CHAP. XXVIII. ÉVOLUTION DANS LES DOCTRINES
profit de l’entrepreneur, mais n’ajoute rien à la théorie de l’école française.
Ce qui nous importe le plus, c’est le procédé par lequel on est arrivé à prouver que l’entrepreneur n’a aucun droit au profit comme indemnité des risques qu’il a courus. La chose est bien simple : l’entrepreneur ne court aucun risques. Comment, mais n’y a-t-il pas des entrepreneurs qui se ruinent? sans doute, mais la classe des entrepreneurs ne se ruine pas. Comme cela est pratique ! Voilà un entrepreneur qui hésite à se lancer dans une entreprise , et , pour l’encourager , vous lui dites ; ne craignez rien I si vous vous ruinez, d’autres viendront après qui feront fortune. — Il se décide pourtant en se disant ; qui ne risque rien ne gagne rien, je réussirai peut-être et réaliserai un bénéfice. — Non I vous n’avez aucun droit à ce bénéfice possible, car, en conscience, scientifiquement parlant (12), vous ne courez aucun risque. — Comme celà est encourageant, surtout s’il s’agit de fonder une industrie nouvelle dans laquelle on ne peut pas dire encore que, en moyenne , les entrepreneurs ont réussi !
Cet argument saugrenu a fait fortune ; il est devenu le grand cheval de bataille des agitateurs allemands. Lassalle n’en démordait pas ; le risque est une pure illusion ; le producteur court des risques, mais la production n’en court pas I Mais comment se représenter cette production ? La chose est bien simple : fusionnez en une seule association tous les fabricants de chapeaux du monde, et vous verrez s’ils feront de mauvaises affaires ! non, sans doute ; armés du monopole, qui sera la conséquence forcée de ce régime sociétaire, ils s’arrangeront pour
(12) 11 faut voir avec quelle superbe pitié M. Julius Pierstorff, p. 82 de l’ouvrage cité à la note 7 ci-dessus, répond aux économistes français qui parlent des risques de l’entrepreneur : « Bonnes gens, ce sont là des « considérations d’économie privée, pas d’économie générale ! »
vendre très-chers leurs chapeaux, et il est probable que le genre humain sera très-mal pourvu de mauvais chapeaux. Nous connaissons depuis longtemps cette organisation du travail.
Mais à qui revient l’honneur d’avoir mis le socialisme militant sur la trace de cette découverte? C’est Rodbertus (13), dans ses lettres sur les questions sociales, qui, mettant à profit les idées déjà répandues en France, y ajoutant du sien, a fourni la matière première de toutes les élucubrations de métaphysique sociale qui se sont produites depuis en Allemagne. Le système de Rodbertus (14) se réduit à ceci : Toute richesse est le produit du travail ; la rente de la terre, le revenu du capital et le profit de l’entrepreneur qui ne sont qu’une même chose, sont autant de détournements (1 5) commis au préjudice des travailleurs. Le capital comme la terre devraient être des instruments de travail à la disposition de tous. La véritable notion du capital est celle du capital national et non de capital privé. Or, il est évident que si vous considérez ce capital dans son unité naturelle, exploité collectivement, il ne saurait donner que des profits, et nous voyons en effet que le capital de l’humanité va tou-
(13) Rodbertus, Sociale Briefe, Berlin, 1850, 1851. Dans sa troisième lettre à Kirchmann, il prend parti pour Proudhon contre Bastiat.
(14) 11 a la prétention de n’avoir fait que développer les idées de Adam Smith et de Ricardo sur la productivité du travail. Pour un rien, les Allemands transformeraient les deux illustres Anglais en socialistes. Ils veulent absolument qu’ils aient entendu que la richesse est le produit du travail sans le concours de la terre ni du capital. M. Julius Pierstorff (p. 71 en note) plaisante M. Joseph Garnier pour avoir dit que Adam Smith, en partant de la productivité du travail, sous-entendait avec le concours et de la terre : « On voit par là combien peu les a Français ont l’intelligence des penseurs Anglais dans les matières écoa nomiques, et comme ils sont prompts à écarter tout ce qui contrarie a le cours de leurs idées. Toujours harmonie, jamais discordance. »
(15) Détournements d’un caractère purement économique, ajoute Rodbertus, et sans lesquels toute civilisation eût été impossible dans le passé. — Ce sont les catégories historiques de Karl M.irx.
jours croissant. Un capitaliste et un entrepreneur peuvent se ruiner par l’effet de la concurrence; un peuple considéré comme capitaliste et entrepreneur fait toujours ses affaires. C’est une sorte de panthéisme économique.