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AVENTURE

Un soir, à l'Opéra, j'avise aux premières loges, une femme, quelque peu sur le retour, mais de l'extérieur le plus aimable,

blonde, une peau de satin, des yeux charmants, une bouche ravissante et un embonpoint très-bien porté. — En un instant je franchis la distance, toutefois, avec moins de prétentieuses intentions que pour être agréablement avoisiné. — Cependant, la conversation s'engageant, je trouvai une personne dont l'esprit ordinaire et les façons sans conséquence contrastaient avec la richesse de sa toilette, rehaussée de superbes diamants. — 11 y avait dans ses airs avec moi une sorte de bienveillance presque maternelle qui me gagnait le cœur et dont la réussite paraissait lui plaire. — A la fin du spectacle, personne ne se présentant pour lui donner la main; je me sentis obligé de la lui offrir, ce qu'elle accepta sans diflBculté. — Je pensais bien qu'ainsi vêtue, cette dame n'était pas venue au théâtre à pied ; mais quel fut mon embarras lorsqu'arrivé à la voiture, et après les politesses d'usage, comme je me disposais à me retirer, elle exigea, avec la plus vive insistance, que je l'accompagnasse chez elle. J'obéis. — On s'arrêta rue des Moulins, à gauche en entrant par la rue Neuve- des-Petits- Champs. — Là, je refusai de me faire conduire chez moi, mais il fallut promettre le plaisir de ma visite pour le lendemain. Je n'y manquai pas. — Reçu dans un bel appartement, quoique situé à l'entresol, et comblé des attentions de ma nouvelle connaissance, devenue plus sérieuse, mais toujours d'une très-grande affabilité, je dus accepter à dîner pour la un de la semaine. — Rien jusque- là ne pouvait m'indiquer à qui j'avais affaire, et, à vrai dire, je m'en souciais fort peu. — J'éprouvais un commencement d'amitié tranquille qui ne m'invitait pas à pousser plus loin mes investigations à cet égard : « C'est, me disais-je, une dame fort bien que mes entretiens « amusent ; j'aurai tout le temps d'en savoir davantage. » — Celte légèreté s'expliquera facilement aux personnes qui me connaissent pour avoir toujours eu beaucoup moins d'années

que mon âge. — Au dîner, où nous étions six personnes, je fus un peu surpris de ne voir que des dames, toutes belle^ d'ailleurs et de manières très-convenables. — J'en pris mon parti autant que de l'excellence du festin, dont, à mes yeux, le service s'effectuait sur le ton du plus grand monde, — Enfin, à ma visite de digestion, tout à fait amis, nous entrâmes dans des détails que sollicita surtout la maîtresse du logis, curieuse de mes occupations et, plus encore, de mes projets d'avenir. — Pour en faciliter l'issue, elle alla jusqu'à me dire, avec toutes sortes de précautions, qu'elle cherchait un associé pour l'emploi d'une somme de 30 à 40.000 francs dont le placement l'embarrassait, et qu'elle serait heureuse si je devenais ce co-partageant. — Touché d'une telle marque de confiance, je la questionnai à mon tour, et j'appris... la vérité... — Cette chère femme, qu'il ne m'est permis ni de blâmer ni même de nommer, était la directrice d'une de ces maisons que les jeunes gens d'alors appelaient ironiquement un Pensionnat, et dont plusieurs des éminents personnages de la capitale faisaient très-grand cas. —Mes renseignements allèrent plus loin. — Je sus que des personnes d'une société qu'on n'en aurait pas soupçonnée, étaient entre elles l'objet de rencontres fortuites dans ce salon que j'admirais ingénument, et je demeurai confondu d'une expérience qui m' arrivait si tard. — Contraint enfin de rompre avec celle qui ne pouvait plus être ma belle inconnue, je ne craignis pas de l'en informer par une lettre, en surveillant le choix de mes expressions, mais sans lui cacher qu'il ne m'était plus possible de la revoir, quelque pénétré que je fusse de ses bonnes intentions pour moi. — Je l'avouerai, cette résolution me causa quelque peine, parce que je ne pouvais l'accomplir qu'en blessant une personne dont je n'avais, en définitive, qu'à me louer, et pour laquelle je m'affligeais de ne l'avoir pas trouvée dans une

sphère où peut-être elle aurait occupé sa place aussi bien que beaucoup d'autres. Ne sait-on pas les caprices et quelquefois la cruauté du sort?

