CHAPITRE I
Position de la question
On s’est plu de tout temps à représenter la science sous l’image d’un sommet élevé où il n’est donné qu’à quelquesuns d’atteindre, et c’est là que le poète a placé ces temples sereins d’où un petit nombre de sages, en possession de l’éternelle vérité, contemplent à leurs pieds, dans un calme divin, les stériles agitations des hommes plongés dans les ténèbres de l’erreur. Mais c’est là une image plus grandiose que consolante, et si on conçoit que cette contemplation solitaire et égoïste de la vérité puisse jusqu’à un certain point suffire dans l’ordre des sciences mathématiques, des sciences naturelles, dans la métaphysique transcendante, il n’en est pas de même des sciences morales proprement dites. Celles-ci ne doivent aspirer qu’à descendre de ces hauts sommets et à se répandre parmi les hommes dont elles ont pour but de diriger les actions dans toutes les circonstances de la vie, en leur enseignant ce qui est bien, ce qui est utile, ce qui est juste.
Au premier rang de ces sciences dont il importe si fort de faire pénétrer les notions dans la société, il faut placer l’Economie Politique. Malheureusement le nom seul de cette science semble avoir le privilège de susciter les appréciations les plus fausses, les plus contradictoires. Il en est à qui elle fait concevoir les plus ambitieuses espérances et qui n’en attendent rien
moins qu’une solution prompte et définitive de toutes les grandes questions sociales ; d’autres la croient à peu près impuissante et ne lui accordent qu’une froide estime ; quelques-uns la nient purement et simplement ; d’autres l’accablent de leur mépris ou la poursuivent de leurs railleries ; un grand nombre enfin l’attaquent avec la dernière violence.
Je prends à partie les plus modérés de ces adversaires, ceux qui, sans contester l’utilité des études économiques, ont dit néanmoins ; l’économie politique n’est pas une science. Je pense au contraire que, de toutes les sciences morales, aucune ne mérite mieux le nom de science que l’économie politique. C’est ce que je vais essayer de démontrer ; ce sera le meilleur moyen de mettre en lumière l’objet particulier que je me suis proposé dans ce travail.
A quelque point de vue qu’on se place pour définir la science en général ; soit que, la considérant comme faite, comme objet d’étude et d’enseignement, on la définisse synthétiquement un ensemble de connaissances se rapportant à un objet commun et méthodiquement coordonnées entre elles ; soit que, la considérant dans le procédé analytique à l’aide duquel elle se forme, on dise que la science n’est autre chose que la réflexion appliquée aux notions du simple bon sens ; dans tous les cas, l’économie politique va nous apparaître comme une véritable
science.
Procédons analytiquement et appliquons notre réflexion à un fait bien simple mais bien saisissant aussi : l’homme a des besoins et, pour arriver à les satisfaire, il travaille (1).
(1) On procéderait de la même façon pour la science du droit, par exemple. Le fait primordial à considérer serait celui-ci : l’homme, intelligent et libre, vit et est fait pour vivre en société. De là découle la nécessité de mettre la liberté de chacun d’accord avec la liberté de tous, ce qui est précisément l’objet du droit.
Qu’est-ce que travailler ? C’est appliquer les forces de son corps et surtout de son esprit à vaincre les obstacles qui s’opposent à ce que nous fassions servir la nature à la satisfaction de nos besoins. Le savant découvre les lois qui régissent le monde matériel ; l’ingénieur, le mécanicien, le manufacturier, le commerçant, les mettent à profit pour extraire de la terre mille produits divers, les transformer, les approprier à nos besoins et les mettre à la portée du consommateur.
L’homme, disons-nous, travaille pour satisfaire ses besoins ; mais ces besoins sont en nombre infini, et nous voyons cependant que chaque homme s’attache à ne produire qu’une seule espèce d’objets. C’est la division du travail, qui a pour effet de rendre le travail plus fécond parce que en faisant toujours la même chose on arrive à la faire plus vite et mieux. L’homme recherche tous les moyens de rendre son travail plus productif, d’obtenir le plus de produits possible avec le moindre effort ; mais ce n’est pas seulement parce qu’il redoute cet effort, c’est parce qu’il conquiert ainsi le temps pour produire autre chose, pour satisfaire des besoins d’un ordre plus élevé (2). C’est de là aussi que procède l’invention des instruments et machines de tous genres. Enfin, par une admirable évolution, il est arrivé que l’homme, après avoir débuté dans la vie économique par le mépris du travail qu’il considérait comme une œuvre servile, a reconnu que le travail libre, honoré, respecté, est seul fécond.
