MON LUXEMBOURG
Si, après le Parleur éternel^ généralement approuvé, j'ai produit une petite comédie qui ne soit pas iadigne de son aîné, c'est incontestablement le Luxembourg., un acte en prose, dont le théâtre de l'Odéon s'est assez bien trouvé. — (J'ai dit qu'Alexandre Duval m'avait témoigné le désir de l'avoir faite). — En huit jours, l'idée en était venue et la composition achevée. — La réception par les Comédiens avait été flatteuse et les répétitions allaient commencer, lorsque Chazet, le coureur de collaborations, me demanda de connaître la pièce. — J'y consentis par pure politesse, Cf.r je n'attendais pas même un conseil de l'homme aux calembourgs et vaudevilliste à si bon marché. — En lui reprenant mon manuscrit.
je m'aperçus qu'il y avait glissé cinq ou six couplets pitoyables et même d'un goût des plus équivoques. — Par exemple, il faisait dire à madame Parloul, la loueuse de chaises : <■' On s^ asseoit ici à deux sous par... tète. » — On devine de quelle façon je repoussai ce Irait de bas aloi. — Cela n'emp'clia point l'effet d'une autre rubrique. — Le soir même de la première représentation, au moment où l'acteur, sortant de la coulisse, allait faire connaître l'auteur au public, Chazct insistait encore pour que son nom fût accolé au mien. — Mou énergique résistance amena entre nous l'esquisse d'un duel qui fournit à mon adversaire l'occasion de me montrer, chez lui, rue Saint Lazare, une épée nue couchée sur un lit de sangle, ei qui, malgré l'indécence de son état, ne me parut pas avoir grande envie do se réveiller. — Il était déjà écrit que je serais, en toute circonstance, un Ecrivam-soldat.
Napoléon l^r avait un mot dont l'effet était celui du noeud gortlien tant de fois rappelé. — Ce mot lui était inspiré par un autre de ses pensées : n II y a des hommes utiles, il n'y i en a point d'indispensables. » — Quand on cherchait à y contredire pour recommander quelqu'un dont on vantait les (jualités rares et inremplaçables, il répondait : « S'il était " mort ? »
Il y a peu d'artistes que les souverains aient plus honorés, par l'envoi de riches tabatières, que n'en a reçues Beilon.-^
Le charme de sa musique, d'une science, d'un goût et d'une élévation si habilement mêlés à la vérité dramatique, devait en effet trouver des admirateurs sur les trônes aussi bien que parmi toutes les autres classes. — J'ai vu cette belle collection de tabatières. — Mais, celui de ces objets que j'ai le plus curieusement examiné, était du bois le plus commun, avec un dessus renfermant une mèche de cheveux gris, et, plus bas, ces simples mots : « Ton ami Grétry » Les beaux diamants!... — Par malheur, sur la fin de sa vie, rillustro artiste, quoique plus préoccupé qu'affaibh, se partageait difficilement entre ce que lui demandaient l'Institut, le Conservatoire, la composition qu'il cultivait encore et les exigences d'un monde oij il n'a cessé d'être avidement recherché. — De nombreuses distractions s'en suivaient, et, trop souvent, sorti de sa maison avec une tabatière dont il aimait à se parer, il rentrait privé d'elle, sans savoir comment. — J'en sais une, la dernière, qui a été soustraite, après lui, à sa famille; mais il ne faut dire ces choses là qu'à mots couverts — Respect au larcin!
L'inventeur des Jocrisses (si Molière n'eût pas fait le mot), Dorvigny, avait un goût particulier pour les oiseaux. Sa chambrette était garnie de cages horizontalement placées tout autour, et dont il prenait soin lui-môme. — Jusque-là, il n'y a rien d'étonnant dans ce fait, mais ce qui le rend un peu digne d'être consigné, c'est le mouvement d'ensemble qu'il était parvenu à imprimer à ses petits pensionnaires quand il se disposait à nettoyer leurs domiciles. — Il ouvrait d'abord sa fenêtre, puis la [lorte de chaque habitation; mais personne ne
bougeait avant qu'il eût frappé dans sa main on disant : « Sortez l » — A ce mot, touie la famille prenait sa volée et allait au risque de quelque rencontre avec la race féline, stationner sur les toits voisins formant l'unique perspective de l'appartement. — L'appropriation faite, sur la seule invitation du professeur, tout le monde venait reprendre les places, sans jamais déserter ni se fourvoyer l'un chez l'autre, et Dorvigny se mettait à travailler au bruit d'un concert qui en aurait empêché le plus chaud partisan de l'ornithologie. — ()uand je lui parlai de cela, il me le confirma en m'engageant à in être témoin; mais j'avais dix-neuf ans, et, comme on sait, beaucoup d'autres choses plus sérieuses à faire. (1812).