Il était plus que bruit, on s'occupait d'une véritable descente en Angleterre. — A Paris, les bateaux plats s'exerçaient, montés par la Garde impériale, entre le pont Royal etcelui de la Concorde. — A Boulogne, la flotte commandée par l'amiral Villeneuve manœuvrait en ce sens, et les dispositions avançaient lorsque Napoléon apparut au milieu des vaisseaux destinés à cette grande entreprise. — Un de nos généraux lui avait dit qu'il répondait de faire débarquer cent mille hommes sur les côtes anglaises : « Ce n'est pas assez^ » avait répondu l'Empereur. — 11 fallait donc qu'il se portât, de sa personne, vers quelque point de nature à le bien renseigner sur les probabilités de la réussite. — Le voilà étudiant la cause et cherchant des yeux les moyens de la gagner. — Enfin, un de ses ordres, qui lui paraissait décisif, ayant été reconnu tel par l'amiral, qui le transmit en recommandant le plus grand soin dans l'exécution, se trouva tout à coup contrarié par un mouvement inattendu de la mer. — Courroucé au dernier point contre les effets de cet incident, Napoléon s'écria : « Misérable o élément, on n'en peut rien faire l » En achevant ces paroles, il lança sa tabatière dans les flots et quitta la frégate. — Si jamais la mer voulait nous restituer ce bijou, il serait piquant d'aller le faire restaurer à Londres.

Dans son drame ébouriffant, intitulé Molière, et imité de Goldoni, Mercier a introduit, au cinquième acte, une jeune fille qui, se sentant du goût pour le théâtre, vient consulter le maître, et celui-ci l'en détourne à l'aide de raisonnements tout paternels. — L'idée de cette scène a été reproduite, avec un petit assaisonnement, par Alexandre Dumas, dans Kean, espèce d'oUa-podrida que Frédérik-Lemaître a soutenu de son talent. — Personne n'ayant signalé cette rencontre, je supplée à ce silence.

On détourne, en ce moment, de sa véritable finesse le mot de M. de Ségur à Elleviou. — Pendant la répétition de l'opéracomique intitulé le Cabriolet Jaune, dont ce grand seigneur avait écrit le poème, il se trouva que le comédien ne répondait point avec assez de convenance à certaine remarque de l'auteur. — Au lieu de se fâcher, ce dernier lui dit d'un air d'humilité composée : « Cest mal de me parler ainsi, vous « devriez savoir, monsieur Elleviou, que depuis la Hévoluu lion nous sommes tous égaux. — Si acéré parut le trait que sa mémoire vit encore (1800).

La scène est dans T Olympe. — Une beauté, plus en réputation que recherchée, passait pour occuper les secrets instants du Maître du tonnerre. — 11 en était bien quelque chose, mais avec toute la différence qu'il y a d'un sérieux attachement aux quelques récidives d'une simple fantaisie. —

Le fils d'un Dieu du second ordre avait accès en double chez la Callipyge, plus sensible de ce côté-là que de l'autre. — Un beau matin il se présente, comptant sur l'ordinaire liberté de ses entrées. — On refuse de le recevoir au-delà du salon. — Sa jalouse inquiétude va devenir de la colère en apprenant qu'il y a compagnie chezla déesse. — aQui est-ce donc?» s'écrie-t-ilen s'adressant à l'introductrice ordinaire qui, pour le moment, en favorise un autre. — « Cest Jupiter 1 » lui répond-elle d'une voix mystérieuse. — Et le joli petit aide-decamp se sauve, sans se douter qu'un d e ses confrères lui rend ipso facto ce que lui-même dérobe aux droits de l'infidèle époux de Junon. — Assaut de fourberies.

Fleury, de la Comédie-Française, a toujours été d'un ton fort distingué. — Alors même que, par fanatisme de Mole, le public usait envers lui d'une extrême rigueur, l'artiste recherchait la connaissance du monde dans lequel il savait trouver des études applicables à l'exercice de sa profession. — C'est ce qui l'a rendu apte à recueillir immédiatement la succession de son Chef d'emploi, et, une fois seul, à s'y faire apprécier de telle sorte que nombre de vieux connaisseurs ont fini par le préférer à Mole. — Cependant, la jeunesse de Fleury fut assez accidentée. — La fréquentation des Grands dut l'entraîner au jeu, dont les chances diverses répandent tant d'agitations sur la vie. Il s'en tira toujours noblement. — Son courage égalait la douceur de son caractère. Il en donna nombre de preuves, parmi lesquelles celle-ci : — A Versailles, où était la Cour, il rentrait chez lui, après avoir joué dans la dernière pièce. — Une rumeur le détourne de son chemin, et

