CHAPITRE XXV
L’importance dn capital mise en lumière par quelques grands faits historiques.
Dans le chapitre précédent je me suis tenu, autant que possible, aux aperçus généraux ; je veux ici les confirmer par quelques exemples, les illustrer, comme disent les Anglais, par des faits précis. Cette histoire du capital n’est pas seulement écrite dans les annales de l’humanité ; elle est gravée en traits ineffaçables sur les monuments de la plus haute antiquité ; nous la retrouvons dans les cavernes qui furent la demeure de l’homme pendant l’âge de pierre, dans les cités lacustres, dans les tombeaux, dans le sein de la terre, où sont enfouis les débris des générations éteintes ; nous en exhumons des fragments d’armes, de poteries, d’ustensiles, d’outils, d’ornements, qui nous attestent le dénûment ou l’humble richesse de nos pères, et nous racontent ce que dût être la vie des hommes réduits à de pareils moyèns dans leur lutte contre la nature (1).Les bas-reliefs assyriens conservés au Musée Britannique nous apprennent comment ont été transportés les blocs de granit employés à la construction de ces monuments. Des troupes d’esclaves sont attelés à des cordes, des conducteurs armés de fouets les excitent et les frappent comme des animaux, et le bloc s’avance lentement sur des rouleaux en bois (2). Sur la place de la Concorde, le pié-
(1) Comp. chap. iii, note 3. — Voir un article de M. Emile Burnouf dans la Berne des Deux-Mondes, du 15 juin 1877, p. 752 : l’Âge du bronze et les origines de la métallurgie.
(2) V. M. Levasseur, Histoire des classes ouvrières en France depuis 1789, t. Il, p. 527. J’ai parlé ailleurs du creusement du canal de Mahmoudié comparé avec le percement de l’Isthme de Suez.
fl
CHAP. XXV. l’importance DU CAPITAL. 363
destal de l’obélisque nous représente aussi les moyens employés pour mettre en place le monument. On n’aperçoit que des cordages et des machines ; tout l’effort musculaire de l’homme se réduit à quelques marins virant gai ment au cabestan. Aujourd’hui une grue à vapeur ferait toute la besogne. Ici éclate, non pas seulement la puissance du capital considéré en lui-même, ce qui est aussi évident qu’un axiome mathématique, mais sa portée morale.
Je n’ai pas la prétention de faire ici, en quelques pages, un résumé complet et méthodique de l’histoire universelle, en relevant tous les faits économiques qui se rattachent à notre matière ; je vais à grands pas, ne m’arrêtant qu’à quelques événements d’une importance saisissante.
Dans l’antiquité, deux faits méritent d’attirer l’attention : la lutte de la Grèce contre la Perse et celle de Carthage contre Rome. Comment se fait-il que le grand empire d’Orient n’a pas pu accabler la Grèce et a été définitivement conquis par elle ? Pense-t-on que cela ait tenu seulement à la valeur de ce petit peuple? Non. Le grand empire d’Asie, malgré sa pompe et son luxe, était un pays misérable, peuplé de multitudes esclaves, où il n’y avait pas de capitaux, parce qu’il n’y avait pas d’épargne. Les Grecs, au contraire, étaient un peuple libre, adonné au commerce et à l’industrie, et les marins qui, à Salamine, montaient les vaisseaux commandés par Thémislocle, s’étaient formés dans la navigation commerciale de la Méditerranée et de la Mer Noire, tandis que les rameurs de Xerxès ne valaient sans doute guère mieux que ces esclaves des bas-reliefs assyriens. Montesquieu a dit le vrai mot la-dessus : « Dans une « nation qui est dans la servitude, on travaille plus à conserver « qu’à acquérir ; dans une nation libre on travaille plus à « acquérir qu’à conserver (3) . » L’opposition n’est même pas
(3) Esprit des lois, livre xx, chap. 4.