La dispute était vive. Napoléon déployait les ressources de son génie et ses ^nombreux adversaires lui opposaient une résistance acharnée. — Cependant ils avaient fléchi, et sans l'avantage que vint leur otïnr une réserve considérable, tout allait finir heureusement pour nous. — Ce corps, composé de 30,000 hommes en colonnes serrées, s'avance, la victoire en expectative. — Mais l'Iimpereur l'a vue: il demande ce qu'ils sont : — « Sire, les Autrichiens. » —En un clin d'oeil, une formidable batterie est disposée en hémycicle, de façon à vomir ses feux croisés sur cette masse. — Napoléon détache ensuite une feuille de son carnet, écrit dessus : « Ln bataille
de Lut zen est gagnée. » Puis, le remettant à l'officier qu'il a mandé : « Portez cela d llnipératrice. » — De ces ."^O.OOO hommes, il ne resta pas le tiers. (2 mai 181'î).
Le luxe de l'appartement n'était pas, au temps de Fleury, ce que nous le voyons aujourd'hui chez nos artistes. — D'autres idées s'accordaient avec d'autres besoins. Celles qui ont le parfait confortable pour objet, n'avaient p3s encore traversé le détroit, le mot lui-même était resté l'ornement du vocabulaire anglais. — Dans la rue Traversière-Saint-Honoré, le brillant Premier râle de la Comédie-Française habitait avec sa fille (mariée depuis avec un médecin) un logement des p'us simples et tout entier dans le goût des' bons bourgeois de la comédie Louis XV. — Sur son invitation, j'allai le voir, un jour, pour causer de son art et tâcher de surprendre quelques-uns de ces secrets dont un écrivain peut .toujours tirer partidans l'intérêt des lecteurs qu'il espère. — Je le trouvai coiffé, poudré à frimais et revêtu d'une robe de chambre comme avait dû l'avoir Baron dans V Homme à bonnes fortunes. — En me voyant parcourir des yeux son entourage antique : « Ne vous étonnez pas, me dit-il, je suis « ici comme je veux être. Ne jouant que d'anciennes pièces « et ne représentant que des personnages du temps passé, il « me convient de m'entretenir dans ces idées, de vivre de « leur vie extérieure, de me rappeler leur ton, leurs habi- « tudes. Le soir j'endosse plus facilement le costume et me « fais à leurs manières sans avoir presque rien à changer de « ma journée. Croyez-le bien, cela me sert beaucoup. » — N'ayant pas à répliquer, je mis la conversation sur l'exercice de l'art théâtral et j'écoutai.
Le lendemain de la bataille de Lutzcn, un officier, qui n'y avait pas assisté, s'était placé dans une batterie désemparée
pour en dessiner l'aspect, quand l'Empereur, faisant sa visite d'habitude, l'aperçut: — « Que failes-voKslà'! » lui dit-il iL'un ton à lui apprendre qu'il savait son absence de la veille. — » Sire, Je prends la vue du champ de bataille. » — « Si « vous aviez fait cela hier., le portrait serait plus ressem- <blant. » répond-il, et il s'éloigne. — Le soir même, cet officier voulait se brûler la cervelle. — En l'apprenant, Napoléon dit ; <iCe sont ses Jambes qu'il devrait punir, mais « qu'il se garde pour la revanche. » (3 mai 1813).
Un jour, au moment de rendre un décret relatif à la littérature dramatique, et dont la publication pouvait inspirer (jnelques craintes, l'Empereur, qui tenait sa plume, dit, en la montrant : « Celle de Geoffroy les dissipera. » Et il signa.
