AU BOULEVARD
Plus habile que quiconque en matière de direction théâtrale.
Picard avait composé sa troupe du Théâtre de l'Impératrice avec une merveilleuse intelligence. — Les sujets, pris isolément, n'étaient pas d'une très-grande valeur, parce qu'il avait été forcé de les recruter, soit à Paris, soit en province, parmi des acteurs moins remarquables par leurs talents que par le soin, la convenance, l'étude et la docilité. — 11 pensait bien que ses connaissances dramatiques les aideraient à se former, et que lui-même faisant pour eux des rôles appropriés à leur extérieur et à la nature de leurs moyens, procurerait au moins à cette troupe la qualité essentielle, Vensemble. — C'est à cela qu'il était parvenu, avec le bonheur qui devait en résulter, celui de voir ses meilleurs sujets consacrer cette nécessité relative, que pour un parfait ensemble il faut des gens que le voisinage n'écrase pas trop. — C'étaient ceux-là qui, chez Picard, occupaient la place remplie, si brillamment encore, à la Comédie-Française, avec laquelle ce Second Théâtre a plusieurs fois disputé de succès. — Les autres, Picard les étudiait, cherchait leurs instincts accessibles à des effets comiques, tirait parti des avantages, des disgrâces même de leurs personnes et surtout du caractère qu'ils montraient à la ville. — C'est sous ce dernier point de vue qu'il me dit avoir fait Philibert le mauvais sujet (pris en bonne part) pour Closel, qu'on voyait souvent la queue de billard à la main, auisi qu'il l'a représenté. — Il avait encore bien autrement deviné une actrice de sa troupe, à laquelle on ne savait quels rôles donner qui nt! fussent pas contrariés par le peu d'expression de son extérieur, par le ton fâcheux de sa voix. 11 imagina pour elle Nina Vernon de la Petite Ville, et ce personnage fit une réputation à mademoiselle Clément. — Cependant Picard cherchait partout les moyens d'améliorer son th?âtre sous le rapport de l'exécution, car en fait d'ouvrages, son affabihté, les soins qu'il apportait lui-
même à leur mise en scène et tout Je dévouement de sa bonne confraternité, lui soumettaient ceux des premiers écrivains de l'époque. — Un jour, sur la foi de quelques journaux qui vantaient un nommé Duménis, acteur à la Gaîté, il voulut en juger et me demanda, comme cela nous arrivait souvent, d'être son assesseur. — Nous y allâmes. — On donnait le Pkd de Mouton. — Tout d'abord Picard, avec cette bienveillance naturelle (|ui l'induisait en un opticisme contraire môme à ses propres intérêts, trouva cet acteur amusont. — Mais bientôt, s'inquiétantde ce que je ne riais pas, il insista pour que je me prononçasse. — Il fallut donc lui dire que je ne voyais-là qu'un de ces couiiQues tristes, forcés et de mauvais goût comme il en fallait à cette localité, mais qui ne pouvait convenir à une scène plus élevée. — « Vous croyez., » me répondit-il avec une naïveté ravissante, et, après avoir un instant réfléchi, il regarda encore l'acteur, puis se leva rapidement comme quelqu'un qui prend un parti décisif. — Mais nous occupions une avant-scène du rez-de-chaussée si basse que, dans son mouvement, Picard se frappa rudement la tète, presque nue, au plafond de cette loge incommode. — Au lieu de se plaindre, « 'profitez de Vaccident, me dit-il on riant, ^i car sans lui /aurais discuté; mais que peut-on faire a quand en a le cerveau fêléf »
L'esprit avcntur> ux et primesamier de Martainville s'exerçait partout, sans considération du temps et des lieux. — A la suite d'une explication vive avec un vaudevilliste, s'étant oublié jusqu'à le frapper au visage, il fut appelé au tribunal et condamné a de faibles dommages-intérêts. — Aussitôt le pro-
nonce du jugement, Mariai nville s'écrie : « Mil cesl donc « \6 francs que coûte un soufflet donné à ce monsieur l » Puis, tirant de l'argent de sa poche, il le dépose sur la barre et ajoute : « En voilà seize autres pour celui que Je vais lui (( donner en sortant d'ici. » — Il n'eut pas la possibilité de réaliser sa menace; mais les juges nf^ l'en avaient pas blâmé.
L'histoire, des grands capitaines n'olïre pas un plus beau trait ^'abnégation que celui de notre Empereur répondant à un général qui le consulte pendant une grande affaire : « Allez « prendre les ordres de Soult, c'est lui qui commande la « bataille. »