CHAPITRE II
Plan et division de l’Onvrage
Le plus glorieux chef-d’œuvre de l’homme c’est vivre, a dit Montaigne, et la science de la vie est en effet la plus grande de toutes, car elle comprend à la fois la connaissance de la destinée humaine, celle des moyens propres à la réaliser, et la ferme volonté de s’y conformer. Il serait plus exact de dire que c’est un grand art ; il s’agit en effet d’un but à atteindre; or, il y a précisément entre la science et l’art cette différence que la première se caractérise surtout par son objet, le second par son but; et tandis que chaque science, dans ses recherches et ses démonstrations, doit se renfermer autant que possible dans son domaine et ne se préoccuper que de la vérité, l’art au contraire emprunte ses règles, ses procédés, aux diverses sciences en vue d’arriver plus sûrement à un résultat déterminé. La pratique de la vie est donc le plus grand de tous les arts, et comme il s’agit ici des biens de la fortune, de leur acquisition, de leur consommation, du meilleur emploi qu’on peut leur donner, c’est naturellement à l’économie politique, à la science de la richesse, à la science de l’utile, que l’art empruntera tout d’abord ses règles.
Une première partie sera donc consacrée à l’exposition de la théorie économique du capital, expression qui correspond à peu près à ce que, dans le langage ordinaire, on appelle for-
I tune acquise. Nous étudierons le capital sous toutes ses faces :
comment il se forme, s’amasse, se conserve, quels services il ' rend à la production et, par conséquent, son emploi (1). Nous
devrons passer en revue tous les phénomènes économiques (2),
I car il n’en est pas un seul qui ne soit en rapport plus ou moins
! étroit avec le capital.
ï L’économie politique doit être interrogée la première sur
tout ce qui concerne le capital et son emploi ; est-ce à dire que si les conclusions de l’économie politique étaient contraires à la morale, à l’ordre public, elles devraient être suivies quand même? Non sans doute : aussi, dans une seconde partie qui, î par ses développements et ses résultats, est la plus importante,
i faisant tout d’abord abstraction des données de la science pure,
nous nous poserons, en termes généraux, cette question : Quel est le meilleur emploi qu’on puisse faire de la richesse acquise ? Nous rechercherons toutes les solutions possibles de cette question, et nous reconnaîtrons qu’il n’y a de solution satisfaisante que celle qui est consacrée par l’économie politique. Ni la politique, ni la morale, ni la religion ne réclament impérieusement autre chose; et lorsque, pour obéir à des sentiments que l’on croit plus élevés, on oublie les enseignements de l’économie politique, on s’aperçoit bien vite qu’on a fait fausse route sans profit pour personne.
L’histoire est le patrimoine commun de toutes les sciences sociales, qui vont lui demander la confirmation de leurs théo-
(1) Comme je l’ai indiqué au chapitre précédent, dans un rapide tableau de l’évolution économique, le capital apparaît toujours en première ligne, qu’il s’agisse de production, de distribution, de circulation
ou de consommation de la richesse.
(2) Par exemple, la division du travail, le crédit. Voir notamment les chapitres vu et vm. Mais, bien entendu, je ne parlerai de ces phénomènes économiques que pour marquer leurs rapports essentiels avec le capital et non pour en faire une théorie complète.
CH AP. II. PLAN ET DIVISION DE l’oUVRAGE. M
ries. L’histoire est, pour ces sciences, ce que le cabinet du physicien, le laboratoire du chimiste, sont pour les sciences naturelles, c’est-à-dire un vaste champ d’expérimentation dans lequel toutes les doctrines se sont produites, toutes les pratiques ont été plus ou moins tentées. Nous interrogerons donc l’histoire pour savoir s’il n’y a pas des rapports nécessaires entre les conditions générales des sociétés, leur puissance, leur moralité et leur état économique, notamment l’importance des capitaux accumulés et leur bon emploi. Cette étude historique (3) sera l’objet d’une troisième partie et le résultat sera en parfait accord avec la théorie économique, car cette théorie n’est ellemême que la généralisation des faits sociaux observés, analysés depuis des siècles. Cette étude historique n’est d’ailleurs pas difficile et il n’est pas nécessaire, à la rigueur, de remonter bien haut le cours des âges. L’histoire économique est en effet sous nos yeux, autour de nous ; et nous n’avons qu’à nous éloigner de proche en proche des pays qui sont aujourd’hui le foyer de la civilisation, pour retrouver une image fidèle de ce qu’a été l’humanité dans le temps : ici la richesse, la propriété, la liberté, la sécurité, la puissance ; là l’absence de capital, la pauvreté, la propriété incertaine, l’insécurité, l’esclavage, la faiblesse ; plus loin, la misère et l’abrutissement ; plus loin encore, le dénûment absolu de quelques tribus sauvages mourant littéralement de faim dans les solitudes de l’Australie.