A Bautzen, une balterie faisait feu de toutes ses pièces et l'ennemi rij ostail en conséquence. — Un boulet de chez lui vient enlever le colback d'un de nos artilleurs nommé Vaspergès. — <' Eh\ là-bas, s'écrie-t-d, faites donc attention., il « y a du monde ici el vous pourriez blesser quelqu'un î » — C'est beau comme l'antique. (20 mai 1813).
Pendant la campagne de France, à l'une de ces admirables batailles où Napoléon sentait la nécessité de payer plus (jue
jamais de sa personne, malgré le terrible feu de l'ennemi, il s'était môle aux artilleurs et pointait une pièce dont il attendait un grand effet de précision. - Aux ravages qu'éprouvait la batterie, un des Servants, ne pouvant maîtriser sa crainte, courut à l'Empereur, le saisit par derrière, à bras-le corps, en lui disant : « C'est pas ici votre place, » et ne le quitta qu'à disiance. — Napoléon sourit, et, l'affaire terminée, il voulut récompenser le brave; mais la victoire en avait disposé... « J'en suis fâché, dit le héros, je lui aurais serré la « main d'aussi bon cœur qu'il m'a pressé dans les siennes. »
C'était uniquement au rare mérite de mademoiselle Mars que Napoléon rendait justice, sans rien contester des agréments que l'on pouvait trouver dans sa personne. — A Dresde, quand la présentation des Comédiens français fut terminée et que l'Empereur eut causé quelques ins'anis avec l'actrice, eu présence des généraux Auty, Camas, etc., Duroc lui ayant demandé ce qu'il en pensait : — « C'est, lui dit-il, «me vieille "■ fille qui fait assez bien la jeune. » — Je crois que mademoiselle Mars l'a su, ce sont les boulons d'oreilles de Louis XVIII qui me l'ont dit. — Ceci n'est qu'une bagatelle, sans doute, mais celte bagatelle a son mérite en cela que mademoiselle Mars, approximant alors l'année où les femmes ne disent plus leur âge, n'éprouvait d'autre préoccupation que le désir de dissimuler le sien. — Le regard de l'aigle avait plongé dans l'abîme. (1813).
M. le marquis de Xiinénès (prononce/. Chimène) est un type dont il ne faut pas laisser disparaître le souvenir. — Sa vie, moitié militaire, moitié littéraire, doit tenir un petit coin dans l'histoire. — Sa conduite à Fonlenoy, en qualité d'Aide-docamp du maréchal de Saxe, et ses trois tragédies : Epicharis, Don Carlos et Amalazonte, lui ont mérité quelques feuilles de chêne. — Restent ses excentricités qui nous amusent tous les jours dans la salle et au foyer public de la Comédie-Française. Plusieurs choses y sont remarquables. — D'abord, son extérieur cassé, courbé, négligé au dernier point ; ses pieds traînants, sa voix sourde, et l'usage qu'il en fait pour dire tout net aux acteurs dont il n'est pas content qu'ils jouent en dépit du sens commun. —Ensuite le sans-façon, la fréquence de ses envies de faire toilette sur le devant d'une loge, d'aller pour cela jusqu'à oter sa cravate, quelquefois mi;me, en été, son habit, et de passer sur sa figure des mains empreintes de l'humidité que sa bouche vient de leur communiquer, toutes choses auxquelles son grand âge empêche les gens de s'opposer. — Ces manies, ainsi que son individualité, trouvent dans Baptiste Gad'el un imitateur des plus amusants, malgré le respect qu'on a pour les 90 années de l'ancien ami de Voltaire et de tant d'autres grands personnages. — Ce qu'il ne faut pas oublier, c'est que, lors de la fameuse querelh; théâtrale qui se termina par une décison du Gomilé adjugeant reai[)loi des Grandes princesses a mad^nnoisolle Duchesnois, et celui des Reines à mademoiselle Georges, pour qui Geoffroy prenait parti, M. de Ximénès publia ce quatrain consolateur :
Georges, tu reçois la coiiromie, Mais garde-toi de la porter !
l*eut-(in vouloir l;i iiiérilcr • Lorsque c'est MidHS qui la donne? -(1814).