‹ Épargne & capital [microform]Chapitre 43 sur 60 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

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Si je fais de ces considérations historiques l’objet d’une des divisions principales de ce livre, ce n’est pas à raison des développements que j’entends leur donner ; mais l’iiisloire et l’économie politique, surtout dans la matière qui nous occupe, s’éclairent réciproquement de telles clartés que je ne pouvais négliger de fixer un instant, et d’une façon toute spéciale, l’attention du lecteur sur ce point de vue. Il est d’ailleurs difficile de tracer une ligne de démarcation rigoureuse entre l’exposition dogmatique et le point de vue historique, car l’économie politique n’est pas une pure abstraction, une construction à priori, elle repose sur une patiente investigation des faits fournis par l’histoire et la statistique, et les principes qu’elle

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établit pour eu tirer des conséquences par le raisonnement ne sont que la prudente généralisation des faits observés (1).

Il ne s’agit point ici de l’histoire de l’économie politique proprement dite, de l’histoire des doctrines et théories scientifiques (2), mais de l’histoire des faits et des pratiques économiques (3), de l’influence qu’ont exercée sur le développement de la société et les progrès de la civilisation certains phénomènes relatifs à la production et à l’emploi de la richesse ; en d’autres termes, il s’agit d’une rapide synthèse historique du point de vue économique. On a essayé bien souvent de résumer ainsi en quelques traits saisissants l’évolution historique des sociétés humaines, non seulement pour nous offrir une vive image du passé, mais pour nous faire entrevoir les destinées futures de l’humanité. Ces essais de synthèse historique sont en général peu satisfaisants ; trop souvent ils procèdent du parti pris de trouver dans l’histoire la confirmation de théories préconçues. On nous a dit, par exemple, que l’humanité est destinée à passer successivement par trois modes différents de penser : le mode théologique, le mode métaphysique et le mode scientifique ou positif (4). Je pense que les progrès de la science posi-

(t) Interdire la généralisation et l’abstraction, c’est nier la science ; c’est réduire la connaissance humaine à d’interminables nomenclatures, c’est livrer la conduite de la vie à l’empirisnae. Voir avant-propos, note 15, et chap. i, note 3, la critique injuste de M. Rümelin.

(î) La quatrième partie. Examen critique des doctrines, pourrait à plus juste titre être considérée comme un essai d’histoire de l’économie politique contemporaine.

(3) A vrai dire, cette distinction entre l’histoire de l’économie politique ou histoire des doctrines et l’appréciation des faits au point de vue économique, n’a rien de sacramentel. Derrière les pratiques il y a des théories latentes dont il est utile de démêler les causes.

(4) C’est le fond de la doctrine de M. Auguste Comte. Ou sait à quoi cela aboutit ; la religion de l’humanité ; 1a communion entre toutes les grandes âmes du passé et du présent, et la constitution dans l’Etat d’une autorité intellectuelle imposant ses décisions à la masse des citoyens et aux gouvernants eux-mêmes i!

tive ne feront pas disparaître de la scène du monde la méthaphysique et la religion (5) . On nous a dit encore (6) que l’histoire de l’humanité se résume en trois périodes : le règne de l’autorité, celui de l’individualisme et celui de la fraternité dont nous entrevoyons à peine l’aurore. Il est bien entendu que ce qu’on proscrit sous le nom d’individualisme , c’est tout simplement la liberté. J’espère que la liberté ne sera pas remplacée de sitôt par la fraternité telle qu’on l’entend, à savoir la fraternité imposée par l’Etat, ce qui serait un triste retour au premier âge de l’humanité. Je pense que, sans un peu d’autorité, celle des lois bien entendu, sub lege libertas, c’en serait bientôt fait de la liberté. Ce ne sont pas là des synthèses historiques ; ce sont des visions (7).

Voulez-vous une synthèse historique qui ait une base solide ? Voulez-vous embrasser d’un rapide et ferme regard l’histoire de l’humanité, la voie douloureuse qu’elle a parcourue ? Placez-vous sur le terrain de l’économie politique; considérez n’importe lequel des grands phénomènes économiques, pro-

(6) C’est une erreur de croire que la conception positive du monde est exclusive de l’idée de religion. Seulement c’est affaire de pur sentiment et non de science.

