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RÈGLEMENT DU THÉÂTRE

J'avais remis, en audience particulière, à M. le comte Chaplal. Ministre de l'Intérieur, un Règlement du théâtre, résultat des études auxquelles je me suis voué de très-bonne heure. — En parcourant de lony en large le cabinet du haut fonc-

tionnaire, nous avions examiné l'ouvrage dans tous ses rapports avec les besoins de l'art dramatique, comme avec les intérêts des auteurs, des comédiens et du Pouvoir, leur protecteur-né. — Tout allait au mieux dans cet entretien qui me permit d'apprécier ce qu'il y avait de pénétration, d'amojur du bien dans les idées et de bonté sans faste dans le caractère de cet homme que les sciences plaçaient si haut et dont le Prince a toujours fait un cas particulier. — Mais en m'écoutant avec tant d'attention, Chaptal no voulait que s'informer d'une matière dont il ne s'était pas sérieusement occupé, et lorsqu'il eut deviné le reste, il m'éclaira moi-même par ces mots textuels : « Je regrette que cela tombe précisément à « côté de mes attributions; c'est au Surintendant des spec- « tacles qu'il faut remettre ce travail dont je vais lui re- « commander la lecture, » ce qu'il fit dans les termes les plus obligeants pour l'auteur. — J'allai donc à M. de Rémusat, le Premier Chambellan, qui me reçut avec toute la grâce qu'on se plaisait à lui reconnaître. — Après avoir écouté ce que j'avais à lai dire comme préliminaire de la lecture qu'il voulut bien me promettre, je le quittai pour ne plus m'en rapprocher que dans des circonstances où je ne pouvais parler théâtre à des hommes mis eux-mêmes en question. — J'attendais. — Et lorsque j'y pensais le moins, un célèbre monument d'administration vint m'apprendre que j'avais eu d'assez bonnes idées, puisque nombre d'elles s'y trouvaient presque littéralement reproduites. — Je jugeai qu'à l'insu du Chambellan, mon travail était tombé dans quelques-unes de ces mains qui ont le bon esprit de ne rien laisser perdre. — Dès lors, j'ai brûlé les deux manuscrits de ma main, que je gardais de toute cette pénible élucubration, afin que de 1 onnes âmes, comme il en pleuvait, ne m'accusassent pas, outre -tombe, d'avoir pillé le Décret de Moscou.

Homme d'esprit, de bonne famille et du meilleur ton, de Longchamps, l'auteur dramatique, cédait avec un irrésistible entraînement à la passion du jeu. — Les amusements du salon ne lui suffisaient pas; c'était dans les établissements publics qu'il éprouvait le besoin de la satisfaire. — Ses relations du monde l'ayant fait connaître d'une dame veuve, intéressée dans les affaires d'une de nos premières maisons de draperie , cette personne témoigna l'intérêt qu'il lui inspirait et le plaisir quelle aurait à l'épouser, s'il pouvait se corriger de son malheureux défaut. — De Longchamps l'apprit, avoua que, outre son patrimoine perdu, il s'était endetté do 35,000 f. et promit que, si les choses allaient plus loin, il ne jouerait de sa vie. — En effet, le mariage se consomma, les créanciers s'en félicitèrent, et, depuis, jamais de Longchamps ne s'approcha d'une table de jeu, même par forme de simple distraction. — Les hommes compétents ont assuré que c'était de l'héroïsme. — Les autres n'y ont vu que de l'honneur, et cela suffit.

Excellent envers ses plus simples serviteurs, Napoléon se complaisait aux détails de leur situation personnelle. — C'est ainsi qu'il lui est souvent arrivé de prévenir ou de réparer les torts de la fortune en prêtant de fortes sommes dont il exigeait la remise exacte, sauf à s'en entendre pour aller plus loin, car il voulait n'obliger que d'honnêtes gens. — Le fait d'un souverain agissant de la sorte, n'était pas nouveau dans les annales, et tout près de nous, François II d'Autriche, le

père de notre impératrice Marie-Louise, en était remarquablement coutumier. — Sans rien vouloir ôter du mérite d'une aussi bonne action, il est permis de dire que ces princes avaient beaucoup moins d'affaires en tète que celui dont la pensée réglait les destinées du monde. — Un officier supérieur, que j'ai particulièrement connu, avait, en pareille circonstance, reçu une somme de 50,000 fr. à restituer en deuic époques. — A la première, l'Empereur prit les 25,000 fr. — A la seconde, il s'y refusa, et en remettant les premiers, il dit à son débiteur, exprimant déjà sa reconnaissance : « Ce sont mes intérêts. »