il trouve deux dames que retenaient trois officiers dont les manières et les propos leur causaient une vive frayeur. — Fleury prend leur défense. — La discussion s'échauffe, et bientôt il en vient à dire aux assaillants, après avoir donné le bras à chacune de ces dames dont il reçoit l'adresse : « A ttendez-moi, messieurs, je suis à vous. » — Quelques moments après, au clair de la lune, les trois imprudents avaient à se repentir de leur algarade, mais d'une si heureuse façon, que peu de jours plus tard, ils se déclaraient l'ami de 1 eur généreux adversaire, dont l'épée avait fait sentir sa supériorité sur les leurs. — Il faut en convenir, cette bravoure de Fleury lui faisait un peu trop facilement accepter les rencontres. — Aussi, arriva-t-il, encore à Versailles, qu'espérant prévenir une affaire, des amis le renfermèrent, un soir, dans le pavillon de leur jardin, et s'emparèrent de sa chaussure pour le cas d'évasion. — Mais ces précautions furent inutiles. Fleury sauta par la fenêtre, alla au rendez-vous, se battit pieds nus, reconduisit son adversaire blessé à sa demeure et revint, par la même route qu'il avait prise, se constituer prisonnier. — Le lendemain matin, ses amis le trouvèrent dans le pavillon, dormant du sommeil de l'innocence. — Je lui ai, plusieurs fois , parlé de ces aventures qu'il appelait ses péchés de jeunesse, et dont il ne recommandait la pratique à personne.

Aux Tuileries, la conversation finissait entre un général de ma connaissance et Napoléon I^"" qui avait déchiré un coin du papier placé devant lui, après y avoir négligemment passé la plume et, par une sorte d'inadvertance, venait de le mettre

dans la main de son interlocuteur en se séparant de lui. — Encore tout préoccupé de l'entretien, l'offlcier-général jeta, sans savoir ce qu'il faisait-, ce petit chiffon dans un entredeux de la grande galerie , et remonta dans sa voiture. — L'esprit plus tranquille, ce mouvement de l'Empereur lui revint, et, avec ce souvenir, la pensée que, même dans les moindres choses, le Prince ne faisait rien sans motif. — Il ordonna à son cocher de retourner, courut à la fenêtre et y trouva son fragment sur lequel était écrit : « 60,000 /r. chez Estève. » — Un quart-d'heure après, le rêve était réalisé, et lorsqu'à la plus prochaine entrevue, le général commençait à bégayer son remerciement, un a C'est boni Cest boni » accompagné d'un demi-sourire et d'un petit coup sur le bras, fut tout ce qu'on lui permit d'entendre.

Xi'INVISIBX.S.

Des amateurs jouaient la comédie dans la salle de Saint- Germain-en-Laye. — De leur consentement, l'un d'eux, Navailles, connu au théâtre sous le nom de Dellemence, s'en était constitué le directeur. — Quoique ces artistes volontaires n'eussent point d'appointements, les frais de chaque représentation, voyages compris, ne s'en élevaient pas moins à une certaine somme dout le chef était personnellement responsable, — A ce jeu-là, il avait contracté des obligations qu'un notable arriéré l'empêchait de remplir. Pour le combler, il eut recours à moi et me demanda de lui composer une pièce dont l'originalité pût secouer l'indifférence du public Saint-Germinois, lequel ne se laissait pas assez entraîner

