‹ ÉpavesChapitre 11 sur 36 · CHEZ GEOFFROY · texte numérisé non relu

CHEZ GEOFFROY

Un grand événement allait s'accomplir dans ma vie littéraire.— J'étais sur le point de donner à la Comédie-Française un de ces ouvrages dont le succès fait époque et qui honorent leurs auteurs alors même que la réussite en est faible. 31 ascariUe, en cinq actes en vers, était en répétition. — On me conseilla de chercher l'appui de Geoffroy, démarche toute naturelle que ne se refusaient par les écrivains bien autrement connus que moi. — Je ne pouvais lui être mieux présenté que par son ami M. Hix, le Chef du second collège où j'avais terminé mes études. — Il m'y conduisit. — Un accueil favorable et de bons conseils me promirent une indulgence que ne m'accorda pas Geoffroy. — En annonçant ma pièce, il avait été

bienveillant jusqu'à dire que la seule intention de rappeler Molière méritait de l'indulgence, et pourtant, en rendant compte de la représentation, il fut d'une sévérité excessive et qui n'a pas peu contribué à me détourner de la carrière, —

— Ce changement si brusque, si imprévu n'échappa point aux railleurs-, ils l'imputèrent à ce motif dont on accable de toute éternité les journalistes qui ne font pas litière de louanges sans examen. — L'innocent Ribouté, riche et dans la faveur de ce grand juge, fut, à ce sujet, accusé de séduction au profit de sa réputation personnelle, ce dont il était incapable. Mais il avait contre lui l'anecdote vraie oufausse de la soupière d'argent^ à laquelle, disait-on, Geoffroy avait fait allusion en écrivant, par souvenir du couvercle surmonté d'une colombe (emblème de la douceur) : « Une bonne comédie en cinq actes « en vers est un oiseau rare . » — C'en était assez pour que désormais les critiques du fameux journaliste fussent attribuées au désir de donner l'avantage à celle qu'avait protégée le précieux volatile. — Sans doute, rien de cela n'était exact, mais nous marchions, de cette époque, vers la nôtre... — Je fus plus juste et n'accusai que moi-même. — De ce moment, comme je l'ai dit, je retirai ma pièce et ne me livrai plus qu'à la composition d'œuvres dramatiques sans conséquence. — Puisque je tiens Geoffroy, je vais me venger sur sa veuve.

— Pour une cause ou pour une autre, elle a fini presque dénuée de toutes ressources. — Cette cruelle situation n'a pas désarmé les méchants. — La malheureuse avait appartenu à un homme voué aux intérêts d'un art où les conseils sont plus nécessaires que les éloges-, elle avait laissé dire à son mari que tel acteur était un peu gêné dans son costume et telle actrice peut-être moins jolie le lendemain que la veille ^ dès lors, ce n'a plus été que la comphcc d'un affreux criminel, et pas un de ses anciens courtisans n'est allé secourir sa dé-

tresse. — Je crois bien être le seul qui ait connu sa nouvelle demeure et les tristes raisons qui l'y retenaient.

Comme tous les esprits positifs, Napoléon P"" n'aimait pas qu'on restât court à la plus ordinaire de ses questions. — Dans le tumulte de ses idées, qu'il cherchait sans cosse à mettre en ordre, il lui arrivait, pendant qu'il en poursuivait une, d'adresser des paroles distraites aux personnes qui l'entouraient, -r- Sans doute, il n'était pas toujours facile d'y répondre, mais, par compensation, son exigence se contentait de peu et passait outre. — A la chasse, moins occupé de cet exercice que des grandes affaires ruminées dans sa pensée, pendant une halle, il dit à un simple garde-foreslier de Gompiègne : « Combien y a-l-il d'arbres dans la forêlJ» — « Sire, répond le pauvre diable tout interdit, je ne sais pas. » — L'Empereur s'adressa à un autre : « Combien y a-t-il « d'arbres dans la forêt "2 » — Mais cette fois il a affaire à un plus intelligent 'qui lui dit, sans hésiter : « Sire, dix-huit « cents soixante- six mille quatre cents quatre-vingt-dix - « sept. » — « /?«>«! «répond, sans le regarder, Napoléon, et il reprend sa méditation comme s'il eût été à la place la plus isolée de ses appartements.

On n'en limt jias de déraisonner sur les prétendus antécédents de Napoléon avec Talma, invention de quelque cervelle inoccupée dont les oisifs successeurs répéteront simpilernelle-

ment l'histoire. — Il est cependant bien avéré que Bonaparte, Général, n'a connu ce tragédien que par deux ou trois rencontres fortuites dans un monde où il ne leur était guère possible de se voir autrement, et que, devenu Premier Consul, malgré son goût pour le Théâtre-Français en particulier, il n'a quelquefois admis l'artiste auprès de sa personne qu'en compagnie de ceux qui se distinguaient dans tous les genres élevés. — Au surplus, j'aurai occasion de revenir définitivement sur de telles fables dans le courant, vers la fin, je crois, de ces Epaves, et l'on verra jusqu'où peut entraîner l'obstination de l'aveuglement politique. — C'était aussi la réponse de Talma lui-même aux gens dont la fausse ingénuité cherchait à dissimuler la malveillance. — Non-seulement ces prétendus faits historiques n'instruisent personne, mais encore ils donnent une pauvre idée de l'état mental parmi leurs auteurs.

Le roi Joseph, le frère bien-aimé de Napoléon, et la seule personne pour laquelle il n'eut point de secrets, avait, comme son aîné, le goût du grand théâtre. — Le genre tragique était aussi l'objet de ses préférences. — A Naples, ses Comédiens ordinaires étaient tous très-bien choisis ; il se plaisait à leur donner des marques de sa bienveillance. — Philippe, qu'on a vu à la Porte-Saint-Martin, et madame Ménier en faisaient partie. — Outre cela, dans son particuher, Joseph se livrait, avec un enthousiasme prononcé, à cette espèce d'amusement. — Dès qu'il le pouvait, il rassemblait ses intimes autour d'une table ronde. — Là, chacun prenait un exemplaire du hvre renfermant l'ouvrage indiqué pour la séance. — Le roi se chargeait du rôle qu'il désirait interpréter, et la représenta-

tion assise de la tragédie s'accomplissait avec autant de soin que si elle eût eu lieu sur un théâtre. — Je l'ai entendu raconter par Rœderer qui, lui-même, avait fait partie de cette troupe dorée.

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