Potier dessinait fort bien , on peut même dire qu'il était peintre. J'ai de lui un tableau de quelque dimension, que ne désavouerait pas nos bons Goitachistes (Je crois que je fais le mot). — Avant d'étudier un rôle, pour se rendre compte de l'extérieur du personnage et l'affubler des allures de son caractère, il en croquait les formes et cherchait, dans l'animation de ce bonhomme, ce qu'il avait à faire pour le bien représenter. — Dans ce travail, il appelait souvent à son secours la mémoire de gens qu'il connaissait ou qu'il avait rencontrés. — C'est ainsi que le public a retrouvé sur le théâtre des personnifications dont il s'était lui-même occupé. — On voit que, tout renfermé qu'il était dans une. sphère étroite, Potier envisageait son art du plus haut qu'il lui était possible. — Ce fut un de ses rapports avec Préville qui eut le bonheur d'habiter des régions plus lumineuses et plus étendues. — Avant de jouer l'Homme de soixante ans, ce plagiat d'une pièce ancienne, Potier m'indiqua son costume consistant en

une petite perruque à la Titus et une longue redingote de drapWeu clair, boutonnée du haut en bas.— Je lui témoignai la crainte que cette apparence ne semblât peu significative et ne lui permît pas d'en tirer ses effets d'habitude. — « Vous « verrez » fut son unique réponse. — Et il me donna telle satisfaction, qu'à sa seule entrée en scène, je reconnus dans toute sa personne un vieillard, ancien officier distingué, qui avait été l'ami de ma famille et dont le souvenir m'était parfaitement resté. — et Vous avez donc rencontré ce monsieur- « là, dis-je à Poitier! » — « No7i, me répondit-il, je Vai « rêvé. »

Inspiré par son admiration du grand Corneille, Napoléon P' a dit : « Le héros, c'est la statue monumentale où ne s'aper- « çoivent plus les infirmités et les frissons de la chair ; c'est « le Persée de Benvenuto Cellini, ce groupe correct et su- « bhme, où on ne soupçonne guère la présence du plomb vil « et des assiettes d'étain que l'artiste en fureur avait jetés « dans le moule bouillonnant, pour on faire sortir son demi- « Dieu d'airain. » — Ne dirait-on pas le Dieu tout entier parlant son véritable et magnifique langage ?

. A une représentation du Théâtre de la Porte- Saint-Martin, ma femme, tout à coup saisie d'une vive frayeur, insiste pour retourner aussitôt à la maison, on quelque -chose lui dit qu'on nous vole. — A notre prompt retour, rien ne [tarut jusUfier cette soudaine aluriiio-, mais, le lumitmain, des traces de ton-

tatives d'effractions et la fuite de notre domestique ne laissèrent aucun doute à ce sujet. — Alors, on apprit que- cette femme était à la tète d une bande de malfaiteurs, contraste étrange entre un pareil fait et le dévouement qu'elle nous avait toujours témoigné. — Cet exemple de voix inconnues n'est pas très-rare.

Lorsqu'il arriva de Rouen à Paris pour tenter la réputation, Boïeldieu tomba, sans le savoir, dans la compagnie de gens de moralité douteuse, ainsi que cela m'arriva à Lyon, quand je descendis dans l'hôtel occupé par les Banquiers des jeux.

— Plus heureux, il ne paya pas sa mal-venue àe fout l'argent qu'il possédait. — Un homme vivait alors que ses vertus et ses talents devaient, un jour, appeler aux premiers honneurs.

— M. Mollien fut informé du danger que courait l'innocent provincial. — Il l'approcha de sa personne, étudia ses aptitudes et le fît rompre avec son entourage en le prenant chez lui, où Boïeldieu trouva les soins auxquels aurait aspiré un fils de la maison. — Devenu Ministre, M. Mollien resta le même pour son protégé et se félicita de n'avoir pas semé dans une terre ingrate. — Souvent son salon retentit le premier d'une riche moisson de mélodies que le haut fonctionnaire avait peut-être préservées de leur perte en détournant l'orage dont elles avaient été menacées. — Ainsi Boïeldieu acquittait la dette de sa reconnaissance par cette dédicace rétrospective à Ihospitalité.