— beaux beautés do l'ancien répertoire. — Mes mesures prises, ayant à faire passer la scène dans un café, je m'informai du titre que portait l'établissement de ce genre le plus important de la ville, et je lus à mes acteurs une ébauche sans aucune prétention. — L'idée m'en était venue d'une scène plaisante jouée à table par Dugazon ayant sous la main un homme assez crédule pour admettre qu'on pouvait le rendre invisible, et qui se réjouissait de la rinçure des verres que les convives lui jetaient au visage, parce que, disait-il, c'était bien la preuve qu'on le voyait pas. — On allait jouer ma comédievaudeville, lorsque mille propos se répandirent. — Selon eux, j'avais mis en scène plusieurs citadins et jusqu'à l'Adjoint au Maire que je représentais coiffé de son bonnet de coton, etc. Voilà toute la ville en l'air ! — Je suis appelé chez le Ministre de la Police qui me reçoit et me demande des explications dont je ne comprends même pas le motif. — Enfin, j'apprends que l'enseigne du café qui sert de titre à mon œuvre : Linvisible du café Saint-Avit, porte le nom de son propriétaire, quand je croyais que c'était celui d'un personnage inscrit au calendrier. — Je laisse mon manuscrit à Monseigneur Fouchéde-Nantes qui, n'ayant vu que ce que j'y ai mis, approuve la représentation. — Mais les cancans de petite ville ne s'apaisent pas si aisément. — La foule accourt à la pièce, l'applaudit d'abord, la siffle ensuite, et c'est une arme à la main qu'à la sortie du théâtre, je me fais jour au milieu de gens décicidés à ne pas revenir sur leurs suppositions. — Pour les ramener, je leur annonce qu'au lieu de partir le soir, je resterai, et que le lendemain, à midi, je serai au susdit café pour m'expliquer avec quiconque. — Toutes les hostiles perruques de la localité s'y étaient donné rendez-vous ; mais les jeunes gens se montrèrent plus disposés à m'enlendre. — Bref, le calme obtenu, j'obtins généralement gain de cause, et la re-

celte que produisit la représentation exonéra largement le directeur de toutes ses dettes. — Je n'en voulais pas davantage.

Ce malin, au moment où l'Archevêque de Paris se disposait à aller dire sa messe, un dame trop à la mode pour être un peu vêtue, se présenta à lui. — Ne voulant ni l'éloigner ni la faire inutilement attendre, il la pria de l'accompagner. Mais sa vieille Marguerite l'avait entendu, — « Comment, luidit- '< elle, est- ce que Monseigneur entrera à r église avec une « personne habillée comme ça' » — a A mon âge, répondit « le Prélat, on a la me si basse qu'on n'aperçoit pas ces « choses-là; mais tu as raison, au lieu de lui offrir mon « bras, je m'appuierai sur le sien et je ne craindrai plus la « médisance. » — Monseigneur de Belloy a aujourd'hui 96 ans.— (9 octobre 1805.)

Etienne m'a dit tenir d'un de ses amis servant en qualité d'aide-de-camp, qu'à la bataille d'Austerlitz, dépêché vers l'Empereur, ce jeune homme le trouva se promenant de long en large dans un court espace, une cravache à la main et faisant sauter tous les grains de sable en fredonnant très-haut : « lu! tu! lu! tu! » comme s'il eût été dans le parc de Saint- Cloud. — Napoléon s'arrêta pour écouter le rapport del'aidede-camp auquel il donna ses ordres, et reprit sa promenade avec Je même accompagnement de gestes ; mais l'auditeur qui

s éloignait à étripe-cheval, ne put pas s'assurer de la reprise de la chanson. — Tout ce qu'il en augura était réalisé au coucher de ce beau soleil du 2 décembre 1805.

Aux œuvres de l'esprit le cercle est tout tracé: Dès qu'un ouvrage est fait, le plaisir est passé.

Les austérités de la pénitence s'accordant mal avec la santé

et l'âge de Monseigneur de Belloy, qui les observe du soin le

plus religieux, son médecin vient de prendre un parti. — Il

s'est entendu avec la pourvoyeuse du Prélat, car l'Archevêque

de Paris n'a pas de cuisinier. — « Son goût, lui a-t-il dit,

« pour cette nourriture vulgaire de haricots, peut lui être fort

« nuisible. Vendredi prochain, vous lui servirez, à la place,

« des rognons de coqs, dont l'apparence pourra du moins le

« tromper, et s'il y a discussion, je serai là.» — Mais il n'y en

a pas eu ; l'homme de Dieu, après avoir jeté sur le docteur un

regard sans interrogation, n'a rien laissé du mets nouveau.

— Faute d'une seconde prescriptien, le saint jour suivant, la

cuisinière en était revenue à son plat d'habitude-, mais à peine

yeut-d touché, que le vénérable Pasteur la fit appeler. —

« Marguehle^ que me donnez-vous làl Pourquoi n'ai-je pas

V les haricots de vendredi dernier? >> — i Monseigneur^

« c'est que... » — « C'est que quoil » — « Monseigneur^

« c'est que c'était... » — a Je ne vous demande pas ce que

« c'était... » -- Puis il se fit un grand silence pendant lequel

Marguerite alla chercher le plat favori que sa prévoyance tenait en réserve, et le débat n'offrit plus que le spectacle d'une grande béatitude gastronomique,

Car pour être Archevêque, on n'en est pas moins homme.