364 III* PARTIE. LES ENSEIGNEMENTS DE l’hISTOIRE.
assez fortement exprimée : un peuple esclave songe surtout à cacher ce qu’il possède pour le soustraire aux convoitises de ses tyrans (4), et, d’autre part, on ne peut travailler à acquérir sans conserver en même temps. Comment Carthage a-t-elle pu porter la guerre jusques sous les murs de Rome et la mettre à deux doit de sa perte ? Carthage n’était pas une nation, mais une puissante métropole commerciale qui n’entretenait que des armées de mercenaires. Il n’y avait point là toutefois les bases d’une solide grandeur, et l’or de l’Espagne fut fatal à Carthage (5), comme plus tard l’or du Nouveau-Monde fut fatal à l’Espagne elle-même.
J’ai dit, dans le chapitre précédent, quelle est l’importance du capital qui se présente sous la forme de voies de communication et de moyens de transport ; c’est la richesse et la civilisation. Athènes, Carthage, Tyr et les cités phéniciennes (6) en sont la preuve. Le moyen âge nous en offre de plus remarquables exemples encore, soit dans les Républiques italiennes, soit lorsque le génie de l’industrie et du commerce, franchissant les Alpes, se fut répandu sur le rivage de la mer du Nord.
(4) Les Athéniens avaient un vrai système de finances publiques des impôts régulièrement votés et perçus ; les Asiatiques n’étaient que de malheureux corvéables, l’impôt n’était que la spoliation pure et simple. Heeren, Politique et commerce des peuples de l’Antiquité, t. i, page 70, §3.
(5) Heeren, t. iv, p. 328.
(6) La Confédération des cités phéniciennes n’est pas sans analogie avec la Hanse germanique, dont je vais parler. Tyr, par son commerce maritime et par ses industries de luxe, ses teintureries, a plus d’un rapport avec Venise. La vieille Phénicie, à la différence de la Hanse, ne fut pas exclusivement commerciale. Nous constatons encore aujourd’hui l’existence d’un outillage industriel et agricole colossal : « La Phénicie, « dit M. Renan (mission de Phénicie), est le seul pays où l’industrie ait « laissé des restes grandioses. Un pressoir y ressemble à un arc de « triomphe. Les Phéniciens construisaient un pressoir, une piscine, « pour l’éternité. »
CHAP. XXV. l’importance DU CAPITAL. 365
Quelle étonnante fortune que celle de la Hanse germanique ? Tandis que les villes d’Italie allièrent en général le commerce et l’industrie, les villes hanséatiques s’adonnèrent exclusivement à l’industrie des transports maritimes. Les marchandises de l’Orient leur arrivaient par l’Italie et les Alpes, elles les répandaient dans le nord de l’Europe. Elles approvisionnaient l’Angleterre de produits manufacturés et en recevaient des matières premières qu’elles portaient aux manufactures flamandes. Par leurs quatre grands comptoirs de Londres, de Bruges, de Novogorod en Russie, de Bergen en Norwège, elles avaient monopolisé tout le commence des matières premières et des objets manufacturés, laines, peaux, draps, pelleteries, lin, chanvre, mines, pêcheries. Quelle figure faisaient alors au cœur de la cité de Londres, ces marchands hanséates, ces Esterlings retranchés dans leur comptoir du Stahlhof ! Pour protéger leur commerce ils avaient équipé une flotte de guerre et traitaient d’égal à égal avec les rois. Qu’étaient-ils donc ? ils n’avaient qu’un terr itoire insignifiant ; ils n’étaient rien que de puissants capitalistes par les mains desquels passait toute la richesse de ce temps. Ils prospérèrent par la liberté, qu’ils maintinrent par leurs propres efforts et aussi grâce à l’appui que leur prêtaient les plus sages des empereurs d’Allemagne, qui, ennemis des libertés municipales en Italie, les favorisaient en Allemagne, car ils y trouvaient un point d’appui contre l’aristocratie.
La sécurité et la liberté, sont la vie du commerce et de l’industrie, et c’est pour s’assurer ces biens précieux que se formèrent ces associations de villes, la ligue hanséatique, la ligue rhénane, la ligue de Souabe (7), l’union hollandaise, la confé-
(7) C’est encore le commerce qui a fait la richesse des lignes Rhénane et Souabe, à savoir : la navigation fluviale et le commerce intermédiaire de terre entre le* midi et le nord de l’Europe.
