‹ ÉpavesChapitre 21 sur 36 · NOURRIT · texte numérisé non relu

NOURRIT

On a commis des erreurs (de très- bonne volonté) relativement a la retraite de Nourrit lils, le comédien-chanteur arraché à l'Opéra en 1837. — Voici les faits dans toute leur exac-

litude. — Nourrit avait su que Duprez devait venir à Paris et ne s'en était point alarmé. — Il ne restait plus que l'emploi des égards usités en pareils cas. On n'y eut point recours. — Nourrit ne savait rien de ce qu'il aurait été tout simple de lui apprendre, quand, un soir, à son entrée dans la Muetlc de Porlici, il aperçut Duprez occupant la loge directoriale située sur la scène même. — L'émotion qu'il en ressentit fut si violente qu'il fallut recourir au zèle de Wartel pour achever le rôle de Mazaniello. — Il semblait que, de ce moment, il eût été poli, en même temps que de bonne administration, d'établir entre les deux artistes quelques-uns de ces rapprochements de déférence, d'un côté, et de bonne camaraderie de l'autre, dont on se trouve si bien partout. — On n'a même rien tenté de semblable. — Il a été, au contraire, parfaitement démontré qu'on ne voulait de la concurrence à aucun prix. — Je suis en mesure de prouver que tout ce qu'on pourrait dire en sens opposé, n'est qu'inventions pures et peut-être la suite de regrets causés par un malheur depuis longtemps irréparable. — Les choses étant ainsi, quand il fut question de distribuer les rôles du répertoire courant et de qualifier ceux dont la possession absolue serait celle de chacun, ce travail fut présenté de façon à faire comprendre à Nourrit qu'un seul parti lui restait, celui d'une prompte et définitive retraite. — il vint aussitôt me voir pour me l'annoncer et m'apprendre son départ pour l'Italie, dont je cherchai vainement à le détourner. A toutes mes observations, voici littéralement sa réponse. — « S'il s'agissait d'un partage, j'y accéderais avec « plaisir comme je l'ai fait pour Lafont, beau, jeune et qui « voulait à bon droit parvenir. Cela me serait aussi nécessaire « qu'au théâtre lui-même ; le fardeau du répertoire ne doit « pas reposer sur un seul sujet, et ma fatigue est grande à le « soutenir. — Mais ce n'est point cela ; on m'enlève tous mes

« rôles. Celui d'Arnold, que j'ai établi, m'est ùté; on dispose « du mien dans Stradella et dans Guido et Ginevra^ qu'Ha- « lévy m'a solennellement promis. Si j'y consens, il en sera « ainsi des autres, et mon état est perdu. Les artistes ne vi- « vent que de bons procédés, on n'en a point du tout avec « moi. J ai consulté ma mère. Elle m'a répondu que le jour « de mon départ de l'Opéra serait le plus beau de sa vie, et « ma femme a paru confirmer cette pensée par son silence. « Vous voyez bien que, malgré tous mes regrets, il faut que « je quille l'Opéra. » — Je lui conseillai d'attendre, de donner à Paris des leçons qui auraient, au-delà, compensé la perte de ses appointements, et lui prédis qu'avant deux ou trois ans, public et directeurs s'entendraient pour le rappeler. — Il ne se laissa pas convaincre-, déjà le chagrin commençait son œuvre... Deux années après, six orphelins pleuraient autour d'une triple tombe et madame Nourrit était enceinte.

STELIiIONAT.