J'ai assisté, ce matin, à une distribution de prix de collège où, en sa quahté de professeur, Luce de Lancival a prononcé le discours latin. — Il y a fait entrer, comme épisode, l'abominable trait du geôlier qui priva Pélisson de l'araignée, l'unique consolatrice de sa captivité. — Le moment, fort bien rendu, causa surtout un vif plaisir quand l'auteur, jqignant à l'expression du fait le geste de ce bourreau, l'accomplit duropede (d'un pied méchant), effet de pantomime dont Luce peignit au mieux l'horreur en frappant le sol retentissant sous sa jambe de bois. — Mes applaudissements ont trouvé de nombreux échos. — Le soir, au foyer des acteurs de Louvois, j'ai complimenté l'ingénieux latiniste, qui m'a repondu : — « /e « vous ai vu, vous avez été mon chef de claqueurs. » (l^' octobre 1806.)

Si l'on ne raisonne, on s'expose à rester sans preuves ; contester n'est pas répondre. — J'ai dit que le très-honorable M. Sarrette, avant de devenir fondateur et véritable père du Conservatoire de musique, avait été marchand de cannes. — Il n'y a rien, dans ce souvenir, qui ne soit à l'entier avantage d'un homme de bien. — Je ne sais pourquoi on y a opposé un

démenti, du reste tout à fait injustifiable. — J'ai tenu le fait de plusieurs des grands artistes même qu'avait rassemblés Sarrette au début de son œuvre, et qui l'en félicitaient ouvertement sans craindre de le fâcher. — Ce que j'aurais dû ajouter en rendant justice aux mérites de Sarrette, c'est que, pour atteindre son but et au plus terrible de la Révolution , il avaij trouvé l'adroit moyen d'intéresser au succès de sa fondation des hommes peu sensibles à la gloire des beaux-arts. — Ainsi, Danton, Saint -Just, Lebon, Robespierre, Marat et autres lui firent allouer des sommes dont j'ai entendu porter l'évaluation jusqu'à 200,000 fr., ce qui, dans ce temps-là, aurait pu être comparé aux douze travaux d'Hercule.

A Lucau, près de Berlin, la bataille venait de finir; il n'y avait plus que quelques boulets perdus pour signaler la lassitude de l'ennemi. — Les militaires vous diront que, de tous les apéritifs, rien ne creuse autant l'estomac que le dénouement d'une affaire gagnée. — On s'était mis tout de suite à l'ouvrage, et faute d'aulre marmite, Tillaud, le cuisinier de service, préparait le repas dans une des cuirasses dont la terre était couverte, lorsqu'un malencontreux boulet vint culbuter le bivouac. — « Allons, dit tranquillement ce brave, atteint « à la cuisse, si c'est comme ça que ces messieurs relournent « les omelettes, nous ne sommes pas près d'en manger. » {Octobre 1806.)

Longtemps les cochers de fiacres ont joui d'un brevet d'impertinence à l'égard de leurs pratiques. — Il est vrai que, longtemps aussi, les coups de bâton ont impunément usé du droit de représailles. — Quelque cinquante ans avant l'Arrêté de M. Piétri, en 1857, établissant de nos jours un nouveau tarif des voitures de places, l'un de ces Automédons de louage s'étant permis de vexer son voyageur, fut mandé, le lendemain, à la rue de Jérusalem. — Il arrive, et déjà très -effaré, demande ce qu'on lui veut. — « Entrez, lui dit-on, dans celte « pièce. » — Il obéit, et qui trouve -t-il assis dans un fauteuil? — Son monsieur, habillé comme il l'était la veille et le regardant de l'air le plus sévère, sans lui adresser une parole. — Le pauvre diable faillit tomber asphyxié... ; il était en présence de Dubois, le fameux Edile correctionnel de la capitale. — Sa frayeur avait été si grande qu'elle fut son seul châtiment, mais à charge de ne jamais recommencer. — Napoléon à qui l'on raconta l'anecdote, dit presque sérieusement : — « Il y a des « instants de curiosité oîi, si je n'étais ce que je suis^ jevou- « drais être Préfet de police. » — Le mot était connu, mais c'était lui qui le disait.

