités, accidents calamiteux :
(9) Le rapport officiel du 46 avril 4875, sur les caisses d’épargne de Belgique, constate le fait et ajoute : « Le plus grand nombre des pa- « rents des élèves ne connaissaient pas la caisse d’épargne et ne s’en « formaient sans doute pas une idée avant d’avoir vu les livrets de leurs « enfants. » Le même phénomène s’est produit d’une façon éclatante à Bordeaux, où les caisses d’épargne scolaires fonctionnent remarquablement depuis le commencement de l’année 4875. Voici comment la grande caisse d’épargne a vu sa clientèle et son stock de dépôts s’accroître :
Aînées Nombre des déposants Stock de dépôts
^872 32,663 42 millions 4/2
^873 33,780 42 millions 4/2
4874 35,485 43 millions
Or voici l’accroissement subit qui se produit en 4 875, simultanément avec l’organisation des caisses d’épargne scolaires :
4875 44,820 45 millions.
un ancre de salut, le repos d’esprit, la dignité de la vie soustraite aux dures étreintes de la misère I Pour peu qu il sache d’histoire, il leur racontera l’émancipation de l’humanité par l’épargne et le capital, émancipation qui eût été infiniment plus rapide si l’épargne des salariés eut plus tôt trouvé un asile.
Les personnages les plus considérables de la politique, de la science et de l’industrie, ont tenu à honneur d’attacher leurs noms à la création ou au développement des grandes institutions de prévoyance populaire. Comparant les résultats de 1 acte de 1846, de Robert Peel, avec ceux de l’acte de 1861 , qui fut si favorable au développement des caisses d épargne en Angleterre, M. Gladstone disait : « Depuis la loi pour la liberté com- « merciale, il n’y a pas en Angleterre de loi qui ait contribué a « améliorer la condition des classes les moins fortunées, et, en « général, les mœurs et la richesse nationale autant quel acte de « 1861 . » Nous ne pouvions donc mieux terminer cette étude à la fois économique et morale sur la richesse, qu’en signalant l’importance de ces institutions où le capital naissant est 1 indice de la moralité et de la responsabilité qui s’éveille. Il est plus facile à l’arbre déjà fort de grandir encore qu’à la semence de germer et de sortir heureusement de terre. De là, l’intérêt qui s’attache aux faibles commencements de toute grandechose. Après avoir montré la puissance du capital, nous en avons, en quelque sorte, surpris l’éclosion dans les caisses d épargne. Nous avons vu comment on a pu dire que la caisse d épargne est l’école primaire des capitaux ; ne pourrait-on pas dire que la caisse d’épargne scolaire, qui en recueille et protège les imperceptibles germes, en est la salle d’asile ?