Nos quatre premiers théâtres, dépositaires d'un passé si glorieux, responsables des richesses d'un si bel avenir, et chèrement subventionnés par l'Etat, sont-ils des Institutions dans toute la signification du mot? A ce titre, les place-t-on aux mains de directeurs pour être administrés selon que les intérêts du pays l'exigent, ou bien dans le but d'assurer la fortune de ces mandataires? ~ Cela dit, j'ai refusé le concours do mon journal à des spéculateurs qui voulaient mettre en art ions un de ces monument nationaux, le théâtre de l'Opéra-

Comique. — J'ai poursuivi, non par des personnalités et des épigrammes, mais par de solides raisonnements et des chiffres sans réplique, l'intention mauvaise et honteuse pour le Gouvernement, de ce projet dont, seul, j'ai eu le bonheur d'empêcher la réussite. — En voici un exemple pris au hasard entre mille, dans ma feuille.

« La misère de ce théâtre convient à MM. Crosnier et Cerf- « béer, elle est dans leurs petits arrangements. Fort bien ! ou « plutôt fort mal, car tous les intérêts en souffrent. Mais avant « leurs affaires, il me semble qu'il devrait y avoir celles des « auteurs, des musiciens, des artistes, de tout ce qui vit de « r Opéra-comique. Comment! deux spéculateurs jugeront « que pour assurer l'exécution de leurs projets de fortune, il « faut qu'un établissement public tombo dans le marasme, « que les nombreuses familles dont l'existence y est attachée, « éprouvent de pénibles atteintes, de mortelles inquiétudes, « parce que, pour mettre un terme à tant de maux, le Pou- « voir leur adjugera l'opération qu'ils convoitent, et on les « laissera faire ! Et personne n'élèvera la voix en faveur de « r Institution qu'on renverse? Et on subventionnera cette « tactique avec des sommes énormes en présence de cin- « quante-quatre millions de faillites éprouvées par le Comte merce et les honorables industries de toute nature! ! ! C'est « à ne pas le croire, même en le voyant! C'est à se demander « sous quel ciel on habite, quel peuple est le nôtre, quelle « langue nous parlons et si ce brûlant amour des arts, si ces « grandes pensées de gloire nationale ne sont pas des songes, a de la comédie ou quelques brillantes erreurs de nos sens? »

Voilà quelles réflexions je publiais, voilà en quels termes exempts de toute apparence d'injures, qui d'ailleurs auraient gâté ma cause, j'en appelais, de la cupidité puissante, à notre honneur, au salut du monument sur le point de périr... Et

c'est moi qui ai eu tort! Dans cette affaire, mon honorable succès a complété ma ruine. — Valait-il mieux se vendre?

Dans les messageries de la rue Montmartre, je voyage assez souvent avec M. Charles de Lamelh qui va plus loin que moi de Paris à la campagne. Nous causons avec un plaisir qui me semble partagé. — Aujourd'hui, nous en étions au chapitre de la locomotion nouvelle, comparée aux moyens d'autrefois. — « De mon temps., me dit-il, la voiture publique de Pontoisc, « traînée par deux chevaux en arbalète, reproduisaient exac- « tement celle qui apporte la marée à Paris : très-longue, M sur un seul essieu, alternant dans sa marche entre la chute « par devant et la chute par derrière, avec deux bancs en « planche de chaque côté de son étendue, et couverte d'une (I toile jaune qui tamisait fort bien le soleil et la pluie. — On » partait de Ponloise à huit 'heures du matin; on s'arrêtait à « moitié chemin pour dîner, et on arrivait à huit heures du cf soir à Paris. » — M. de Lameth avait à peine fini sa narration, commencée au sortir de la barrière, que nous nous séparions à douze kilomètres de la ville à toute vapeur. — Les oiseaux n'y comprenaient rien, (ijmn 1838.)

C'est un très-grand personnage militaire qui parle : « Au point culminant d'une bataille, lorsque l'Empereur « jugeait les manœuvres décisives et que, de ses lèvres tran- « quilles, tombaient ces mots accoutumés : Prenez la charge !

« un frémissement de plaisir et d'impatience nous parcourait « de la tête aux pieds, et chacun de nous aurait donné sa « haute position pour le simple grade de Colonel. » (1839.)