(2) La division du travail est une des grandes lois de la nature. Quand on remonte l’échelle des êtres vivants, à mesure qu’un organisme se perfectionne, on voit s’opérer une division plus grande des fonctions accomplies par des organes spéciaux. C’est l’économie politique, cette science si dédaignée par quelques-uns, qui, par ses analyses ingénieuses, a mis la physiologie sur la trace de cette conception qui, transportée ainsi de la science sociale dans la biologie, y a trouvé naturellement une extension nouvelle. Voir Herbert Spencer, Introduction à la science sociale f clup. XIV.
Division du travail, liberté du travail, emploi des machines, telles sont les vraies conditions de 1 industrie humaine.
Mais, dans ce régime de la division du travail, chaque homme ne produisant qu’une même espèce d objets et beaucoup plus qu’il ne lui en faut pour sa consommation personnelle, comment se procurera-t-il tout ce qu’il ne produit pas ? Par l’échange. Mais cet échange, ce troc, je ne l’aperçois pas. Pourquoi ne troque-t-on pas directement ce dont on veut se défaire contre ce qu’on veut obtenir ? Parce qu’il serait le plus souvent difficile de rencontrer la personne qui, à la fois, possédât ce qu’on désire et eût besoin de ce qu on peut donner en échange. Que fait-on? On vend, et puis on achète. On vend, c’est-àdire on échange l’objet dont on veut se défaire contre une certaine marchandise appelée monnaie, et avec cette monnaie on achète l’objet dont on a besoin. Qui ne voit que l’échange, sous cette complication apparente puisqu il se décompose en deux opérations, est infiniment plus commode ? Mais cette vente et cet achat supposent deux choses ; d’abord une monnaie, c est-àdire une marchandise qu’on est toujours disposé à accepter en échange ; puis des commerçants qui font profession d acheter et de vendre, c’est-à-dire qui sont toujours disposés à acheter précisément parce qu’ils sont toujours disposés à vendre.
Les choses s’échangent donc les unes contre les autres, ou mieux se vendent et s’achètent ; elles ont une valeur, un prix, ce prix n’étant que leur évaluation en monnaie, et toute marchandise pouvant servir à en évaluer une autre. Qui fixera cette valeur, ce prix? Ne dites pas que les choses ont d’autant plus de valeur ou de prix qu’elles sont plus propres à satisfaire un besoin impérieux, car un morceau de pain vaut moins qu’un diamant ; c’est que le pain abonde, tandis que le diamant est rare. Les choses changeraient de face dans un désert, où on serait menacé de mourir de soif et de faim ; on donnerait tous
les diamants du monde pour un morceau de pain ou un verre d’eau. La valeur est donc faite d’utilité et de rareté. Ne dites pas non plus que le prix d’une chose est déterminé par ce qu’elle a coûté à produire. Qu’importe à l’acheteur, si vous n’avez produit qu’à grands frais ce qu’un autre a produit à moindres frais. En somme, le prix sera déterminé par la concurrence que se font naturellement les vendeurs d’une part et les acheteurs, l’abondance de l’offre combinée avec la rareté de la demande faisant baisser les prix que la diminution de l’offre et l’accroissement de la demande relèveront. Voilà donc, en vertu de cette loi de la concurrence, tous les producteurs tenus de faire le mieux possible, de vendre au plus bas prix possible. De là une lutte, une émulation, le développement de l’esprit d’invention, dont la société entière profite.
Quelle masse de monnaie il va falloir pour solder tous ces achats 1 Rassurez-vous ; on peut acheter sans argent, en promettant de payer et remettant au vendeur une promesse écrite de payer dans un certain délai le prix convenu. Le vendeur veut-il acheter lui-même d’un tiers, il lui cédera en paiement sa créance et le titre qui la constate, lequel pourra ainsi passer indéfiniment de main en main jusqu’au jour de l’échéance où le détenteur actuel en recevra le montant en monnaie des mains du souscripteur originaire. A combien de ventes et d’achats ce simple morceau de papier n’aura-t-il pas suffi ? Ainsi, à côté de la monnaie, qui n’est elle-même qu’une marchandise et tire sa valeur, sa puissance d’échange de la valeur même du métal dont elle est faite, voilà une monnaie de papier, une monnaie fiduciaire, c’est-à-dire qui tire toute sa valeur de la confiance qu’on a dans la solvabilité de celui qui a promis de payer ou de ceux qui ont garanti le paiement. Voilà encore un grand phénomène économique ; le crédit.