(6) M. Louis Blanc, Histoire de la Révolution française, tome i. — Voir là-dessus un article de M. Joseph Garnier, Histoire économique de la Révolution française, Journal des Economistes, 1847, t. xvii, p. 44. M. Louis Blanc est le type des écrivains qui écrivent l’histoire non ad narrandum sed ad probanium.

(7) Au lieu de fraternité mettez solidarité, et vous aurez la formule de Lassalle. Voir avant-propos, note 32, et chap. xx, note 11. Ce que les socialistes d’outre-Rhin n’ont pas emprunté à nos socialistes, c’est un certain souffle généreux qui se mêle à toutes leurs illusions à ces vagues aspirations qu’ils prennent pour des systèmes immédiatement réalisables. Là-bas, au contraire, quelle dureté, quelle âpreté I — Proudhon seul, entiché de métaphysique et d’hégélianisme, se pique de résister à tout mouvement de sensibilité. On sait en quels termes il a parlé de « ces huîtres attachés au rocher de la fraternité 1 »

Ce n’est qu’un glorieux qui ne dit rien de tendre.

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priété, travail, capital, crédit, et demandez-vous ce qu’il a été aux différents âges ; recherchez, par exemple, les conditions du travail sous le régime patriarcal, dans les grands empires de l’Orient, dans les républiques grecques et à Rome, sous le régime féodal ; et les quelques mots qui résument tout cela, esclavage, servage, corvée, corporations, affranchissement du travail, vous en diront plus que toutes les formules métaphysiques ou purement politiques (8). Les luttes pour la liberté politique n’ont été, au fond, que des revendications plus ou moins réfléchies de la vraie liberté économique (9).

(8) Sar le lien étroit qui existe entre les intérêts économiques et les autres grands intérêts sociaux. V. la fin du chap. i, et la fin du chap. viu.

(9) Quelles leçons nous offre, sous ce rapport, l’histoire de Rome ! on parte beaucoup des luttes que soutinrent les plébéiens pour la conquête de l’égalité politique. Eh bien ! si les p.atriciens l’eu.ssent voulu, s’ils eussent borné leur ambition au gouvernement exclusif de la République, tout en accordant aux plébéiens une sérieuse égalité civile, ceuxci, pour .longtemps au moins, eussent fait bon marché de leurs droits politiques. Les patriciens, au moment où commença la lutte, étaient en fait ou en droit en possession des trois éléments de la souveraineté, anclorilas du Sénat, imperium des magistrats, polestas du peuple ; mais ils n’en usèrent que dans des vues d’intérêt privé. Tite-Live l’a dit d’un mot ; faclione respecluque rcrum privalarum giiœ semper offccere of/icientque publich conciliis Qivre n, chap. 30). Tandis que les plébéiens, accablés par le service personnel si onéreux pendant la guerre contre les alliés du dernier roi. chargés en outre du Tribulnm ex censu, se retrouvaient, au retour de chaque expédition, en présence de leurs champs ravagés ou incultes, exposés aux exigences de créanciers impitoyables, les patriciens, au moyen de fermages illusoires, accaparaient le domaine public qui n’etait pas soumis au tributum ex censu, et ne payaient que le tribuhm temerarium, c’est-à-dire accidentel, qui n’est pas sans quelque analogie avec les anciens dons gratuits du clergé. Encore les plébéiens furent-ils quelque peu ménagés tant que dura la guerre contre les alliés du dernier roi ; mais, après la mort de celui-ci, la dureté et l’insolence des patriciens n’eurent plus de frein. Ce sont donc des causes économiques qui poussèrent les plébéiens à réclamer l’é'’alité politique, qui p>’ovoquèrent la retraite sur le Jlont-Sacré ; ce sont des causes économiques éloignées qui amenèrent la corruption de la

Mais, s’il est, entre tous, un phénomène économique dont les manifestations soient propres à éclairer l’histoire d’un jour particulier, c’est assurément celui qui fait l’objet de cette étude : le capital. L’épargne et le capital sont l’expression la plus fidèle, non seulement du développement économique, mais de l’état général d’une nation. C’est le capital qui fait passer successivement les hommes de la vie aventureuse des chasseurs à la vie pastorale et enfin à la vie agricole sédentaire. C’est le capital qui, en s’incorporant à la terre, fonde la propriété du sol.