Comment n'aurait-elle pas produit une sensation si profonde, la voix de cet homme auquel les annales de la guerre n'offriront point de héros comparable? ~ Et puisque l'occasion se présente ici tout naturellement d'apprendre à bon nombre de lecteurs que Napoléon I^"" a enrichi les Commentaires de César de notes écrites de sa main, pourquoi refuserai-je entre nous une part de cette bonne fortune? Pour faire du bien, est-on jamais trop riche? (1)

Extraits des notes de Napoléon.

« Le gouvernement de César s'étendait sur la Gaule Narbonnaise et sur la Gaule Cisalpine : celle-ci comprenait toute la vallée du Pô j elle était bornée à l'est par le Rubicon, dans la Romague, et à l'ouest par la Magra, près du golfe de la Spezzia. Ainsi, il avait sous ses ordres la défense de toutes les frontières d'Italie, du côté de terre, toute la ceinture des Alpes et les provinces Illyriennes. »

« César mit huit jours pour se rendre de Rome à Genève ; il pourrait aujourd'hui faire ce trajet en quatre jours. » (2)

« La toise courante d'un retranchement, cubant trois centvingt-quatre pieds (une toise et demie), était faite par un homme en trente-deux heures ou trois jours de travail, et par douze hommes en deux ou trois heures. La légion qui était en service, depuis le lac Léman jusqu'au mont Jura, a pu faire

(1) Ces NOTES sont la propriété d'une personne considérable, qui a bien voulu autoriser l'émission à laquelle nous devons l'honneur inespéré d'en orner un ouvrage d'aussi peu d'importance que celui-ci.

(2; On sait que Napoléon n'a pas connu la vapeur.

ces six lieues de retranchement, qui cubaient vingt-une mille toises, en cent- vingt heures, ou dix ou quinze jours de travail. »

« C'est vingt jours après son passage de la Saône que César a vaincu les Helvétiens en bataille rangée. Cette bataille a donc eu lieu du l<^r au 15 mai, qui correspondait à la mi-août du calendrier romain.

« Il fallait que les Helvétiens fussent intrépides pour avoir soutenu l'attaque aussi longtemps contre une armée de ligne romaine aussi nombreuse que la leur. 11 est dit qu'ils ont mis vingt jours à passer la Saône, ce qui donnerait une étrange idée de leur mauvaise organisation; mais cela est peu croyable. »

« Les Helvétiens, les Suèves étaient braves sans doute; mais que peut la bravoure contre une armée disciplinée et constituée comme l'armée romaine? Il n'y a donc rien d'extraordinaire dans les succès qu'a obtenus César dans cette campagne, ce qui ne diminue pas cependant la gloire qu'il mérite. »

« Les combats sur l'Aisne ont eu lieu au commencement de juillet. »

« On a reproché avec raison à César de s'être laissé surprendre à la bataille de la Sambre, ayant tant de cavalerie et de troupes légères. 11 est vrai que sa cavalerie et ses troupes légères avaient passé la Sambre; mais du heu où il était, il s'apercevait qu'elles étaient arrêtées à cent-cinquante toises de lui, à la lisière de la forêt-, il devait donc ou tenir une partie de ses troupes sous les armes, ou attendre que ses coureurs eussent traversé la forêt et éclairé le pays. »

« La bataille de la Sambre a eu lieu à la fin oie juillet, aux environs de Maubeuge. » »

« La position de Falais (sur les bords de la Mehaigne, à

six mille toises de la Meuse, quinze mille de Namur et quinze mille de Liège) remplit les conditions des Commentaires. » « Il est difficile de faire des observations purement militaires sur un texte aussi bref et sur des armées de nature aussi différente. Comment comparer une armée de ligne romaine, levée et choisie dans toute l'Italie et dans les provinces romaines, avec des armées barbares, composées de levées en masse, braves, féroces, mais qui avaient si peu de notions de la guerre, qui ne connaissaient pas l'art de jeter un pont, de construire promptement un retranchement, ni de bâtir une tour ; qui étaient tout étonnées de voir des tours s'approcher de leurs remparts ? »