366 III® PARTIE. LES ENSEIGNEMENTS DE l’hISTOIRE.
dération helvétique, dont quelques-unes ne sont plus que de glorieux souvenirs, mais dont les deux dernières subsistent encore pour attester l’union féconde du travail et de l’épargne avec la liberté. Les Hollandais ont supplanté les Hanséates, parce que au commerce extérieur, ils ont joint les manufactures et l’industrie ; et ce n’est pas moins dans leurs richesses que dans leur patriotisme qu’ils puisèrent la force nécessaire pour se soustraire à l’abominable domination de l’Espagne. Par un juste retour de la fortune, les Hollandais, délivrés du joug espagnol, ayant puisé dans cette lutte de nouveaux éléments de puissance, s’enrichirent des dépouilles de l’Espagne, s emparèrent des plus importantes colonies portugaises des Indes orientales et d’une partie du Brésil (8).
Les croisades ont été, au moyen âge, un événement d’un intérêt universel. On les a jugées très-diversement, tant au point de vue moral qu’au point de vue économique. Ou les a célébrées comme une magnifique explosion du sentiment religieux de la
(S) Le souvenir des grandeurs de la Hanse germanique hantait 1 imagination de Frédéric List, le véritable fondateur du Zollverein allemand. Il pensait que l’Allemagne aurait pu dès lors s’assurer définitivement la suprématie industrielle que l’Angleterre conquit plus tard, grâce à sa politique commerciale. Qu’aurait-il fallu pour cela? Une protection énergique pour fonder des manufactures nationales et un petit acte de navigation que la supériorité de la marine hanséatique rendait à peine nécessaire. Mais les Anglais se ravisèrent, ils congédièrent ces marchands de l’Est, ces Esterlings ; ils apprirent des Flamands à fabriquer des draps avec leurs laines. Et puis, ajoute List, quelle intelligence chez cette noblesse allemande qui ne voulait entendre parler que de guerre et de chasse, et tout au plus d'une grossière agriculturs ! Il pensait que, pour réparer le temps perdu, le Zollverein devait s incorporer la Hollande. Il s’agissait alors d’une union national d éco-
nomie politique, p. 142). On songe aujourd’hui à une union plus intime ; et on affirme (,pas en Hollande) que ce serait une bonne fortune
pour la Hollande !
CHAP. XXV. L IMPORTANCE Dü CAPITAL.
charité chrétienne (9). Cela a été contesté par les écrivains animés du plus pur sentiment chrétien, qui ont fait remarquer qu’on se croisait avec non moins d’ardeur contre les chrétiens (1 0) que contre les musulmans. Au point de vue de l’honnêteté et de la moralité en général, elles ont été l’occasion des plus tristes scandales (11). Je me borne à tirer des croisades quelques enseignements qui se rapportent le plus étroitement à notre sujet. Pourquoi tant de misères matérielles et morales? Pourquoi le passage des croisés au milieu des peuples chrétiens est-il signalé comme un fléau ? Pourquoi cet avortement complet au point de vue des résultats qu’on se proposait? Tout cela a tenu aux tristes conditions économiques dans lesquelles se sont
(9) M. Charles Périn, de la richesse dans les sociétés chrétiennes, t. Il, p. 461 : « Qui est-ce qui poussait les croisés vers l’Orient et Chris- « tophe Colomb, si ce n’est la charité du Christ et la passion de faire « triompher sa loi au milieu des peuples qui la persécutaient ou l’igno- « raient? » Je reviendrai tout à l’heure sur la charité des compagnons et surtout des successeurs de Christophe Colomb.
(10) M. Le Play, Organisation du travail, p. 86 : « Les admirables « ressources morales et matérielles de la féodalité furent en partie gas- « pillées, dès le xi« et le xii® siècle, par les longues guerres des papes « et des empereurs, par les luttes entre les papes et les anti-papes, par « les croisades entreprises contre les hérétiques et les musulmans, puis « bientôt par les inquisitions d’Espagne et d’Italie. » — Dans un esprit de tolérance qui paraîtra excessif à bien des gens, M. Le Play (lé., p. 83), dit que : « La prospérité du Moyen Age fut provoquée par l’émulation « qui depuis l’invasion de l’Espagne par les Arabes, ne cessa de régner « en Occident entre les Chrétiens et les Musulmans. La lutte portée en « Orient par les croisades fut moins bienfaisante. L’impulsion donnée « aux idées par cet immense déplacement d’hommes se trouva plus que « balancée par la corruption qui fut introduite en Orient parmi les « croisés. »
11) Sur ces scandales aussi bien que sur les souffrances matérielles que les croisés supportèrent ou infligèrent aux Chrétiens, V. Blanqui, Histoire de l’économie politique, 1. 1, chap xiv.