Sous les murs de Berlin, un Sergent d'infanterie nommé Gahide, avait reçu au cou une blessure plus incommode qu'alarmante. — A quelques jours de là, Napoléon passant à pied dans les rangs, porta, par bienveillance et comme pour l'en féliciter, la main sur l'appareil. — Le brave militaire surpris ne put s'empêcher de pousser un cri accompagné d'une laide grimac3. — « Tu n'as donc pas reconnu V Empereur! lui dit « un camarade. » — « Si fait., car si ce n'avait pas été lui,

ii f aurais Joliment juré l » —Ce n'est pas la première fois qu'on a vu le respect l'emporter sur ladouleur(Oc^oèrel806).

* if *

La mort de M'i^ Desrosiers, l'aimable actrice de la Comédie- Française, vient d'être la cause d'une bien extraordinaire découverte. — Souffrant de douleurs de poitrine qu'elle ne pouvait définir, cette belle personne a voulu qu'après elle, une autopsie fut pratiquée, dans l'intérêt de la science et pour être utile à tous. — La réalisation de ce désir a produit une indicible surprise à la vue de cailloux brillants renfermés dans une espèce de poche, et d'une telle dureté que l'un d'eux a donné des étincelles sous l'instrument de l'opérateur. — On attend, de la médecine et de la chirurgie , l'explication de ce phénomène. — Elle pourrait être longtemps avenir. (11 août 1807.)

Toucher l'âme d'un grand homme est un bonheur qui mérite bien quelque récompense, et puisqu'on sait le goût de Napoléon I^f pour la musique itahenne, quel mal trouve-t-on à ce qu'il ait honoré l'admirable talent du castrato Crescentini? — Cela prouve, au contraire, que marchant à la tête du siècle, il inclinait déjà vers ce niveau que, depuis, on a si souvent appelé sur tous les genres de mérites. — C'est après avoir entendu ce virtuose chanter de manière à l'émouvoir, l'air : timbra adorata du lioméode Zingarelli, qu'il l'admit dans

l'ordre de la Couronne de fer. — Ne le blâmons pas, approuvons plutôt le mot du soldat amputé, qui, voyant un camarade dans Crescentini, dit à ce sujet : — « V Empereur ne donne «■pas les décorations à des lâches. »

De quels mouvements, j'ai été saisi ce soir, à la représentation du Triomphe de Trajan où l'Empereur vient de se montrer si beau, si noblement touché des hommages qu'il a reçus! — Je constate, pour n'en jamais perdre la mémoire, l'effet qu'a produit Laisnez, debout sur le char et disant d'une voix attendrie :

Allons prier les Dieux d'accomplir leurs desseins ; Demandons-leur que Trajan vive...

A ces mots, toute la salle, soulevée comme par enchantement, s'est mise à battre des mains en criant : « Oui, oui, qu'il vive\...yy — Et Napoléon s'inclinant avec grandeur au bruit de cette application, partageait visiblement l'émotion générale. L'effet recommença au vers suivant :

Tant qu'ils rendront ses jours utiles aux Romains.

Et que Lays a été touchant à cette apostrophe que Napoléon a si bien écoutée :

« Toi, le plus grand des humains, « Permets un peu de crainte à l'amitié fidèle.

J'ai cru que la pièce niraitpas plus loin. — Enfin, la splendeur du spectacle ramenant la foule au plaisir qui l'avait attirée, on attendit que la sortie servît de prétexte à de nouvelles et incessantes acclamations. -— Que nous prépare donc l'avenir? (25 octobre 1807.)

Napoléon I^"" a ce point de contact avec Molière que ce que ce dernier n'a pas eu le temps d'entreprendre, il l'a indiqué ; ses portraits sont autant d'esquisses de comédies auxquelles il aurait vraisemblablement recouru plus tard, pour leur donner l'extension nécessaire. — Napoléon aussi a disséminé les témoignages de son génie, la grandeur de ses vues dans nombre de rapports faits par ses ordres, de documents inspirés par lui, et restés à l'état de projets, pa^ce qu'il n'a pas régné jusqu'à la possibilité de leur exécution. — Sièyes, qui déjà l'appréciait dans l'avenir, a dit de lui au début de ses triomphes : « Le Premier Consul peut toul faire, sait tout faire « et VEUT tout faire. »

Voici ce qu'un jour l'Empereur écrivait à l'homme qui fut son premier Ministre de l'Intérieur :

Fontainebleau, 24 novembre 1807.