« L'esprit d'isolement et de localité qui caractérisait

les peuples de la Gaule, est le même qui, depuis, a forgé les fers de l'Italie. Rien n'est plus opposé à l'esprit national, aux idées générales de liberté, que l'esprit particulier de famille ou de bourgade. »

« L'on ne peut que détester la conduite que tint César contre le Sénat de Vannes. Ces peuples ne s'étaient point révoltés 5 ils avaient fourni des otages, avaient promis de vivre tranquilles -, mais ils étaient en possession de toute leur liberté et de tous leurs droits. Ils avaient donné lieu à César de leur faire la guerre, sans doute, mais non de violer le droit des gens à leur égard et d'abuser de la victoire d'une manière aussi atroce. Cette conduite n'était pas juste, elle était encore moins politique. Ces moyens ne touchent jamais leur but ; ils exaspèrent et révoltent les nations. La punition de quelques chefs est tout ce que la justice et la pohtique permettent ; c'est une règle importante de bien traiter les prisonniers. Les Anglais ont violé cette règle de politique et de morale, en mettant îes prisonniers français sur des pontons, ce qui les a rendus odieux sur tout le continent. »

« Plutarque vante le pont du Rhin, qui lui paraît un prodige; c'est un ouvrage qui n'a rien d'extraordinaire, et que toute armée moderne eût pu faire aussi facilement, etc. »

« Les deux incursions que tenta César dans cette campagne,. étaient toutes les deux prématurées et ne réussirent ni l'une ni l'autre... C'est en vain qu'il cherche dans ses mémoires à colorer l'injustice de sa conduite. Aussi, Caton la lui reprochet-il amèrement.

« César échoua dans son incursion en Angleterre. Deux légions n'étaient point suffisantes, il lui en eût fallu au moins quatre, et il n'avait pas de cavalerie, arme qui était indispensable dans un pays comme l'Angleterre. 11 n'avait pas fait assez de préparait fs pour une expéditicn de celle importance... On considéra comme un effet de la bonne fortune qu'il s'en était retiré sans perte. »

« La seconde expédition de César en Angleterre n'a pas eu une issue plus heureuse que la première, puisqu'il n'y a laissé aucune garnison ni aucun établissement, et que les Romains n'en ont pas été plus maîtres après qu'avant. »

« Les Gaulois n'aimaient pas les rois imposés par les étrangers. »

« Le massacre des légions de Sabinus est le premier échec considérable que César ait reçu en Gaule.

« Le second passage du Rhin qu'effectua César n'a pas eu plus de résultat que le premier ; il ne laissa aucune trace en Allemagne j il n'osa pas même établir une forteresse en forme de tête de pont. Tout ce qu'il raconte de ces pays , les idées obscures qu'il en a, font connaître à quel degré de barbarie était encore réduite celte partie du monde aujourd'hui si civihséc.

« L'armée de secours était, dit César, de 240,000 hommes. Elle ne campe pas , ne manœuvre pas comme une armée si

supérieure à celle de l'ennemi, mais comme une armée égale. Après deux attaques , elle détache 60,000 hommes pour attaquer la hauteur du nord ; ce détachement échoue , ce qui ne . devait pas obliger l'armée à se retirer en désordre.

« Dans cette campagne, César a donné plusieurs batailles et fait trois grands sièges , dont deux lui ont réussi ; c'est la première fois qu'il a eu à combattre les Gaulois réunis.

« Le parti que prit César, de faire couper la main à tous

les soldats, était bien atroce. Il fut clément dans la guerre

civile envers les siens , mais cruel et souvent féroce contre

les Gaulois. »

Napoléon.

Après de telles citations , quoi de mieux que le silence?