C’est la rareté du capital qui explique la plupart des misères matérielles et morales dont a souffert l’humanité. C’est le capital qui a été la cause première de tous les affranchissements, la source de toutes les libertés. C’est l’abondance du capital combiné avec le crédit qui a rendu possibles les merveilles de l’industrie. C’est le capital privé, mis par le crédit à la disposition de l’Etat, qui a permis d’accomplir ces grands travaux d’utilité publique qui n’ont rien de commun avec ces stériles monuments érigés par la civilisation ancienne (10). C’est l’épargne et le capital qui résument le mieux l’idée de richesse, de puissance, î

de science, de lumières, de civilisation. Mais, dira-t-on, les Barbares qui ont renversé Rome n’avaient pas de capital 1 Ils n’ont rien renversé du tout. Rome était morte ; elle n’avait plus ni j

citoyens, ni capital ; les Barbares ont submergé un pays ouvert, abandonné, ruiné, non moins moralement que matériellement. )

constitution et préparèrent la ruine de la République, car les patriciens,

pour prendre leur revanche de l’égalité politique concédée aux plébéiens,

transformèrent le Sénat en un troisième ordre de l’Etat, dans lequel ils

se retranchèrent eux et leurs adhérents comme dans une forteresse. De

là les luttes sanglantes des partis, optimales et populares, abdiquant ^

aux mains de chefs puissants et redoutés, triste corruption de ces gran- ;

des dictatures qui, au temps de la libéra respubtica, avaient sauvé la

patrie.

(10) Opéra potius magna quam neceuaria, dit Suétone.

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Comme toujours, à l’approche des grands désastres sociaux, la lassitude et l’abandon s’étaient emparés du plus grand nombre ; on laissait ses champs en friche et ses maisons en ruines ; on ne plantait pas, on ne bâtissait même plus (11).

Oui, l’histoire nous montre que là où est le capital, là est la richesse et la puissance ; mais, pour qu’il en soit ainsi, il faut entendre le capital dans son sens le plus étendu, ne pas séparer le capital matériel du capital intellectuel. Qu’à un moment donné il existe dans un pays une grande accumulation de produits, ce n’est point là le capital, si on ne trouve, à côté, l’esprit d’épargne, c’est-à-dire l’activité laborieuse qui, par un judicieux emploi, fait de cette richesse la source de richesses nouvelles. L’épargne et le capital ne sont pas des phénomènes d’ordre purement matériel ; ils procèdent surtout de causes morales. Sans doute , à toutes les époques, l’humanité a épargné, puisqu’elle a accru le capital rudimentaire du premier âge ; mais, pendant une longue période, cet accroissement a été lent, insensible, semblable à cette alluvion qui, par d’imperceptibles dépôts, étend les fonds de terres qui bordent un fleuve. Cette lenteur dans la formation du capital primitif ne tient pas seulement à ce que tout commencement est difficile ; cela tient aussi

(11) Nous avons là-dessus des témoignages navrants et irrécusables, notamment des dispositions législatives, expression fidèle des conditions économiques du temps. Nous y retrouvons, à chaque pas, la trace de cette préoccupation : pourvoir au relèvement des maisons ruinées ou incendiées et abandonnées par leurs propriétaires ; encourager la prise de possession des champs laissés sans culture. La seule rubrique d un titre du code de Justinien en dit long sur tout cela : De omni agro ^serto. Les calamités, inondations, tremblements de terre et incendies, qui frappèrent une foule de grandes cités, Rome, Carthage, Ephèse, Nicomédie, sous le règne de Marc-Aurèle, semblent avoir laissé une impression de terreur qui ne s’effaça plus (Capitolinus, Vie de Marc-Aurèle, vu. Àurelius Victor, de Ccesaribus, xvi, 12). Ce fut l’an 1000 du paganisme, mais ici les pressentiments ne furent pas trompeurs.

à ce que, pendant longtemps, l’épargne n’a été pratiquée que d’une manière inconsciente, instinctive, dans des conditions économiques et sociales également mauvaises, lesquelles étaient, l’une par rapport à l’autre, à la fois cause et effet ; absence de crédit, mépris de travail ; l’esclavage ; peu de connaissances dans les sciences naturelles et, par conséquent, les perfectionnements et les inventions dans les arts utiles dûs uniquement au hasard et à l’empirisme. Aussi peut-on remarquer que les anciens, qui n’ont pas été aussi étrangers qu’on le croit communément aux théories économiques ; qui ont, par exemple, trèsbien analysé la fonction de la monnaie (12), ont complètement ignoré la théorie et le mécanisme de l’épargne. Ils ne se sont pas élevés au-dessus de l’idée d’économie, d’accumulation, de thésaurisation ; la fourmi et l’abeille sont restées leur idéal.