« Monsieur Cretet, « Je fais consister la gloire de mon règne A changer la face DU TERRITOIRE DE MON EMPIRE. L'exécutiou des ijrunds travaux <ï utilité et d'embellissement est aussi nécessaire à l'intérêt de mus peuples qu'à ma propre satisfaction. »

Los petits théâtres viennent de perdre Henrion, le vaudeviUiste aspirant à la Comédie-Française , pour Inquelle il faisait, disait-il, un cinq actes. — C'était un estimable nomme et d'une intelligence bornée à ce point de croire qu ici bas, les

récompenses sont pour les gens qui les méritent, — Aussi, est-il mort dans une maison ùe santé.

Le prestidigitateur Olivier vient de gagner sa baguette d'honneur. — Il a donné une séance de magie au château en présence de Sa Majesté qui s'en est beaucoup amusée. — Le tour qui l'a le plus étonnée, c'est, après avoir marqué , de sa main, une pièce de cinq francs, de la retrouver nichée sous une de ses épauleltes; — La gaieté de Napoléon est étonnamment communicative. [Décembre 1808.)

Serait il vrai que les dons les plus rares ne dispensent personne des faiblesses attachées à notre nature? — Un vétéran des Tuileries, homme des plus croyables, assurait, en ma présence, que dans l'épanchement d'une causerie intime, l'Empereur avait avoué qu'il lui était difficile de passer devant une maison d'apparence, sans en compter menlalement les fenêtres.— Combien donc la connaissance de nous-mêmes nous dérobe-t-elle encore d'indéchiffrables secrets?

L'Odéon a fait débuter, hier, et recevra probablement un acteur de province, du nom de Leborne, brave homme, mais ospi ce d'originel entiché de la peinture qu'il chagrine par les

escapades de son pinceau. — On rapporte qu'un jour, en se promenant, il fut profondément blessé dans sa tendresse paternelle. — Il avise à l'encan sur le pavé , un tableau qu'il caresse de ses plus doux regards. — Il en demande le prix. — '< Trois francs, répond froidement le profane. — En les lut donnant, maître Croûton met la toile sous son bras, hausse les épaules, s'éloigne et dit au bimbelotier foudroyé par son regard : <f Mal heureux \ « c'est unLebornel» (i" mai 1809.)

Le même acteur se complaît au récit d'une anecdote , dont il régalait, encore ce soir, le foyer de l'Odéon. — Il dirigeait une troupe départementale. — Talma lui avait écrit pour traiter de quelques représentations. « Mais ayant appris, dit « Lehorne, que je le seconderais dans la tragédie, il s'est bien « gardé de venir. » — C'est très-croyable, {\hmai 1809.)

(' Je hais les femmes intrigantes au delà de tout. Je suisac- « coutume à dr s femmes bonnes, douces et conciliantes : ce « sont celles que j'aime. Si elles m'ont gâté, ce n'est pas ma (' faute.

t' McnncAQ mai \9{iQ. «Napoléon.»

Je ramasse, en courant, ce mot de Mme Riccoboni dont la

conversation était assez stérile et qui écrivait agréablement : « Je parle comme f efface. »

l.e meilleur et le plus fécond de nos vaudevillistes après M. Scribe, le très-expéditifThéaulonn*a pas fait connaître son ascendance. — Mais on trouve dans le siècle dernier, parmi les peintres de mérite, un Théaulon qui faisait remarquer sesouvrages aux divers Salons publics. — En 1775, il exposa un tableau qui ne parut pas tout à fait conforme aux lois d'une stricte morale, et dont son habile pinceau se racheta, deux ans après, par la chaste leçon de la Mère sévère. — Cet artiste était jeune alors. Donc, tout compensé, il peut bien avoir été le père de notre auteur dramatique. — En tout cas , la branche n'aurait pas dégénéré.

Dans une conversation avec M. de Rémusat, Talma a eu, ce matin, un mot plein de présence d'esprit et de convenance. — Il s'agissait du refus par Mademoiselle Mars, d'un très beau rôle dans une pièce à mettre à l'étude. — A l'incrédulité qu'opposait le tragédien, le Surintendant ripostait en affirmant qu'il avait été témoin du fait. — « Bans ce cas, monsieur le « comte, répondit Talma, je n'en doute plus ; mais je vous « jure que si je l'avais vu, je ne le croirais pas. » — Il serait impossible de mieux persister dans son opinion et de tourner avec plus d'adresse le dangereux écueil d'un démenti. — nr-> oclobre 1809).