Une quatrième et dernière partie sera consacrée à l’examen des doctrines qui repoussent absolument les enseignements de l’économie politique sur le capital. Il serait trop long de les
(3) Je n’ai donné que de courts développements à cette troisième partie, non seulement pour ne pas dépasser les justes proportions que doit conserver ce travail, mais encore parce que, déjà dans les deux premières parties, je n’ai pas pu ne pas faire quelque incursion dans le domaine des faits etévéneatenU historiques
J|g INTRODUCTION.
passer toutes en revue, mais la réfutation en est, en somme, bien simple, car elle est la résultante naturelle de tous les principes établis par la science (4). Il n’y a donc, pour saper ces doctrines et les faire crouler par la base, qu’à montrer qu’elles se sont complètement méprises sur quelque notion fondamentale et inattaquable, ce qui ne pouvait manquer de les faire aboutir à des conclusions chimériques. On peut dire que cette dernière partie est en quelque sorte la démonstration par 1 absurde des vérités qui ont été directement établies dans les trois
premières.
Cet accord dans les conclusions des différentes sciences sociales ne doit pas surprendre, si on considère le véritable rôle de l’économie politique par rapport aux faits sociaux quelle étudie, la richesse, le travail, le capital, le crédit. Elle ne les apprécie pas de la même manière que les individus. Un individu est riche quand il a beaucoup d’or, et il peut dire que pour lui la richesse c’est l’or ; mais l’économie politique sait bien qu’une société pourrait être misérable avec des monceaux d’or. Le crédit dont jouit un individu peut lui permettre, à un moment donné, de consommer plus qu’il ne possède et il pourra dire ; le crédit c’est la richesse ; mais l’économie politique n’a pas de peine à démontrer que les hommes, pris en masse, ne sauraient consommer plus de richesses qu’il n’en existe au sein de la société. Un individu pourra, grâce à quel-
(i'i 11 en est ainsi de toutes les erreurs. J. Stuart m\\, Principes d'écon. pol.. liv. v, chap. x. § 1 , a très-bien mis cela en lumière à pronos de la doctrine erronée de la protection qui est basée sur une fausse théorie de l’échange international, sur la balance du commerce. Les pro- «taUta somment les économlsUs de jasUfier la théorie da libre
mais ceux-ei leur répondent; . Travailler, commercer
« échanger librement, ce n’est pas là une théorie c est aussi nature « que d*aller et de venir ; ce qui est une théorie, c est la balane. du « conunerce, c’est la protection, ... justifiez-la ! »
CHAP. II. PLAN ET DIVISION DE l’oüVRAGE. 19
que industrie malfaisante, sans rien produire lui-même, sans rendre aucun service, s’enrichir aux dépens des autres ; mais 1 économie politique n’enseignera pas que la spoliation pure et simple est un moyen d’enrichir la société. C’est parce qu’elle voit ainsi les choses de haut, d’un point de vue général social, (5), que l’économie politique ne saurait contredire la morale. L’économie politique est, en un mot, la philosophie de l’industrie humaine. On dit que Pythagore fut le premier à se servir de ce mot. Philosophe. « Je suis un philosophe, » disait-il; et, comme on lui en demandait l’explication, S répondait : « Pour- « quoi tant de gens se rendent-ils aux jeux olympiques ? Les « uns y vont pour disputer des prix en combattant dans « l’arène, en récitant des vers ou lisant des histoires ; il y va la « 'foule des parents, des amis, des concitoyens de ces athlètes, « de ces poètes, de ces orateurs, qui s’intéressént à leurs suc- « cès. On y voit des marchands de toutes sortes, des histrions, « des saltimbanques, des bateleurs ; et la multitude bruyante
« qui crie, rit et applaudit Moi qui ne suis rien de tout
« cela, qui suis un philosophe, j’y vais uniquement pour re- « garder ce que tous les autres font. » Tel est le rôle de l’économiste philosophe : regarder ce qui se fait dans le monde du travail, de l’échange et de l’épargne ; rechercher les véritables
(6) C’est, au fond, là le secret de toutes les hostilités pins ou moins déguisées contre l’économie politique ; elle blesse toujours quelque intérêt individuel. Les Américains du Sud étaient partisans de la liberté. . commeiciale ; mais ils voulaient conserver l’esclavage Les Ami<ncains du Nord à leur tour ; plus d’esclaves, mais pas de libre échange î « La science découvre, répand des vérités nouvelles, mais les sociétés « qui ont érigé en règles de leurs arrangements du moment les op^
« nions, les maximes, les idées générales qui alors étaient tenues pour « vraies, d où sont nés des intérêts sanctionnés par la législation ces « sociétés repoussent toute vérité qui, en venant montrer qu’ils reposent M appréciations du bien public, en appelle la réforme. »
^ Société d’Economie Politique, le 5 janvier t864, V. la note 6 du chapitre précédent. ^
sources de la richesse des nations ; étudier les lois qui règlent les rapports du travail, du capital, des divers éléments de la production ; déterminer les conditions générales de succès dans les entreprises industrielles, sans toutefois pénétrer dans les détails de la technologie ; méditer sur les circonstances au milieu desquelles la fortune privée et publique s’élève, s’abaisse, s’évanouit; demander à l’histoire et à la statistique des faits, des documents toujours plus sûrs et plus nombreux pour mieux mettre en lumière les lois révélées par la raison ou déjà démontrées par l’observation ; ne jamais perdre de vue les rapports de la richesse avec les autres grands intérêts sociaux ou individuels ; poursuivre enfin toutes ces études à la fois avec 1 ardente curiosité et le suprême désintéressement qui caractérisent la science.