L’homme produit la richesse, c’est-à-dire l’ensemble des
choses nécessaires à la satisfaction de ses besoins ; il produit pour consommer. Est-ce à dire que la richesse créée aujourd’hui sera consommée le jour même? Non, une partie sera mise en réserve pour faciliter une production toujours plus abondante, pour accroître la puissance productive de 1 homme , l’épargne constituera, accroîtra sans cesse le capital.
C’est ainsi que, les regards fixés sur ce monde du travail, de l’échange et de l’épargne ; nous arrêtant sur chaque phénomène pour en rechercher les causes et les effets, déterminer les conditions naturelles dans lesquelles il se produit, constater les perturbations qui peuvent l’affecter ; interrogeant à la fois les faits qui se passent sous nos yeux, autour de nous, et l’histoire qui nous montre la prospérité et la décadence des sociétés humaines étroitement liées aux conditions générales dans lesquelles s’exerce l’industrie, nous pourrions pousser à l’infini ces méditations économiques.
Quoi ? Tous ces faits, besoin, travail, richesse, division du travail, échange, troc, vente et achat, utilité, valeur, marché, concurrence, prix, monnaie, monnaie de métal, monnaie fiduciaire, crédit, épargne, capital tous ces faits ne consti-
tuent-ils pas une série de phénomènes s’enchaînant étroitement les uns aux autres et se rattachant à un objet commun ? N’y at-il pas entre tous ces phénomènes des rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses ? La division du travail n’impose-t-elle pas l’échange ? Une plus ou moins grande division du travail n’est-elle pas en rapport avec la nature des diverses industries, l’emploi des machines et une plus ou moins grande étendue du marché ? La multiplicité des échanges et 1 étendue du marché ne conduisent-elles pas à l’usage de la monnaie ? Le développement de l’industrie, les grands approvisionnements de matières premières, l’intervention des intermédiaires pour mettre le produit à la portée des consommateurs, la solidarité qui
CHAP. I. POSITION DE LA QUESTION. i
unit les diverses industries qui élaborent successivement un même produit, tout cela ne fait-il pas du crédit une condition de la vie économique ? Coordonner des phénomènes, en rechercher les lois, l’explication, c’est-à-dire le rapport de causalité, de principe à conséquence qui les unit, n est-ce point là une
science ? (3)
Cet enchaînement, cette coordination, constitue l’unité d’objet qui est un des caractères de la science. L’unité de la science économique se manifeste notamment en ceci que 1 infinie variété des faits se laisse facilement ramener à quelques phénomènes fondamentaux, et qu’en somme on s occupe toujours d’une même chose considérée sous divers aspects, soit que l’on traite de la production, de la répartition, de la circulation ou de la consommation de la richesse. La production de la richesse suppose le concours de divers éléments, la terre, le capital, le travail, mis en œuvre par une direction intelligente, qui peut se personnifier dans l’entrepreneur d’industrie. La richesse produite se répartit, suivant les règles de la justice, entre ceux qui ont fourni les éléments de la production. Voici donc un nouvel aspect de ces mêmes choses, terre, capital, travail, entrepreneur, c’est-à-dire que nous ne nous en occupons plus pour mettre en lumière leur puissance productive, pour rechercher
(3) Il ne s’agit point ici d’ouvrir un concours entre les différentes sciences morales pour décerner la palme à l’une d’elles ; mais enfin que l’on compare et qu’on se demande quelle est la science morale qui justifie le mieux son titre par un corps complet de doctrine, par l’accord sur les principes, par la sûreté des applications 7 Trouvera-t-on tout cela dans la morale, la métaphysique, la politique en tant qu’on peut faire une science de cette dernière ? Un adversaire de l’économie politique (M. Rûmelin, voir l’avant-propos, note 12), reconnaît qu’elle est une science admirablement faite, mais qu’elle a le tort de négliger certains faits. Je crois pouvoir diviser l’aveu. C’est précisément parce quelle néglige certains faits secondaires dans ses généralisations , sans les laisser ignorer, que l’économie politique est une science.