Rien de plus simple que la synthèse historique du point de vue du capital ; il n’y a qu’à faire l’histoire du capital lui-même, c’est-à-dire à se représenter, par grandes périodes historiques, le rôle plus ou moins important que le capital a joué dans la production, et on verra parallèlement, par la force même des choses, de profondes modifications se préparer et s’accomplir, non seulement dans le régime des diverses industries, mais encore dans l’état et la condition des personnes, sous le triple rapport matériel, moral et politique Les trois éléments de la production, la terre, le travail et le capital, sont loin d’y avoir concouru dans la même proportion à toutes les époques. Au commencement, la terre seule faisait tout pour l’homme, ce qui ne veut pas dire qu’elle fit beaucoup, surtout sous certains climats; mais enfin l’homme vit des produits spontanés de la

(12) Dans le dialogue intitulé Eryxias ou de la richesse, attribué à Eschine le philosophe, dit le Socratique, on trouve une très remarquable notion de la richesse et de l’échange, et notamment une théorie des produits immatériels.

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terre. C’est le temps des peuples chasseurs et pasteurs nomades. Le capital se réduit aux armes grossières du chasseur, à quelque bétail ; et, quant au travail, on ne saurait appeler de ce nom la vie indolente du pasteur, ni même la vie pénible et aventureuse du chasseur. Avec la vie agricole et sédentaire et une population agglomérée, il faut demander à la terre des produits plus abondants sur une espace de plus en plus réduit ; des besoins nouveaux naissent, et avec eux les différents arts, la fabrique, la manufacture. Mais l’épargne ne fonctionne pas encore depuis longtemps, le capital est rare, et c’est le travail de l’homme qui est, avec la terre, le facteur principal de la richesse. La rareté et l’imperfection de l’outillage industriel et agricole imposent à l’homme un labeur prolongé, une sorte de lutte corps à corps avec le monde extérieur, dans laquelle les résultats sont souvent peu de choses, comparés à l’effort. Enfin le rôle prééminent passe au capital ; après les développements dans lesquels je suis entré à ce sujet (13), je n’ai pas besoin d’insister ici sur la transformation industrielle opérée par l’abondance du capital sous ses diverses formes. On comprend que ces périodes ne sont pas susceptibles d’une détermination rigoureuse, qu’elles se pénètrent plus ou moins réciproquement, et qu’il faut tenir grand compte des époques de transition ; mais rien n’est plus certain et plus saisissant que la succession de ces trois âges économiques : l’âge de la terre, celui du travail et celui du capital (1 4), qui ont une bien autre réalité que les âges d’or ou de fer des poètes.

(IJ) V. chap. IV sur les services que le capital rend à la production dans les différentes industries; chap. xi, sur la révolution industrielle qui s’est opérée au Moyen Age, et notamment dans la seconde moitié du xviii siècle.

(14) M. Gladstone a dit un jour que 1e xix« siècle était le siècle des ouvriers. Il n’y a pas contradiction ; car c’est précisément l’accroissement du capital qui a élevé singulièrement le rôle de l’ouvrier. Voir chap. IV, à propos des machines.

Qu’on jette maintenant un regard sur l’ensemble des faits sociaux, et on verra s’il n’y a pas une liaison étroite entre cette rapide synthèse économique et la synthèse générale de l’histoire. C’est le capital qui détermine la nature et les formes de l’industrie. C’est par la rareté et l’abondance du capital que se mesure le degré de dénuement, de pauvreté, de richesse et de civilisation des sociétés. L’esclavage, le servage et la liberté, marquent des degrés de dépendance et d’affranchissement dans l’ordre politique comme dans l’ordre économique et c’est le manque de capital (1 5) qui a d’abord soumis les hommes à l’esclavage qui fut avant tout une servitude économique. L’esclavage lui-même fut un progrès par rapport à l’usage barbare de mettre à mort l’ennemi vaincu, qui avait encore une raison économique. Les tribus guerrières adonnées à la chasse ne pouvaient songer à nourrir du produit de leur misérable industrie d’inutiles esclaves, et il eût été dangereux de les associer à leurs exploits cynégétiques en leur donnant des armes. La vie pastorale et agricole, outre qu’elle adoucit les mœurs, rendait moins onéreux