Si ce qu'on va lire échappe à la destruction, que ne manqueront pas d'essayer les tourmentenrs ; je désire qu'on y reconnaisse l'expression d'une douleur que je consigne ici, n'ayant pas eu la force de m'en expliquer tout d'abord. — J'ai dit, dans mon ouvrage en deux volumes, ce que j'ai eu d'obligations à la bienveillance , à la tendre sollicitude dont m'a honoré Picard, l'illustre auteur dramatique. — 'Rien ne pouvait, assurément, me faire dévier du chemin que me traçait la reconnaissance , et je puis jurer qu'en aucune occasion je ne suis sorti des bornes que me traçait ce devoir. — Picard lui-même, dans ses dernières années, m'a constamment rendu cette justice, soit en pubhc, soit dans la touchante familiarité de nos entretiens. — Cependant , quelques parties du journal , que j'ai si laborieusement mené à fin , permettent de supposer quelques nuages dont il m'importe de disculper

ma plume. — A cette époque, déjà en butte à des hostilités de la nature la plus cruelle , contraint de faire face à des attaques dirigées à la fois contre mon entreprise et contre ma personne, unique appui de ma famille, il me fallut, à plusieurs reprises, sinon négliger tout à fait, du moins livrer à des mains étrangères une part de rédaction dans l'ensemble de ma feuille. — Le temps manquait aux habitudes de ma surveillance. — 11 se trouva qu'alors ce soin, confié aux mains d'un jeune homme épris du théâtre , se ressentit des motifs qu'il crut avoir de se plaindre de Picard , Directeur, et que le journal , devenu dépositaire de ses mécomptes, les exprima en des termes dont je n'aperçus les applications que trop tard.

— Ces formes étaient d'autant plus condamnables et difficiles à comprendre, qu'en touchant à mon protecteur, elles se produisaient , le plus souvent , sous des noms empruntés à des ouvrages dramatiques. — Je sévis, d'abord, contre l'auteur de ces indignes menées. — C'était Justin (Placide); il m'est impossible de ne pas le nommer, celui qui, à la dernière révolution, fonda le Dîner de Paris, dans le passage Jouffroy.

— Puis, je courus chfîz Picard, que je n'eus pas de peine à convaincre de mon innocence, et qui, en m'embrassant, me dit, avec sa bonhomie ordinaire : « Ça m' étonnait. » — Notre amitié , une fois hors de ce guet-à-pens , y puisa de nouvelles forces, jusqu'au moment où je restai seul chargé des regrets que cette lacune avait inspirés à tous les deux, et dont mon cœur se soulage aujourd'hui par le tardif aveu de ma faute involontaire. — J'ai dit ailleurs que , peu de temps avant de mourir, Picard avait, à ma table, scellé, de nouveau, en présence de dix témoins, ce pacte indissoluble, par les témoignages de la plus généreuse affection. — Et je dors tranquille.

Un célèbre diplomate, placé au sommet de la double échelle militaire et civile , se préoccupait d'une jeune et jolie actrice.

— 11 désirait que le plus beau rôle d'une pièce nouvelle lui fût immédiatement confié , et, pour cela, il me rendit visite.

— En discourant de ma toute puissance (cependant bien petite devant la sienne), la phrase traditionnelle lui échappa : « Je donnerais vingt mille francs pour.... — En lui coupant la parole , j'improvisai une pétition en faveur de mon frère, le plus ancien Brigadier de l'armée , et je reçus cette réponse : « Venez me voir, demain, à ma loge., à r Opéra. »

— Je m'y rendis avec le susdit rôle dans ma poche, et, séance tenante, j'emportai un Brevet d'officier, avec une Commission de Trésorier , ce qui faisait de mon frère un Rothschild. — Ainsi, l'équité, d'une part, et ma reconnaissance , de l'autre, nous avions, tous les deux, bien employé le temps, et, ce qui vaut mieux encore , sauvegardé la considération personnelle de chacun. (Janvier 1840.)