368 III* PARTIE. LES ENSEIGNEMENTS DE l’hISTOIRE.
accomplies ces aventureuses entreprises (1 2) . Il faut de puissants capitaux pour une expédition maritime privée, alors même qu’elle doit donner des bénéfices considérables ; il en faut bien autrement pour une grande expédition militaire au-delà des mers, laquelle ne doit aboutir qu’à une stérile consommation de richesses. Si les nations chrétiennes de l’Occident avaient possédé, comme aujourd hui, la richesse et la science, le capital sous toutes les formes, des flottes puissantes, une expédition comme celle des croisades n’eût été qu’un jeu pour leurs efforts réunis. On a vu ce qu’a pu faire le général Bonaparte avec une poignée de soldats, alors qu’il avait contre lui la première puissance maritime du monde. C’est par le commerce, 1 industrie et la science et pas seulement avec des armes qu’il faut envahir le pays qu’on veut conquérir à la civilisation. Le général Bonaparte était accompagné d’une troupe d’élite de savants ; les croisés étaient les plus ignorants des hommes. Certes des missionnaires d’une religion de paix et de charité sont la digne avant garde de la civilisation, « mais il faut que le génie com- « mercial achève et consolide ce que l’esprit religieux a com- « mencé. Si le commerce avait été puissant au temps des croi- « sades, le contact des peuples chrétiens aurait usé l’islamisme « comme il l’use de nos jours ; Constantinople n’aurait proba-
(42) ÜQ vague espoir de s’enrichir poussait bien des gens. Il faut à chaque époque son Eldorado. La passion du jeu chez les croisés est légendaire ; on perdait jusqu’à ses armes, ses coursiers, et on se donnait au diable. On poussait à se croiser par une foule d’avantages et d’immunités. Le pape Innocent III écrivait aux chefs de la V® croisade que les croisés pouvaient prendre partout où ils le trouveraient ce dont ils auraient besoin, toujours dans la crainte de Dieu et avec l’intention de le rendre ! On ne se faisait pas faute de prendre ; quant à rendre, c était autre chose. A côté des vrais soldats, des femmes, des infirmes, des gens armés de bâtons, sur quoi dit un chroniqueur, qui en était : « Le pape « aurait bien dû envoyer un peu moins de gens à la croisade, et leur « donner des épées au lieu de bâtons l »
rJÇrfr.
CHAP, XXV. l’importance DU CEPITAL.
« blement jamais subi la domination du croissant. Ce n’est pas « par la barbarie qu’on repousse la barbarie ; et la guerre.
« quel que soit son but, est toujours une barbarie (13). » Mais comment en aurait-il été ainsi, alors que les papes interdisaient les relations commerciales avec les infidèles de l’Orient (14). En somme les croisades n’ont produit de résultats sérieux que dans un ordre d’idées tout différent de celles qui les avaient en général inspirées, en matière d’industrie, de navigation et de commerce ; et, d’autre part, ce grand ébranlement fut favorable à l’émancipation des classes inférieures de la société en Occident.
Ce fut aussi une croisade que la découverte et l’invasion de l’Amérique par les Européens. Quel triste capital y ont porté les Espagnols 1 L’Amérique du Sud s’en ressent encore. Ils ont anéanti des populations inoffensives, et les faibles débris qui en subsistent encore ressemblent à ces animaux timides que de mauvais traitements infligés sans raison ont effarouchés et que rien ne peut rassurer. « C’est pour avoir exterminé les indi- « gènes de ce vaste continent, qu’il a fallu avoir ^ recours a « l’esclavage des nègres pour la culture. La religion n’a pas « suffi pour empêcher ce double attentat, et c’est notre siècle « calculateur qui répare le mal fait par des siècles de foi. (1 5).» L’Espagne déploya sur son propre territoire européen, la même fureur de destruction qu’en Amérique, en poursuivant la dispersion et l’anéantissement de ces industrieuses populations mauresques, si laborieuses, si intelligentes, si habiles dans tous les arts mécaniques et dans l’agriculture, qui avaient couvert
(13) M L. de Lavergne, de l’accord de la Politique et de la Religion, Revue des Deux-Mondes du 1 5 novembre 1 862. page 421 .
