CHAP. XXVI. REVUE SOMMAIRE DES DOCTRIEES
écrivains qui paraissaient combattre sous le même drapeau, sont en contradiction choquante : Carey nous affirme que le chasseur sauvage pratique énergiquement l’épargne ; un autre vient de nous dire que chez ce même sauvage l’épargne ne saurait exister (1 3) ; et, qu’on le remarque, c’est la même assertion d’Adam Smith qui provoque chez les deux la même récolte. On connaît assez les opinions de H. Carey en matière de liberté commerciale. Sa violente sortie contre l’épargne est ici motivée en particulier par son antipathie pour la doctrine économique qui fait de la matérialité une des conditions de la richesse, et il croit prouver en faveur de sa thèse en faisant voir que des amas de produits ne font pas la richesse. Mais nous avons dit celà 1 II affirme qu’il n’y a richesse acquise que lorsque ces produits se sont transformés en capital fixe : « La tendance au « progrès, dit-il, est en raison de la proportion croissante du « capital fixe par rapport au capital mobile (14)... » Mais nous avons aussi affirmé cela, seulement en des termes moins absolus I (1 5)
C’est un zèle immodéré pour l’impôt unique sur le capital fixe qui a conduit M. Ménier à critiquer vertement la théorie de la formation du capital par l’épargne (16). « S’il en « était ainsi, dit-il, il suffirait que l’on mangeât moins pour « que le capital fut accru ; les peuples les plus riches seraient « les plus mal nourris. Que le Nouveau Calédonien épargne « tant qu’il pourra de la viande de baleine pourrie, il est évi-
(1 3) Voir la note 8 ci-dessus. On serait vraiment tenté de se dire : De qui se moque-t-on ici ? C’est tout à fait le ton des plaidoyers pour les causes perdues.
(14) Carey, Principes, tome iii, page 39.
(15) Voir ci-dessus chapitre xxiv, note 15.
(16) Ménier, Y Impôt sur le capital, livre n, chap. v. Comp. chapitre XXII ci dessus, notes 11 et s.
« dent qu’il n’arrivera jamais à un grand capital. » — Et plus loin : « L’avare légendaire qui garde ses écus dans sa cave et « ajoute un écu à ses écus déjà existants, il épargne, certes...» Mais non I le Nouveau Calédonien accumule, l’avare thésaurise. Ils n’épargnent pas. Que les économistes toutefois ne se hâtent pas trop de se rétracter et de reconnaître que l’épargne ne produit pas les capitaux, car M. Ménier leur dirait qu’ils se trompent et que l’épargne produit des capitaux : « Et cependant on « ne se trompait pas en disant que l’épargne était productive ; « seulement comme on n’avait pas encore observé suffisamment « le jeu des capitaux circulants et des capitaux fixes, on avait « mal compris le phénomène de l’épargne. Nous en avons déjà « indiqué le caractère ; il consiste, non pas à entasser des capi- « taux circulant les uns par dessus les autres, mais à convertir « la plus grande partie des capitaux circulants en capitaux « fixes (17). » Est-ce que jamais économiste a recommandé d’entasser indéfiniment des capitaux circulants les uns sur les autres et de s’abstenir soigneusement de les convertir en capitaux fixes? Est-ce que chacun ne s’empresse pas de vendre les denrées qu’il détient pour les transformer en argent et de faire un emploi profitable de cet argent? Entendez-vous seulement vous élever contre une parcimonie exagérée, contre une thésaurisation inintelligente ? Mais nous sommes tous d’accord làdessus, c’est en vérité vouloir se donner à trop bon marché, un brevet d’invention, que de qualifier de doctrines nouvelles sur l’épargne, sur les capitaux fixes ou circulants, ce qui n’est qu’une manière moins clairs de dire ce qui a été dit plus clairement. J’appliquerais volontiers à tous les auteurs dont j’ai parlé dans ce chapitre, et ils ne sauraient s’en plaindre, car ils ont parlé assez irrévérencieusement des maîtres de la science,
(17) M. Ménier, Impôt sur le capital, loc. cit. p. 127.
CH AP. XXVII. ERREUR FONDAMENTALE
je leur appliquerais le jugement (18) porté par Lessing sur je ne sais quel livre : « Il y a, dit-on, dans ce livre, beaucoup de « choses bonnes et neuves : malheureusement le bon n’est pas « neuf, et le neuf n’est pas bon ! »