Tranquillement assis à mon bureau, je ne me doutais pas que, depuis quelques jours, j'avais reçu un coup de bâton de la main d'un miUtaire qui le disait à tout le monde. — Mon rédacteur Békans-Davons vint m'apprendre cette mésaventure et me faire rire de sa crédulité qui n'y apportait aucun doute. — Il ajouta qu'il s'étonnait, comme les autres, de ce que je n'aie pas poussé plus loin cette affaire. — En quelques instants, je fus assez renseigné sur le nom, la demeure et l'état de ce juge par contumace. — Il s'appelait Prévost, était officier d'infanterie et habitait au Palais-Royal, maison du café de Foy. — Je l'y trouvai. — Sur ma question de lieu.

rslalif à son fait imaginaire, il indiqua le Théâtre-Français à Ventrée des acteurs. — Je dus lui dire qu'il choisissait mal, puisque depuis plusieurs années je n'y avais pas mis les pieds. — Il insista, et deux heures après, au bois de Vincennes, on le déposait frappé d'un coup d'épée dans la région de l'aîne, chez l'aubergiste de la Tourelle, où se trouvait déjà sa belle et peu tragique moitié. — En apprenant cette dernière circonstance, je laissai le blessé aux mains de ses amis, à qui je dis tout bas : « Je me sauve, car je crains plus la colère de la femme, que je n'ai eu peur de la p,amberge du mari. » (1842.)

L'unité de lieu, cette règle du théâtre que les Novateurs ont détruite, pour le plus grand abâtardissement de l'art, et sans qu'il en soit résulté la moindre compensation, n'était pas aussi immaculée qu'elle aurait pu l'être. Son inllexibiUté avait transigé, il y a plus de 84 ans, en faveur de l'Académie-Royale-de-Musique. — Dans VAlceste de Gliick, les auditeurs acceptaient un espace de trente lieues, d'un acte à l'autre. — Cette inauguration d'une liberté, déjà réclamée avec fracas, aurait pu recevoir d'utiles développements si elle eût été sagement soumise aux leçons de l'expérience -, mais ses brusqueries ont jeté le trouble dans l'institution, et jious en sommes aux chefs-d'œuvre disputant de vélocité avec les chemins de fer. — Le chaos.

Le journal que j'ai fondé est supprimé après plus de 23 ans d'existence et sous le règne de Louis-Philippe dont j'ai fatalement guidé les pas incertains vers le trône. — Les droits de l'histoire seraient trop violés si de pareilles constatations ne se manifestaient point, d'époque en époque, pour l'instruction des âges. — J'abrège.

Il y a, aujourd'hui, dans la Patrie^ un article de deux grandes colonnes et demie , empreint de l'exactitude la plus rigoureuse, unie à la force d'un raisonnement indestructible. — On y lit pour résumé :

« Il n'y a plus rien à dire, justice est faite et V injustice

« consommée. C'est ce qu'auront à examiner les deux degrés « supérieurs de juridicdon. Seulement, nous dirons à la « Presse tout entière que le jour où un tribunal pourra, « sans donner des preuves ni des motifs, et en invoquant « uniquement Vinstruction et les débats du procès, annuler « des actes authentiques ou privés ; le jour où un Gérant, de « connivence avec le Pouvoir, ou pour nuire à une entreprise « contre laquelle il sera animé de sentiments malveillants, « pourra aller déclarer qu'un Cautionnement ne lui appartient « pas, quoique des actes parfaitement réguliers établissent « le contraire ; le jour où des poursuites correctionnelles, des «amendes énormes, et enfin la Confiscation du journal a seront la conséquence de ces faits, ce jour-là, il n'y a plus « de journaux, et le Ministère les tient tous en son pouvoir. « La Presse doit donc s'unir dans un péril si grand ; elle le « doit pour l'honneur des principes, pour sa propre conser- « vation, et sans jamais s'occuper des personnes. Elle le doit, « elle le fera. »