(14) Puis, tout en maintenant la prohibition; les papes délivraient des licencL. qu’ils faisaient payer fort cher. Théodore Fix Elude sur ,es Traités de Commerce, Journal des économistes, 1843, t. iii, p. iü.
(13) M. L. de Lavergne, article cité à la note 13 ci-dessus.
370 ni* PARTIE. LES ENSEIGNEMENTS DE l’hISTOIRE.
ses provinces méridionales de ces beaux travaux d’irrigation qui font encore aujourd’hui leur prospérité. Dans un temps où on en était réduit aux formes primitives de l’industrie domestique agrandie ; où les procédés de fabrication ne se transmettaient guère que par la tradition, comme un mystérieux héritage de famille ; la perte de cette race d’hommes représente pour l’Espagne la perte d’un immense capital, qu’elle n’a pas remplacé. Elle a cru que l’or du Nouveau-Monde lui tiendrait lieu de capital, et elle imposa à ses possessions d’outre-mer le plus dur régime colonial ; mais le complément obligé de ce système colonial, c’est que la métropole possède des manufactures dont elle échange le produits avec ceux de ses colonies, et l’Espagne laissa tomber ses manufactures. Quand il n’y a pas dans un pays de vrais capitaux productifs, l’or a beau y arriver en abondance, il fuit encore plus vite, et on finit par ne plus avoir les moyens de le retenir ou de l’y rappeler. L’Espagne possédait dans son climat, sa position géographique, l’énergie de ses populations, tous les éléments de la plus grande prospérité industrielle et commerciale, et cette prospérité, il ne s’agissait pas pour elle de la conquérir, mais simplement de la conserver, car, au commencement du xvi® siècle elle était en avance sur toutes les nations. Deux règnes funestes,ceuxdeCharles-Quint et de Philippe II lui ont ravi tous ces biens et lui ont préparé, par sa ruine économique, sa déchéance politique. Pour réaliser leurs rêves de domination universelle, ces souverains ne demandaient que deux choses, qui leur paraissaient nécessaires et suffisantes à l’entretien de leurs flottes et de leurs armées ; de l’or à l’Amérique et des services personnels à leurs sujets espagnols. On se précipita, en effet, dans les services personnels, civils, militaires, ecclésiastiques. Le bilan de ces deux règnes est assez significatif : l’extermination des Indiens et des
CH AP. XXV. l’importance DU CAPITAL. 371
Mauresques, la traite des noirs (16), le régime colonial le plus dur et le plus inintelligent, le système douanier le plus prohibitif ; l’inquisition florissante en Espagne et transportée en Amérique; l’anéantissement de toute liberté religieuse, de toute liberté individuelle, municipale, politique. Le lecteur qui sait dans quelle large acception nous prenons ce mot capital, c’està-dire comme exprimant la puissance productive acquise, ne s’étonnera pas si nous résumons tout cela dans une formule économique : destruction du capital et de l’esprit d’épargne incompatible avec le mépris de toute profession autre que celle des armes. Une seule chose, en effet, reste intacte, la valeur naturelle à ce peuple que les folies de ses gouvernants, des tyrannies d’espèces diverses ont pu ruiner sans jamais l’avilir.