les moyens d’accroître celte puissance; il s’agit de leur rémunération, de la rente de la terre, de l’intérêt du capital, du salaire . du travail, du profit de l’entrepreneur. La richesse ainsi produite et répartie entre les divers ayants-droit, est par eux mise en circulation, échangée. Quelle est la base de l’échange ? C’est la valeur, le prix. Comment se détermine le prix? Sans doute par la loi régulatrice de l’offre et de la demande ; c’est le prix du marché. Mais, en somme, il y a un niveau au-dessus ou audessous duquel les prix ne peuvent longtemps demeurer et qui est déterminé par le coût de production, lequel dépend de l’abondance des éléments de la production, du prix auquel on les obtient, du minimum de profit dont peut se contenter l’entrepreneur : on est donc encore ici ramené à s’occuper de la rente, de l’intérêt, des salaires et des profits. Si enfin on aborde la théorie de la consommation, le dernier terme de l’évolution économique, alors plus que jamais il est permis de dire qu’on s’occupe toujours de la même chose. Le dernier terme de l’évolution économique ramène forcément au premier avec lequel il semble se confondre. On ne peut produire ^ans consommer, et toute production aboutit forcément à une consommation. Ainsi toute richesse est produite pour être répartie entre les producteurs qui la mettent en circulation, l’échangent et la consomment. On voit comment les quatre termes de l’évolution économique se groupent étroitement dans cette courte phrase.
Mais l’unité de la science économique éclate encore à un autre point de vue, et c’est sur quoi j’appelle plus spécialement l’attention du lecteur, car je touche ici à l’idée fondamentale de ce livre. Si, pour les besoins de l’exposition méthodique, on traite d’ordinaire séparément et successivement de la production, de la répartition, de la circulation et de la consommation de la richesse ; si, pour faciliter l’analyse et soulager l’esprit, on étudie un à un les divers phénomènes économiques, d’abord
SOUS un aspect, puis sous un autre, il n’en est pas moins vrai qu’on ne peut prétendre savoir quelque chose en économie politique que lorsqu’on a parcouru le champ entier de la science. Le degré de la connaissance ne se mesure pas ici comme dans les sciences exactes où il est permis de dire : Je sais jusque-là, je ne sais rien au-delà (4). Les diverses parties d’une science morale présentent en effet ce caractère de liaison et de subordination qu’on y peut bien comprendre ce qui précède si on ne sait aussi ce qui suit. De quoi s’agit-il en effet? D’obtenir une vue claire de l’activité économique ; or, comment se rendre compte de ce grand phénomène de la vie sociale, si on ne l’embrasse dans tous ses détails, sous tous ses aspects. C’est ainsi que, pour se dire instruit en physiologie, pour avoir une notion exacte des conditions de la vie physique dans l’homme, il faut en connaître tous les organes, toutes les fonctions qu’ils sont destinés à accomplir.
Voici donc la plus triomphante démonstration que l’économie politique est bien une science (5) et non un simple
(4) Le fondateur de la philosophie dite positive, Auguste Comte, a parfaitement mis en lumière ce caractère distinctif des sciences exactes, dans lesquelles, à la différence de la biologie et de la sociologie, il y a subordination absolue de ce qui suit par rapport à ce qui précède, mais indépendance non moins complète de ce qui précède par rapport à ce qui suit, double caractère qui se retrouve non seulement si on considère une science exacte en particulier, mais encore si on compare entre elles les diverses branches de la mathématique : la science du nombre, la géométrie, et la mécanique rationnelle, lesquelles offrent en effet, les unes par rapport aux autres, cet ordre de subordination, à savoir que la science du nombre est absolument indépendante des deux autres dont elle peut faire complètement abstraction ; la géométrie suppose la science du nombre pour le calcul des grandeurs et en outre la notion d’esp ice ; enfin la mécanique rationnelle présuppose, indépendamment des lois du nombre et de l’étendue, celles de l’équilibre et du mouvement.
(5) Je me borne ici à un point de vue qui me conduit directement à mon sujet et n’entends nullement traiter ex professa la question : l’éco-
objet d'étude (6), une nomenclature de faits et d’observations, un recueil de formules ou de procédés empiriques ; les phénomènes économiques s’enchaînent si étroitement que, quel que soit celui qui attire d’abord l’attention, il nous conduit nécessairement à tous les autres ; nous pouvons indifféremment descendre ou remonter le cours de la science, partir d’un point intermédiaire quelconque. Ce n’est pas le cours d’un fleuve qui représente fidèlement le développement de la science, c’est bien plutôt un cercle dans lequel on peut pénétrer par un point quelconque de sa circonférence ; mieux encore, une sphère immense dont le centre est un peu partout. Dans notre recherche analytiqoe, nous sommes partis de l’idée de besoin et de travail, nous aurions pu être frappés de tout autre phénomène économique et partir de là. Les annales de l’économie politique nons offrent, à cet égard, d’illustres exemples. Avant d’en arriver à une exposition véritablement savante, méthodique, complète, telle qu’elle nous a été présentée de nos jours, tous ceux qui ont contribué pour leur part aux progrès de la science sont partis d’un point de vue plus ou moins exclusif, sollicités qu’ils étaient par les conditions économiques particulières à la société au milieu de laquelle ils vivaient.