Malgré les conseils de cet éloquent plaidoyer, je n'ai pas appelé de ce fait inique, c'eût été inutile, et j'ai perdu, par contre-coup, 60,000 francs qui venaient de m'ètre ofTerls

pour l'acquisition amiable de ma feuille. — Celte somme n'en figure pas moins au chapitre des Bénéfices sur les registres de la Calomnie, qui, de tribulations en désastres, m'a constamment gratifié de trente mille francs de rente ! Heureusement qu'en perpétuant le souvenir des infamies, e temps met à leur place les infâmes. — (4 mai 1842).

VISITE ETOURDISSANTE.

Puissance divine! Oii est madame de Sévigné , pour vous apprendre la chose la plus extraordinaire.... la plus.... la plus.... etc., etc.? — H y a quatre jours que, sous la présidence de M. Durantin , le Courrier des Théâtres a été supprimé ; et tout à l'heure , chez moi , au milieu de ma famille encore palpitante, on m'annonce M. Durantin. — Il entre , Son fils le suit. — Que veulent-ils? — Est-ce la loi qui me les amène?... Le juge chez le condamné! — Etrange situation! — Enfin, après un long silence nécessaire à la respiration de tous . le magistrat prend la parole , et moi, d'un regard fixe , je creuse son émotion, j'examine le battement de ses tempes, et j'attends la fin d'une période oratoire fort embarrassée , pour me convaincre que je ne suis pas le jouet d'un rêve. — « Est-ce là, me disais-je tout bas, celui qui, en me « refusant, à l'audience, de rester au banc des avocats, ni"a « fait obstinément placer sur la selleltedes criminels, et entre « deux Gendarmes ?» — Tout cela , pour décider qu'une feuille purement littéraire, et qui existe depuis près de vingtquatre ans, cessera violemment de paraître — Oui, c'était

bien lui. Mais au lieu de le reconnaître à ce titre , j'ai laissé

la conversation se généraliser et prendre le tour d'insignifiance préméditée qui a fini comme une simple visite entre gens du monde qui ne s'aiment ni ne se haïssent. — Quelques monosyllabes, tombés de la bouche du fils, ne l'ont qu'imperceptiblement variée. — C'est cependant , en y réfléchissant , à ce jeune homme que je dois une démarche assurément inouie dans les fastes. Il compose des pièces de théâtre, et j'annonce déjà que je vais publier un autre journal. ^— (9 mai 1842.)

Pradher fils, homme aimable et Tun des pianistes distingués de son époque , s'était si bien habitué aux jouissances de la vie parisienne, qu'à la retraite de sa femme, née M>'® More, il ne put supporter le séjour de Gray (département de la Haute- Saûne), et y mourutplutôtde nostalgie, que de safaible santé. — Je tiens le fait de source certaine. — Généralement, les artistes aiment mieux le tapage que le silence. {Octobre 1843.)

Un jeune ténor débutait au Théâtre-Italien. — A son entrée, accueilli par des rires, il en chercha tout autour de lui la cause; mais, empêché par sa vue basse , il n'apprit qu'après qu'un chat l'avait accompagné sur la scène et s'était tenu constamment assis sans rien faire que passer la patte sur ses oreilles, comme en signe de satisfaction. — Cela parut d'autant plus possible, que le matou était véritablement un chat dilettante-^ il l'avait déjà prouvé au sujet d'une cantatrice