L’Amérique du Nord a vu sur ses rivages une invasion différente de celle qui fut infligée à l’Amérique du Sud : ce fut le jour où le vaisseau La Fleur de Mai débarqua sur les côtes de la Nouvelle-Angleterre ces intrépides émigrants qui, pour conserver la liberté de leur foi religieuse, avaient abandonné leur patrie. Qu’apportaient-ils donc avec eux? Peu de richesses apparentes, mais un immense capital intellectuel et moral, de rigides vertus, l’ardeur au travail, l’esprit d’ordre et d’épargne, des connaissances dans toutes les sciences et tous les arts de la
(16) On sait ce que notre temps a fait (voir la note précédente) contre cette abominable pratique. Ce sont les nations les plus riches par leur commerce ou leur industrie, l’Angleterre, la France, les Etats du Nord de l’Union Américaine, qui y ont concouru. C’est la richesse, le capital des blancs qui fera disparaître la traite. On s’est beaucoup préoccupé, en Angleterre, de l’abolition de la traite à Zanzibar. Voici les conclusions de sir Bartle Frère, promoteur de l’enquête ouverte à ce sujet : « Vous pouvez arrêter le traité par la force, mais vous n’obtien- « drez qu’un temps d’arrêt momentané, tant que le commerce n’aura a pas pris à la côte orientale d’Afrique l’extension qu’il a reçue à la côte « occidentale. » V. là-dessus dans la Revue des Deux-Mondes du 45 septembre 1874, un article de M. P. D. Thouvenin : \' Esclavage à Zanzibar.
(47^ On songe aux paroles deTite-Live dans sa préface : •
« qui mores fuerint -, perquos viros, quibus artibus, domi militiæque et « mrtura et auctum imperium sit. » Il a dit au môme endroit : « Res « auæ ab exiguis profecta initiis, eo creverit ut jam magnitudine labo- « ret sua » Et on ne se fait pas faute de prédictions sinistres, à ce suîet Dour la plus grande édification des peuples européens. J’espère que les’ Américains nous offriront d’autres leçons que celles qu on voudrait tir6r dô leur abaissement futur :
372 111* PARTIE. LES ENSEIGNEMENTS DE l’hISTOIRE.
civilisation. Avec cela le capital matériel fut bien vite créé. Aucun exemple ne montre mieux que le capital n est pas un simple amas de richesses mais bien la puissance productive qui sait les mettre en œuvre et les accroître sans cesse. Je n insiste pas sur ce qu’a été le prodigieux accroissement (17) de la grande République Américaine. Que le souvenir de tant de luttes glorieuses pour la liberté religieuse et politique ne la laisse pas plus longtemps infidèle à la liberté économique 1
Un des plus tristes côtés des croisades, c’est qu’elles surexcitaient l’esprit d’intolérance et de persécution parmi les chrétiens. D’une croisade à l’autre on s’entretenait volontiers la main en courant sus aux hérétiques, ce qui paraissait pour le moins aussi méritoire et était en général plus profitable. La plus détestable de ces croisades contre des chrétiens, a été celle dont la révocation de l’édit de Nantes, sous Louis XIV, Mt le signal. Sans doute les cruautés commises contre les Albigeois sont révoltantes, mais elles ne nous surprennent pas, car elles sont en harmonie avec le fond du tableau, avec les mœurs violentes et fanatiques de l’époque. A la lin du xvii* siècle, en France, dans ce pays illustrés par les plus beaux génies dans les lettres et dans les arts, admiré comme le modèle de la société polie, ce regain de barbarie n’excite pas seulement l’indignation et l’horreur, il étonne, il confond, Mais tout a été dit la-des-
Di, prohibete minas, di, talem avertite casum '
CHAP. XXV. l’importance du capital. 373
sus (18). Je veux seulement signaler et caractériser les conséquences économiques : « La révocation de l’édit de Nantes fit « déchoir la France de la haute situation où elle s’était élevée,
« surtout de 1 629 à 1 661 , elle tarit l’une des principales sourit ces de la prospérité intérieure pour en répandre les bienfaits « sur l’Angleterre, la Hollande et l’Allemagne du Nord ; enfin « elle souleva contre la France des sentiments de haine qui « amenèrent bientôt les désastres (19).... » Les réfugiés français ont créé l’industrie suisse : « Ce furent ces Français qui « établirent des chapelleries, des imprimeries, des poteries, des « fabriques d’indiennes, de cretonne, de bas, de tanneries , « d’autres ouvrirent des boutiques et exercèrent diverses in- « dustries qui rendirent la prospérité à Lausanne et la créèrent « dans les autres villes (20). L’Allemagne doit ses premiers « progrès dans les manufactures à la révocation de l’édit de « Nantes et aux nombreux réfugiés que cette mesure insensée « avait conduits dans presque toutes les parties de l’Allemagne « et qui répandaient partout les industries de la laine, de la (x soie, de la bijouterie, des chapeaux, des verres, de la porce- « laine, des gants, et bien d’autres encore (21). » C’est l’électeur de Brandebourg qui fit les plus grands efforts pour attirer les réfugiés protestants dans ses Etats, et il y réussit. Ils relevèrent Magdebourg, ruiné par la guerre de trente ans. Berlin
(18) Voir ci-dessus chap. xix, notes 25 à 29. — V. chap. xx à la fin de la note 7. pour les odieux motifs de la persécution. M. Le Play, Organisation du travail, p. 107, note 1, met sur la même ligne les confiscations décrétées contre les protestants et les confiscations exercées sous la Terreur.