Rien n'était plus fou que le jeu de Dugazon dans le peintre Fougère de VInftigiœ épistolaire. Cepen,dant il rendait si bien l'exaltation fébrile de l'artiste, que l'expression en devenait attendrissante. — Ce qu'il y avait de plus étonnant dans cette nature de comédien, c'est que vouée par vocation au genre plaisant, elle éprouvait d'insurmontables attractions vers le genre opposé. — Dugazon raisonnait parfaitement la tragédie et en enseignait l'exercice aux acteurs avec une raison, une lucidité des plus persuasives. — Dans le rôle dont je parle, quand Fougère éploré s'écrie : « Bendez-moi ma cuirasse^ » il mouillait sa voix avec une solennité si naturelle, qu'on en était ému comme d'une situation profondément tragique. — Le secret n'est pas encore retrouvé (1809).

En 1810, quelqu'un disait à Napoléon qu'un des siens, fatigué de la puissance, se proposait d'y renoncer, dùt-il être, après, le plus à plaindre des hommes. « Lui ! répondit vive- « ment l'Empereur, il n'y résisterait pas longtemps. » Puis, se frappant la poitrine : (.'. C est moi, continua-t-il, qui sup- <i porterais V adversité, si jamais Dieu voulait m'y soumettre. » — Il ne l'a que trop prouvé !

Madame Saint-Aubin de l'Opéra-Comique, arrivant à Met?, pour y donner des représentations, y trouva l'Ecole d'artillerie privée du plaisir d'aller au théâtre pour y avoir fait du bruit. —Informée de Cfla, la charmante artiste sollicita, mais vaine-

ment, la levée de la consigne dont elle s'était flattée dans la visite qu'elle avait reçue des élèves. — Alors, elle signifia au directeur qu'elle ne donnerait point ses représentations et lui paierait le dédit stipulé. — Une démarche près du Préfet fut plus heureuse. — Puis, elle apprit au général que les jeunes gens demandaient à rester en retenue pendant toute une année, si l'on voulait leur permettre d'assister à ses représentations.— Cette dernière partie de la requête fut enfin accordée et même sans aucune restriction. — C'était par Euphrosinc cl Coradin que commençaient ces soirées. — Un infinissable tonnerre d'applaudissements éclata à ces mots d'Euphrosine : « A tous les prisonniers je rends la liberté. » Et ce ne fut qu'après avoir accepté des élèves une fête suivie de bal, que madame Saint-Aubin put quitter la ville. — (1810).

A la demande d'une Préfecture pour son neveu, doué de capacités administratives, un de nos généraux reçut cette réponse de Napoléon I^i" : « Vous savez que je veux connaître « personnellement tous mes Préfets ; qu'il vienne demain « à midi., je le recevrai. » — En rendant compte de l'audience, le protégé apprit à son oncle que l'Empereur l'avait reçu avec une grande bienveillance, accompagnée de questions dont les suites paraissaient l'avoir satisfait. ~ « C'est « bien^ monsieur, aviiit-il dit, en terminant, vous êtes Préfet (( de ***. Quel âge avez-vous ? — L'âge de Sa Majesté, « ai-je répondu, ye suis de 1709.» — Un pli de satisfaction « fronça l'auguste lèvre, et je compris que je venais de toucher « juste. » — En effet. Napoléon, qui datait toujours de 1769, année de la réunion de la Corse à la France, se plaisait à ce qu'on en répandît la consécration.

Geoffroy, le Critique, était fort lié avec M. de Volney, l'auteur des Ruines, et se plaisait d'autant plus à sa conversation, que presque jamais ils ne se trouvaient d"accord, chose piquante pour le journaliste peu habitué à être contredit. — Un jour, dans le salon du comte, on venait de disserter sur la feuille qui paraissait alors et intitulée Zé? Fubliciste. — Geoffroy niait ses mérites, que soutenait M. de Yolnoy, lorsqu'un domestique de ce dernier vint dire que quelqu'un demandait à lui parler en particuher. — Dans son empressement à se rendre près de ce visiteur, il prit par raégarde le chapeau de Geoffroy, placé sur un canapé. Mais celui-ci l'arrêtant, lui dit: « On voit bien que vous êtes partisan du publiciste, vous « prenez le mauvais pour le bon. »

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