(16) M. Charles Périn {de la Richesse, 2« édition, t. i, p. 269, note), suivant en ce point l’opinion de M. de Metz-Noblat {Phénomènes économiques, 1. 1, p. 306) enseigne que l’esclavage ne tient pas à cette cause économique, mais qu’il a sa source dans la corruption des classes inférieures et dans les vices des classes élevées. C’est au contraire l’esclavage qui a été une cause de corruption pour le maître comme pour l’esclave. Mais que parle-t-on de classes inférieures et élevées î Andromaque, Cassandre et Hécuhe furent esclaves. C’était le droit de la guerre, le droit des gens. Les premiers maîtres et les premiers esclaves furent le vainqueur et le vaincu ; le fort et le faible imposant et subissant une dépendance qui ne fut souvent que la forme d’une protection onéreuse, comme toute protection qui n’est pas celle de la loi. C’est quand on considère l’esclavage comme institution définitivement implantée dans une société plus ou moins riche et civilisée qu’il est permis de parler de

la corruption des uns et de l’avilissement des autres On pense là aux planteurs blancs et aux noirs, tous chrétiens ! Aux premiers temps du monde l’esclavage était bien moins révoltant, ce n’était guère que la misère supportée en commun.

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rentretien des esclaves qu’on chargeait des travaux les plus pénibles. C’est une cause économique, le manque de capital, qui explique un des phénomènes les plus considérables de l’histoire générale, ces grandes migrations qui de proche en proche ont peuplé les divers continents. Qu’est-ce qui contraignit les habitants des plateaux de l’Asie centrale, ce réservoir de la race humaine, à se répandre par toute la terre? le manque de capital. Dépourvus de capitaux, ne pouvant se livrer à une agriculture quelque peu intensive, il leur fallait de vastes espaces pour subsister avec leurs troupeaux, et tout accroissement de population les poussait au loin. C’est ainsi qu’ils vinrent tour à tour se ranger sur les bords de la Mediterranee, que tant davantages naturels semblaient prédestiner au grand rôle qu elle a joué dans la civilisation de l’Occident, et notamment l’admirable découpure de ses rivages si propres à favoriser l’essor de

la navigation.

De toutes les formes du capital, en effet, aucune n’est une expression plus complète de la richesse et de la civilisation qu’un grand développemment des voies de communication et des moyens de locomotion (1 6) ; qu’étaient les somptueuses voies romaines, les barques Tyriennes et Carthaginoises en comparaison de nos réseaux de chemins de fer et de nos flottes commerciales ? De tous les souvenirs d’un passé bien rapproché de nous, il n’en est pas de plus populaire que le petit nombre, le mauvais état et l’insécurité des routes. Encore aujourd’hui, presque à nos portes, dans des pays qui font de louables efforts pour tenir leur rang parmi les nations civilisées, l’industrie de voleurs de grands chemins est en pleine prospérité. Pendant

(16) Sur l’importance et le caractère des voies de communication modernes, voir chapitre xi, note 1 6 et suiv. - Les voies romaines avaient surtout un but militaire et administratif.

longtemps, la navigation côtière et fluviale , si imparfaites qu’elles fussent, étaient le seul mode de communication qui présentât quelque sûreté pour les choses et pour les personnes. C’étaient des chemins tout faits. Pour créer les voies de communications modernes, les entretenir, il a fallu les puissantes ressources des budgets alimentés par 1 épargne et le capital privés. La prodigieuse extension qu’a prise de nos jours l’industrie des transports est un des signes les plus remarquables du temps. Aucune industrie ne crée plus de valeurs. Le simple transport sûr et rapide d’un objet d’un lieu dans un autre peut en centupler la valeur, ou même donner de la valeur à ce qui en était complètement dépourvu. Quelle source de richesse pour nos climats privilégiés, que ces voies ferrées qui emportent vers le nord nos fleurs et nos fruits frais, et nous rapportent ces flots d’étrangers qui viennent l’hiver respirer l’air tiède de nos rivages, se réchauffer à notre soleil, produits qu’il faut absolument consommer sur place I