Jenny- Colon, l'actrice trop tôt perdue pour le théâtre, avait amené son joli petit garçon dans les coulisses du Gymnase. — En caressant cet enfant : « Voilà, dit Dupin, un vaudevilliste « en herbe. « — Oh! non, répliqua naïvement Jenny, /e lui « fais donner trop d'éducation pour cela, nous en ferons un a notaire.» — Et l'obligeant causeur resta cloué sur la place.

Dans un de ces entretiens littéraires, où l'on devise familièrement des petits motifs et de leurs résultats, je demandais, un jour, à Picard comment lui était venue l'idée de la Petite- Ville : « Cest par hasard, me répondit-il, en Usant dans «< Labruyère ces quelques lignes que j'ai prises pour épi- « graphe de ma pièce :

« J'approche d'une petite ville, et je suis déjà sur une hau- « teur d'où je la découvre. Je me récrie et je dis : Quel plaisir « de vivre sous un si beau ciel et dans un séjour si délicieux I « Je descends dans la ville, où je n'ai pas couché deux nuits « que je ressemble à ceux qui l'habitent, j'en veux sortir. » « Labruyère, chapitre v. »

Je savais que Picard n'avait que par hasard voyagé dans nos départements. — J'en tirai la conséquence que les modèles n'ayant pas posé devant lui, je pouvais lui demander comroent, avec ce peu de moyens, il avait su faire une si bonne chasse : « Au miroir .^ me répondit-il, comme pow les « alouettes. »

Au Carrousel, l'Empereur allait sortir. — Dans la foule qui l'attendait, un Paysan énumérait, d'un ton quelque peu critique, le bonheur du souverain qui a un si bel équipage. — Il avait à ses côtés un capitaine de la Garde qui lui dit : « Oui, « mais tu ne sais pas qu'il est tous les jours le premier levé « et le dernier couché dans l'Empire. » — «Ah ben ! merci, « répondit le rustre, j' aimons mieux note sommeil. »

Après la naissance de son fils, Napoléon se montra plus sensible aux plaisirs des bals de la cour. Dès que cette récréation commençait : « Je vais travailler, disait-il, je revien- « draipour la Boulangère. » Et il n'y manquait pas. — C'était, avec la Monaco, sa danse favorite. — Cependant, pour trouver de bonnes idées, il n'avait pas besoin, comme Jean- Jacques, que son corps fût « en branle, » mais, selon toute apparence, c'est que les méditations politiques chômaient et que l'Angleterre ronflait. — (1811).

Ches r Empereur {comme on disait), c'est-à-dire entre des personnes admises à l'échange d'une certaine intimité, la source du bonheur, question rebattue, mais toujours intéressante, était le sujet de l'entretien. — Chacun avait dit son opinion, quand Napoléon exprima la sienne par ce mot simple.

rapide et qui vaut tout un traité de philosophie : « Le bonheur « est où on a V esprit de le trouver. »

A I.A BATOBnfSTTE-

Lors du baptême du Roi de Rome, la fête fut sur le point de me devenir fatale. — Un régiment Hollandais, de ceux qui n'avaient pas pour nous une affection bien forte, était échelonné sur la place de la Concorde. — Les soldats gardaient entre eux une distance assez grande pour que nombre de personnes pussent croire qu'en s'y engageant, afin de traverser l'espace des deux haies, elles ne trouveraient point de difficultés. — Mais alors ces militaires, qui ne s'y étaient pas d'abord opposés, les poursuivaient ensuite et les maltraitaient horriblement. — Un malheureux jeune homme venait d'avoir ainsi la hanche presque déboîtée, et, dans cet état, ne pouvait sortir de la limite que ces gens resserraient avec joie. — L'indignation publique éclatait de tous côtés. — Je la partageai vivement, comme il m'arrive toujours en cas d'injustice ou d'abus de la force. — Désireux d'en faire l'épreuve sur moimême pour avoir le droit de contribuer à la répression, je voulus tenter le passage. — D'un coup de crosse dans la poitrine, je fus si brutalement repoussé que mon chapeau vola à quelques pas. — Comme je me retournais pour le ramasser, le même soldat me lançait déjà sa baïonnette dans les reins, quand ma femme, par un mouvement aussi rapide que vigoureux, lui saisit le visage d'une main qui l'étreignait jusqu'à ne plus distinguer ses traits, et, de l'autre, saisit, en le détournant, le fusil qu'elle ne quitta qu'en présence d'un

officier dont l'action du soldat ne fat pas désapprouvée. — Alors on s'attroupa. — Ce fut à qui formulerait ses plaintes en termes des plus désobligeants pour le corps entier. — Exaspérée, ma femme prodiguait à tous des offenses inouïes.