Lorsque les rois faux-monnoyeurs du Moyen-Age croyaient pouvoir se permettre d’altérer les monnaies, sous prétexte que
nomie politique est-elle une science ? Je recommande sur ce sujet deux très-intéressantes discussions aux réunions de la Société d’Economie Politique de janvier et avril 1864, reproduites in extenso par le Journal des Economistes, livraisons de mars, avril et mai 1864.
(6) Le reproche me touche peu, mais enfin il a fait une certaine fortune parmi les amis tièdes de l’économie politique. Celle-ci pourrait s’appliquer la boutade de Chamfort ; « J’ai trois espèces d’amis, ceux « qui me veulent du bien, ceux qui ne se soucient pas de moi, et ceux • qui ne peuvent pas me souffrir. » J’ai personnellement regret que le mot en question ait été dit une première fois par un jurisconsulte et répété depuis par d’autres jurisconsultes.
la monnaie n’est qu’un signe de la valeur des choses, valeur qu’elle représente également, quelle que soit la matière dont elle est faite, les économistes du temps, les premiers écrivains monétaires, s’attachèrent spécialement à ce phénomène économique de la monnaie 'pour montrer qu’elle n’est pas seulement un signe conventionnel, mais bien une contre-valeur qui tire sa puissance d’achat de la quantité de métal précieux qu elle contient. Seulement, au lieu de dire avec une parfaite justesse: l'or est aussi une richesse, ils dirent, ce qui est bien différent : l’or c'est la richesse.
Qu’est-ce qui attira particulièrement l’attention des économistes du XVII® siècle? Le commerce extérieur alimenté par les manufactures et considéré comme le moyen de faire affluer 1 or dans un pays. De là les exagérations funestes du système mercantile.
La richesse c’est la terre ! dirent à leur tour les physiocrates, et la terre, l’industrie agricole fut le point de départ de toute leur économie politique. Ils traitèrent avec quelque dédain, dédain plus apparent que réel d’ailleurs, les industries manufacturière et commerciale.
A peu près à la même époque, l’écossais Law avait attiré l’attention des hommes d’état, des commerçants, des économistes, sur un grand phénomène : le crédit. On se méprit, on ne vit pas que, si le crédit est un levier puissant, il lui faut avant tout un point d’appui dans des richesses réelles.
Adam Smith veut protester contre ces idées fausses ou incomplètes de la richesse ; quel sera son point de départ ? La division du travail. Il part brusquement de là. Par ses ingénieuses analyses il démontre la puissance du travail ; le travail est la source de la richesse, et sur cette hase il élève un glorieux monument à la science économique.
Notre J.-B. Say lui-même, bien que son principal titre de
gloire soit d’avoir coordonné tons les éléments de la science dans une lucide (7) exposition, n’a-t-il pas eu une prédilection marquée pour ce grand phénomène de l’échange, dont on a pu dire qu’il est à lui seul toute l’économie politique, qu’on a en effet quelquefois définie la science de l’échange ? Ne s’est-il pas complu dans cette ingénieuse théorie des débouchés où il montre si bien que les produits ne s’achètent jamais qu’avec des produits? Echange d’idées, de sentiments, de services, de produits, c’est là l’expression la plus complète de la sociabilité humaine, et le monde économique nous apparait comme un réseau infini de rapports que le besoin senti d’une part, et le service rendu de l’autre, nouent et dénouent à chaque instant pour le renouer encore.
Après que la monnaie, le commerce, les manufactures, la terre féconde, le crédit, la division du travail, l’échange, ont été tour à tour le point de départ de tant de travaux grâce auxquels s’est constituée l’économie politique, les représentants les plus autorisés de la science ont pensé avec raison qu’on pouvait se proposer comme objet d’une étude spéciale ce grand phénomène économique : le capital. Toute la suite de cet écrit tendra à justifier ce choix ; je me bornerai donc ici à quelques considérations générales. Sans doute une théorie du capital a sa place marquée dans toute exposition complète de la science ; mais si, dans ce vaste tableau, il est un objet qui mérite d’être placé au premier plan, d’être mis en lumière, c’est bien certainement le capital, et cela pour une infinité de motifs que je réduirai aux suivants.