dont il était venu écouter, à la même place, un grand air, avec accompagnement d'hilarité générale. — Une autre fois, pendant un duo entre Lablache et Ronconi , l'amateur intrépide s'était glissé au milieu des deux exécutants, qui ne comprenaient rien à la réjouissance de la salle. — Enfin, Lablache l'apercevant, s'écria : « ome chatte! » Et, pour effrayer l'intrus, Ronconi lui jeta brusquement son gant. — 0 comble de joie désopilante ! En le recevant, le Rominagrobis , renversé sur le dos , se mit h jouer avec cet agaçant objet, selon son habitude pendant les gentillesses qu'on lui permettait aux répétitions. — Pour le coup, la scène devint un véritable intermède beaucoup plus bouffon que les points-d'orgue de ces messieurs. — La persistance de ce nouveau mélomane , plusieurs fois éprouvée , ne laissa nul doute sur son instinct musical et son goût pour les airs à grands effets. — Un incident de même nature s'est offert , quelque temps après , aux partisans de la psychologie féline , comme pour agrandir le domaine de cette science. — Le chat d'un concierge du Vaudeville se plaisait à se montrer sur le théâtre quand Arnal s'y trouvait , quoique celui-ci ne lui eût fait de caresses en aucune occasion. — Un soir, dès que l'acteur parut en scène, on vil arriver, d'un pas tranquille et grossissant sa fourrure, l'abonné gratis qui alla se placer sur le couvercle du souffleur, en se préparant à savourer son extase. — Aux cris de la salle, il répondait par de si doux regards, que plusieurs personnes prirent sa défense. — Cependant, le Directeur ordonna qu'à l'avenir, l'ami delà maison se bornerait à l'inspection des dessous et du cintre. — Voilà l'histoire dans toute sa véracité; maintenant, à vous, M. le Comte de buffon, lorsque vous aurez retroussé vos manchettes!

Avec les Auvergnats du style, qui gâchent le mortier, la besogne de nos maçons dramatiques est maintenant assurée , et nous n'avons plus besoin d'architectes. — Je le veux bien; mais ce n'est pas une raison pour oublier que l'ère précédente a été un peu plus féconde en habiles constructeurs. — Sans prétendre ne citer que des aigles, on y a vu bien commencer et bien finir: Picard, Andrieux, GoUin Harleville, Alexandre Duval, Etienne, Chéron , de Longchamps , Jouy, Bouilly , Ségur, Roger, Creusé de Lesser, Dieulafoy, Mély-Janin,Gentil, Pigault-Le Brun , Dumaniant , Soucques , et Chénier, Ducis , Lemercier, Raynouard, Legouvé , Baour-Lormian, Le Brun , Luce de Lancival, Delrieu et Guillard , Grétry, Boïeldieu , Berton, Méhul, Dalayrac, Cliérubini, Gossec, Lesueur, Spontini, Délia Maria, Nicole, Catel, Gaveaux, etc., etc.. — A deux ou trois exceptions près , du côté de la musique , oii sont les remplaçants?

L'humeur plaisante sortait par les pores chez cet infatigable Dugazon, né pour être comédien partout. — Lorsque l'occasion lui manquait d'en faire preuve devant les autres, il s'en donnait le plaisir en son propre particulier. — Quoique, de son vivant , les épiciers ne fussent pas encore sous le coup des jeux de mots dont ils ont été depuis les victimes, c'était à eux, de préférence, que cet habile contrefacteur aimait à s'adresser pour le succès de ses gamineries. — Il lui est plusieurs fois arrivé, rentrant seul chez lui fort tard, de demander l'heure à l'un de ces commerçants qui, n'ayant pas là sa montre , s'en enquérait tout autour de lui et même criait à sa femme de l'en informer ipâT le judas, souvent pratiqué dans le plafond

de la boutique. — C'était un dérangement qui durait plusieurs minutes et suspendait quelquefois l'exercice de la vente. — Quand on avait fini par s'entendre , encore avec force excuses delà part de celui qu'on importunait , Dugazon, ôtant gravement son chapeau, lui disait : « Merci , épicier ! » et s'éloignait de l'air le plus pénétré de reconnaissance, — Inutile de dire la déconvenue de l'honnête industriel qui, ne sachant pas à qui il avait aiïaire, se fâchait autant qu'il aurait ri , s'il eût connu son mvstificateur.

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