(19) M. Le Play, Organisation du Travail, p. 112
(20) A. Verdeil, Histoire du canton de Taud, Lausanne 1854, 2® édition, t. n, p. 269.
(21) Frédéric List, Système national d’économie politique, p. 187.
374 III* PARTIE. LES ENSEIGNEMENTS DE l’hISTOIRE.
est encore la ville qui y gagna le plus (22). La Hollande dut aux réfugiés le développement de plusieurs industries, notamment du papier et de l’imprimerie (23). Ce sont enfin des protestants français qui firent l’éducation des ouvriers de Manchester.
Qu’avaient donc emporté de France tous ces proscrits? Ce que les émigrants de La Fleur de Mai avaient emporté d’Angleterre : le capital. Ils n’emportèrent pas les manufactures, les métiers, leurs richesses matérielles; ils emportaient leur habileté, la connaissance des affaires, des habitudes d’ordre et d’épargne, et la force morale qu’attestait leur invincible attachement à leur foi religieuse. C’est cette généreuse semence de richesse et de vertu que la France jeta à pleines mains, par toute l’Europe. Si l’Europe coalisée, envahissant la France, eût détruit ses usines, brisé ses métiers, ravagé ses campagnes, emporté son argent, mais eût laissé intactes les forces vives représentées par cette industrieuse population, le dommage eût été moins grand et plus promptement réparé. Je me plais (24) à constater cette sorte d’immatérialité de la richesse et du capital, cette prééminence du capital intellectuel et moral.
La Chine nous offre, à cet égard, un remarquable enseignement. Voilà un pays qui est entré le premier dans la voie de la civilisation ; il s’est illustré par des découvertes merveilleuses dont nous avons de bonne foi revendiqué l’honneur, la boussole, la poudre, l’imprimerie; le chinois est laborieux, appliqué.
(22) Ch. Weiss, Histoire des réfugiés protestants de France, 1. 1, p. 4 55 et suiv.
(23) E. Verdeil, De l’industrie moderne, p. 70.
(24) Ce n’est point là, pour l’Economie politique, une pure satisfaction d’amour-propre ; nous verrons, au chapitre xxvn, de quelle importance est ce point de vue dans l’appréciation des doctrines erronées sur le capital.
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CHAP. XXV. l’importance dü capital. 375
économe ; « Il semble toujours, en parcourant ses annales, que « ce peuple va prendre place à l’avant-garde de la civilisation « et du progrès. L’illusion est vite dissipée. Le chinois n est ni « navigateur, ni militaire ; il est lettré peut-etre, mais il ne « possède ni le génie de l’art, ni le génie de la science, ni celui « de la grande industrie. Dans l’ordre politique, il a marché « d’une sorte d’indépendance patriarcale à une centralisation « absorbante, à un despotisme aussi fiscal et aussi implacable « qu’aux derniers jours de l’empire Romain. Des doctrines « spiritualistes de Lao-Tseu et des enseignements si élevés de « Confucius, il a reculé jusqu’au Bouddhisme, ou plutôt à « l’athéisme.... En Chine, les inventions les plus splendides ou « les plus utiles n’ont pas eu de lendemain.... spectacle éton- « nant d’une civilisation qui se pétrifie (25). » Avec tant d éléments de prospérité, qu’a-t-il donc, en somme, manqué à la Chine pour monter au premier rang des nations civilisées ? Les nobles aspirations vers l’art, la science, la liberté... 1 excelsior... tout ce qui constitue le vrai capital intellectuel et moral d un
peuple.