Le capital est par lui-même le phénomène économique le
(7) J. Stuart Mill, cet économiste si français de cœur, a dit de J. -B. Say ; « Ce penser si lucide et si éminemment habile dans l’art d’exposer ses idées. » The eminenlly clear ihinker and skiful exposilor. • Principles^ 1. iii, ch. ii, S 3.
CHAP. l. POSITION DE LA QUESTION. 13
plus saisissant, celui qui imprime à notre civilisation son cachet particulier. Quelle que soit la manifestation de l’activité humaine que l’on considère, partout éclate la puissance du capital. Dans la ferme comme dans l’usine, dans les industries extractives, dans l’industrie des transports, transports des choses, des personnes, de la pensée, et jusque dans cette funeste industrie de la guerre que voyons-nous ? Les forces de la nature
domptées, assouplies, emprisonnées en quelque sorte dans de formidables engins qui, dociles à la volonté de l’homme, accomplissent pour lui les travaux les plus durs comme les plus délicats. Le capital est le témoignage irrécusable, matériel, de la conquête du monde par l’industrie humaine. Notons encore ce trait distinctif de notre temps. Autrefois la science progressait lentement, dans l’ombre, grâce aux travaux, aux méditations solitaires de quelques sages. Il n’en est plus de même aujourd’hui : à la science moderne comme à l’industrie moderne, il faut des installations grandioses, de riches collections, de coûteux moyens d’investigation, en un mot de puissants capitaux.
En second lieu, l’importance de la théorie économique du capital est encore attestée par les attaques dont elle est l’objet. C’est le point d’attaque qu’on a choisi ; c’est là aussi que doivent se porter toutes les forces de la défense. Certains adversaires de l’économie politique, les ennemis plus ou moins inconscients de la société, n’ont pas d’autre cri de ralliement ; Guerre au capital ! A bas le capital l et à l’expression socialisme généralement reçue pour désigner les utopies et les doctrines chimériques en fait d’organisation sociale, ils ont répondu par le mot de capitalisme pour désigner les enseignements de la science économique. En prenant le capital pour base d’un nouveau tableau économique (8), nous subissons une nécessité,
(8) On sait que tel est le titre d’un petit écrit dans lequel Quesnay avait consigné sa doctrine économique, dans une forme peu heureuse, il faut le recounaitre.
nous acceptons la bataille sur le terrain où elle nous est offerte.
Ënlln, dernière considération qui a bien son prix, aucune partie de la science ne me parait plus propre qu’une théorie du capital largement conçue, à détruire certaines préventions injustes que nourrissent contre l’économie politique les esprits d’ailleurs les plus généreux (9). Nulle part on ne saisit mieux le lien qui unit les diverses parttes de la science sociale. Nulle part l’économie politique n’est plus naturellement amenée à s’occuper des plus hautes questions politiques et morales. L é-
conomie politique, dit-on, ne s’occupe que de la richesse
oui sans doute, mais elle l’a fait avec une telle ampleur de vues, que c’est à elle, en somme, que revient l’honneur d’avoir présenté la plus solide défense des grands intérêts moraux, la propriété, la liberté, la solidarité humaine ; et elle l’a fait avec d’autant plus de succès, ses revendications ont été d’autant plus sûrement victorieuses, qu’elle ne s’est pas tenue dans le domaine des abstractions et des généralités, mais que, prenant pied sur le terrain solide des intérêts économiques, elle a protesté contre la spoliation sous toutes ses formes, contre la tyrannie sous tous ses déguisements, et démontré le néant de cette maxime funeste, si en crédit autrefois chez les moralistes et les philosophes de profession, que le profit de l’un est nécessairement le dommage de l’autre. L’économie politique a, en un mot, réhabilité la richesse en lui assignant sa vraie source et sa vraie mission. C’est ce qui ressortira, je 1 espère, de la
(9) « Personne ne demande à l’économie politique d élever nos âmes .. . » écrivait, il y a environ dix ans. dans le Courrier du Dimanche, mon pauvre ami Prévost-Paradol. C’était le temps où le R P. Félix, dans ses conférences de Notre-Dame, 'avait cru devoir, au nom de la religion, prendre les économistes à partie. Sur quoi M. Léonce de Laverane avait bien raison de dire : « Les économistes sont attaqués à la fois par le père Félix et par M. Prévost-Paradol. ••• “
Voir le Journal des Economûte», livraison de décembre 1866, p. lob.