Ce que sont les voies de communication pour le commerce et l’industrie, est assez évident ; mais, on peut dire qu’elles ont transformé les conditions générales de l’existence. Autrefois, la Cour, la ville et la province formaient trois mondes à part ; la province surtont vivait de sa vie propre, et nous avons encore entendu des personnes âgées nous parler de ces temps héroïques de la locomotion où quitter sa province pour aller à Paris était considéré comme une entreprise hardie. Mais l’inconvénient le plus grave de l’absence de routes et de moyens rapides d’information, c’est que la police était très-imparfaite. Non seulement les crimes étaient fréquents, mais un grand nombre restaient impunis. Qu’en résultait-il ? C’est que quand la justice parvenait à mettre la main sur un coupable, elle se vengeait sur lui de tous ses mécomptes; elle faisait un exemple; de là ces supplices cruels, ces accumulations de tortures que

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(les juges d’ailleurs honnêtes infligeaient froidement à des malheureux. Tout se tient dans ce monde, et les effets les plus divers se rattachent souvent à une même cause. On répète volontiers ce propos banal que la richesse corrompt; moi, je dis qu’elle adoucit les mœurs. J’ai écrit au frontispice de ce livre cette parole de Bastiat : Le capital pourrait être le pivot d’une économie politique ; je dirais volontiers qu’une forme particulière du capital, les voies de communications, serait un sujet fécond d’études économiques et morales.

Un point de vue remarquable dans une étude historique sur le capital, serait de le suivre dans les transformations qu’il a subies au fur et à mesure de son accroissement. Il y a eu là une curieuse évolution qui est encore l’expression des changements survenus dans la constitution générale de la société. D’abord extrêmement mobile, le capital tend à s’immobiliser, pour se mobiliser de nouveau, mais dans des conditions toutes différentes. Les armes du chasseur, le bétail et la tente du pasteur nomade, de grossiers instruments d’agriculture, quelques provisions alimentaires, telle est la forme première du capital. Avec la vie agricole sédentaire, avec l’industrie naissante, le capital s’immobilise de jour en jour en cultures plus énergiques, défrichements, amendements, plantations, travaux de dessèchement ou d’irrigation, en constructions de tout genre ; les villes s’élèvent, les manufactures et les usines se fondent. Quelle prodigieuse immobilisation du capital représentent aujourd’hui nos usines, nos canaux, nos voies ferrées, dont la rapide construction exerça, à un moment donné, notamment en Angleterre, une attraction telle sur les capitaux, qu’on put redouter une rupture dans l’équilibre de la production. Nous avons été témoins en France de cette ardeur d’immobilisation dans les travaux d’embellissement, de démolition et de reconstruction, entrepris dans la plupart de nos grandes villes avec un regret-

table entraînement qu’on fut loin de décourager, car les travaux publics semblaient avoir perdu leur but d’utilité publique pour devenir un moyen de gouvernement (17). Mais, qu’on le remarque bien, cette facilité qu’a le capital à s’immobiliser dans de gigantesques entreprises, tient précisément à l’extrême mobilité dont il est doué aujourd’hui, mobilité qui a sa source non seulement dans l’abondance de la richesse, mais dans la rapidité des communications et dans le développement des institutions de crédit qui ont en quelque sorte discipliné le capital. Il y a là à la fois une force et un danger ; il ne saurait en être autrement. Il en est du capital comme d’une armée. Ce qui fait la force d’une armée; ce n’est pas seulement le nombre, c’est encore l’organisation, la discipline, et cette mobilité qui lui permet de se porter rapidement sur un point donné.

Peut-être un jour viendra où les hommes, ayant définitivement conquis la richesse, en possession , dans une mesure suffisante, des biens matériels, feront leur principale occupation des recherches scientifiques^ des spéculations métaphysiques et des théories d’art ; où, la sagesse politique aidant, l’histoire n’aura plus à enregistrer que les évolutions de la pure pensée ; mais jusque-là, c’est-à-dire pendant bien longtemps encore, en peut affirmer qu’étudier l’histoire au point de vue des intérêts économiques sera une assez belle manière de se donner le spectacle des choses humaines.

L’histoire contemporaine de l’Allemagne nous offre là-dessus des enseignements dont nous avons le droit de profiter, car ils nous ont coûté assez cher. Il y a là toute une légende : le docteur Stroussberg, le roi des chemins de fer, une sorte de docteur Faust moderne ; la conquête de Berlin par l’armée des financiers ; la rage des fondations ; tout cela nous a été raconté sans ménagements par les Allemands. Otto Glogau. Der Bôrse-und Gründungsschwindel in Berlin. Leipzig, 1876 (le délire de la bourse et des fondations à Berlin). W. OEchselhauser, Die Wirthschaflliche Crisis, Berlin 1876 (la crise économique).

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