— Elle alla jusqu'à dire aux chefs : Donnez-donc une épée d mon mari, vous verrez s'il laisse insulter ses concitoyensl

— Un général hollandais vint à passer. — On essaya de recourir à son autorité. 11 s'y refusa. — Chacun implorait la présence de l'Empereur, car il y aurait eu là un terrible exemple. — On l'appelait à grands cris... mais d'autres soins le retenaient au château. — Toutefois, la conduite de ce régiment parvint à ses oreilles, et, la nuit même, ordre lui fut donné de quitter la capitale. — Cette mesure empêcha plusieurs rencontres déjà préparées pour le lendemain et parmi lesquelles ma besogne était toute taillée. — La grande trahison fdait déjà son câble.

Dans l'embrasure d'une fenêtre donnant sur le Carrousel, Napoléon causait y a deux jours, avec le maréchal Duroc, lorsqu'il s'interrompit en lui disant : « Qui donc se permet de « venir en fiacre aux Tuileries'^. » — « Sire, ce n'est point « un fiacre, c'est la vuuare de Monseigneur l'Archevêque.» — « Expliquez-vous. » — « Ce digne prélat ne se contente « pas de donner son traitement aux pauvres, il y ajoute tout « ce qu'il peut de sa fortune personnelle. » — « Quittez-moi, « reprend l'Empereur, allez vite faire préparer un des « beaux équipages de ma maison^ et que tout soit prêt quand « il sortira^ vous le reconduirez. » — Monseigneur de Belloy, dont le grand âge retardait la marche, ne put race-

voir son audience qu'après un certain temps, et lorsqu'elle fut terminée : « Montez, Monseigneur, lui dit Duroc , en le plaçant devant l'équipage. — « Ah ! monsieur h Maréchal, s'éic cria l'Archevêque, votre voiture \ Bien obligé , fat la « mienne. » — « Vous ne l'avez plus, Monseigneur, fexé- « cutc les ordres de Sa Majesté. » — Et le digne apôtre de se confondre en remerciements d'une humilité toute chré- ' tienne. — Mais ce fut bien autre chose lorque sur un coussin il trouva ce billet que lui lut le Maréchal :

« Monsieur l'Arcliex èquo, je sais le noble usage que vous « faites de vos émoluments et de votre fortune, je vous en sais <- gré ; mais il ne faut pas que l'Archevêque de Paris soit en « rien privé de ce que nous devons à son caractère, à son « âge, à ses vertus. Acceptez cette voiture, dont vous n'aurez « point à vous occuper. Vous trouverez dans les poches trois « cents mille francs que je vous prie de distribuer en mon nom « aux pauvres dont vous ne voudrez pas être, plus que moi, le (! bienfaiteur. (12- mars 1806.) « Napoléon. »

A la reprise de la tragédie de Luce de Lancival, un spectacle touchant vient de se produire. — Quand Talma a dit, de cette voix vibrante qui remue les entrailles :

" D'un Ilcclorau berceau, Dieux irotégez l'enfance! »

les yeux de l'Empereur se sont mouillés de larmes ; ce que voyant le public, ses applaudissements ont pris le caractère du délire. (t8U.)

Au départ de l'armée' pour la Russie, en arrivant au Niémen qu'on allait traverser sur un pont de bateaux jeté à la hâte, Napoléon apercevant trois Cosaques dont il pouvait tirer des renseignements, dit : « Je voudrais bien avoir nn de ces « hommes-là. » — Sans répondre, Jacqminot s'élance, joint les Cosaques, en met deux hors de combat, saisit l'autre par le cou, le hisse en travers sur son cheval et revient le jeter aux pieds de l'Empereur, en lui disant : « Sire, vous en avez défi siré nn, le voilà. » (1812.)