Laissant de côté les événements historiques proprement dits, ceux qui ont une date précise ; considérant surtout les grandes évolutions de la pensée humaine, et me bornant d’ailleurs à grouper ici quelques traits épars dans ce livre, je rappellerai l’influence que l’accroissement du capital a exercée sur l’opinion que les hommes se sont faite de la nature et de l’emploi de la richesse ; sur les formes de l’industrie ; sur les théories morales et les doctrines religieuses ; sur les rapports du pauvre et du riche, les vertus et les obligations particulières qu’on leur a recommandées ; sur les modes d assistance publique et privée.
(25) M. Ad. de Fontpertuis, la Chine, ses Productions, ses Industries et son Commerce, Journal des économistes du 4 5 juin 1878, p. 431.
376 III® PARTIE. LES ENSEIGNEMENTS DE l’hISTOIRE.
l’aumône et la charité; sur l’épargne et les caractères du luxe aux différentes époques ; sur le système des contributions, la substitution des impôts en argent aux prestations en nature, aux corvées et services personnels de tout genre ; sur les finances et le crédit public, et, par conséquent, sur la puissance collective de l’Etat ; sur la manière d’entendre les contrats que les hommes font entre eux pour acquérir la richesse ou pour la mise en œuvre de la richesse acquise, sur le prêt d’argent et l’intérêt du capital.
J’ai plus d’une fois signalé les rapports intimes qui existent entre la richesse et le capital d’une part, et les intérêts moraux, les instincts les plus élevés de notre nature. Il y a des gens qui affectent d’opposer ces choses ; d’opposer, par exemple, un patriotique désintéressement à la recherche de la richesse. A cela je répondrai tout d’abord que la communauté des intérêts matériel est un lien puissant entre les citoyens d’un même pays; je dirai plus ; c’est cette communauté d’intérêts qui est bien souvent le commencement du patriotisme ; c’est notamment la richesse et le capital qui ont fait la France, qui ont créé l’idée de patrie. Il n’y avait pas encore de patrie française, lorsque le pays qui devait être un jour la France, était morcelé en une multitude de petites souverainetés hostiles entre elles, hostiles à toute idée de pouvoir central. A cette époque il existait d’autres liens que celui de la patrie : on était plus ou moins attaché, le seigneur au roi, le vassal à son seigneur, le bourgeois à sa commune, l’artisan à sa corporation , le moine à son ordre et à son couvent. Le lien féodal n’était pas le patriotisme, car le même individu pouvait être le vassal de deux princes ennemis ; l’insubordination féodale n’était pas l’amour de la liberté. C’est derrière les murailles des villes enrichies par le commerce et l’industrie qu’ont pris naissance le goût sérieux et réfléchi de la liberté et le besoin d’unité politique, comme gage d’une sécurité
CH AP. XXV. l’importance DU CAPITAL. 377
plus grande. Ces gens des communes ne firent pas trop mau- i
vaise figure sur les champs de bataille et, en plus d une ren- i
contre, ils eussent sauvé la patrie, n’eût été la jalousie de la cavalerie féodale (26), aussi inintelligente que brave. Cest donc de leur sang comme de leurs biens qu’ils ont aidé la royauté à i
fonder la France, dont f aristocratie féodale n a cessé de rever le i
démembrement à son profit jusqu’au jour où elle a été réduite à l’impuissance. Nous avens vu les intérêts économiques fonder i
encore bien d’autres patries, dans l’Amérique du Nord, dans i
l’Amérique du Sud ; et nous savons assez que le Zollverein , l’union douanière, n’a été que le prélude de l’unité germanique. .\
(26) En 1302, à Courtray, les communes avaient vigoureusement engagé l’action ; la cavalerie leur passa sur le corps pour aller, comme on sait, culbutler dans les fossés. — En 1346, à Crécy, le roi Philippe, impatient des archers qui étaient devant lui, s’écria : « Or los, tuez toute cette ribandaille qui nous lient la voie sans raison ! » En 1415, à l’offre de la ville de Paris d’envoyer mille arbalétriers, le sire Jean de Beaumont répondit : « Qu’avons-nous besoin de l’assistance de ces gens de boutique? »