Avant de se rendre sur un champ de bataille, un Colonel de mes amis, dont le fidèle serviteur était un soldat hors de service, lui avait défendu de l'y suivre. — Pendant l'affaire, il entend derrière lui le cri d'une voix qu'il croit reconnaître. 11 se retourne. — C'était celle de son Planton qui venait d'être atteint à la jambe. — Il se fâche, le gronde et lui demande ce qu'il veut. — « Eh ben^ lui répond le blessé, si c'était vous « qu'avait reçu c'te balle, qu'est-ce qui vous aurait ramené'f 1812.)

Comme petite chose relative à un grand homme, on n'a pas dit le plaisir qu'éprouvait Napoléon !£«• à faire faire la toilette de sa t(He. — C'est qu'il y a en effet une agréable sensation dans le rafraîchissement des idées que cela procure. — J'ai connu Constant, son premier Valet de chambre, presque

autant que Marchand, le second. — Sans sortir de la ligne do leurs devoirs, l'un et l'autre m'ont donné des détails dont on a vu que la simplicité n'excluait pas l'intérêt. — Quand rien ne le pressait et que son esprit pouvait prendre un peu de récréation, le premier Empereur y consacrait volontiers le moment où l'on arrangeait ses cheveux ; il se plaisait môme à faire des remarques de nature à prolonger l'opération. — Un jour, donnant un double motif è ses ordres, il demanda à Constant ce qu'il possédait. « Es-tu riche » lui dit-il? — La négative parut l'étonner, mais il se tut. — Le lendemain, à la même séance, il lui remit, en prononçant ce seul mot : « Tiens I» le contrat d'acquisition d'une très-jolie propriété attenante au parc de Saint-CIoud. — C'est de Constant que j'ai appris ce fait, et son frère, Concierge-chef de ce château, me l'a confirmé dans les termes d'une profonde reconnaissance. — Quand Napoléon partit pour l'Ile d'Elbe, on s'étonna que Constant ne l'eût pas suivi. -» Cette circonstance engagea Marchand, alors huissier du cabinet de l'Empereur, à se proposer pour Valet de chambre, ce qui fut accepté. — On sait le reste.

A la pointe du jour, l'Empereur passait une revue, de cet air tranquille et profond qui np laissait à personne la possibilité de pénétrer ses desseu^o. — ^^rrivé sur un front de bandière, il entend un soldat disant à mi-voix à son camarade : « lly aura de l'avancement aujourd'hui. » — Nai)oléon s'arrête : « Qui te Va dit ? » — «Ze mouvement des Russes, sire. » — Viens demain au quartier général. » — En effet, la bataille se donne, et le jeune fantassin se rend à la tente de Napoléon qui, après l'avoir sérieusement interrogé, lui remet une

épaulette de sous -lieutenant en lui disant : — « Continue « d'étudier, mais quand Je ne dis rien^ tais-toi. » (1812).

C'était la seconde fois que pareille aventure arrivait au grand capitaine. — J'en ai trouvé la preuve dans une lettre de Prairial an iv (juin 1796), où le Général en chef s'exprimait en ces termes :

« Toute l'Italie est évacuée et nos troupes sont sur les fron- « tières de l'Allemagne. Nos soldais jouent et rient avec la « mort. Ils se moquent de la cavalerie ; leur baïonnette sait en- « faire justice. Us se rient des marches forcées ; ils chantent « tour à tour la patrie et l'amour. Vous croiriez qu'au bivouac « ils dorment ; point du tout ! ils raisonnent sur les opérations « du lendemain, et souvent il s'en trouve qui voient juste. Un « soldat me rencontra un jour que j'étais à cheval. Général^ « me dit-il, il faut faire cela. Malheureux., m'écriai-je, « veux-tu le taire ! Je l'ai fait chercher ^ et ce qu'il avait dit «■ était précisément ce que j'avais dessein de faire.

<■• Bonaparte. »

L'Empereur, revenant de parcourir un champ de bataille, aperçut, à l'écart, un soldat dont la blessure coulait à flots.

— Ému d'une déperdition qu'il jugea funeste, il se porta vers ce malheureux, et détacha le ruban de sa propre boutonnière qu'il lui présenta en lui disant ce seul mot : « Tiens. » — Mais il avait sans doute aiïaire à l'un de ces hommes qu'il appelait les idéologues, beaux esprits jusqu'au dernier niomenl.

— u Sire, répondit le jeune fanatique. J'aime trop Votre « Majesté pour lui vendre mon sang. » — « Prends lou-

« jours, répliqua Napoléon, ce que je te donne n'est pas « pour racheter, c'est pour Vétancher. »

CHEZ raADEMOISEX.Li: DEVIENNE.

Il paraît que j'apporte dans le monde des théâtres et lieux circonvoisins, une certaine candeur d'imagination, une ingénuité de discours qui n'y sont pas ordinaires. — Je m'aperçois déjà que, si je n'y prends garde, je prêterai souvent à rire à ceux que le marquis de Moncade appelle les naturels du pays. — J'ai dîné aujourd'hui chez mademoiselle Devienne chargée de mon rôle de Lisette dans Mascarille, qui sera le dernier de sa carrière. —Deux de mes étonnements naturels, je veux dire deux effets de mon ingénuité native, m'attendaient dans le cours de cette visite. — Le premier s'est signalé par mon ébahissement lorsque mademoiselle Devienne m'a appris que la maison lui appartenait. — Au fait, je n'ai pas assez réfléchi jusqu'à présent sur le positif de la propriété pour admettre qu'une actrice puisse, comme une autre, avoir pignon sur rue; la profession ne me semblait pas compatible avec une telle fortune. — Aussi, l'expression de ma surprise a-t-elle beaucoup fait rire mademoiselle Devienne. — « Pour-' quoi pas"^ » m'a-t-clle dit avec malice. — « Mon Dieu, ai-je répondu comme un sot, n je n'en sais rien. » Ce n'étaient pas ces mots-là qui auraient pu lui rendre son sérieux. — Au café, qu'on a pris dans le salon, M. Gévaudan, debout devant la cheminée, savourait la liqueur digestive, quand on vint à parler de son charmant hôtel situé presqu'en face dans le faubourg Poissonnière. On en vantait les mérites. — « Mçn

« cher oncle, dit, à ee propos, M. Salomon Nodier, si vous « vouliez être bien aimable, vous me le donneriez. » — Nouvelle stupéfaction de ma part, à l'idée que semblable demande pût se faire, et surtout être accordée, moi qui commence à gravir la vie sur une si étroite échelle ! Cela te ferait-il grand plaisir? Tépondïi M. Gévaudan avec une sorte d'indifférence. — Et sur l'afTirmative : « Vas demain chez mon notaire, » fut toute sa réplique, comme s'il n'eût été question que d'une simple tasse de porcelaine. — Je ne revenais pas de ces grandes manières, de ces brillantes façons d'administrer l'existence chez des personnes tenant de si près au théâtre. — Il est vrai que M. Gévaudan est négociant et membre de la riche compagnie des Messageries impériales 5 mais avec ma vue courte, je n'ai vu qu© la Soubrette, qui, dans quinze jours, récitera mes vers ni plus ni moins qu'une comédienne appelée pour cela ^ et, tout franchement, je reconnais que je me suis donné, paroles et musique, les airs bien avérés d'un parfait imbécile. — Je l'écris en rentrant pour savoir si je continuerai. — (9 avril 1812.)

D'après un plan de bataille savamment combiné, l'Empereur avait donné ses ordres avec une précision qui n'admettait pas la moindre méprise. — Se croyant obéi, il arrive, à cheval, par une tête de pont d'où il reconnaît tout de suite que l'armée est placée dans le sens opposé à celui qu'il avait commandé.— Sans mot dire, il ralentit le pas, médite, et, d'une inspiration soudaine, recomposant son échiquier, il change les dispositions de telle sorte que, plas merveilleuse encore, elles devaient assurer le succès dont elles furent en effet cou-

ronnées. — Deux des plus habiles maréchaux de l'Empire citaient ce trait du génie se faisant jour si vite et dans une situation si critique, comme un des plus étonnants parmi ceux qui ont illustré cetle incomparable carrière. (1812)

C'est ici la place d'un autre fait de désobéissance... pour ne pas me servir du mot propre, dont Napoléon l^"" fut loin d'être la dupe, mais qu'il crut ne devoir ni remarquer hautement ni punir. — C'était encore en Russie. — Les bagages opposant de grands obstacles à la marche de l'armée, il avait ordonné que toutes les voitures des Chefs de corps fussent brûlées, en commençant par la sienne. — Son insistance sur ce dernier point disait assez qu'il ne permettrait aucune réclamation relative à cette mesure... De tant de voitures, une seule fut incendiée. . . celle de l'Empereur. — ( Très historique.)

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