DICTIONNAIRE DE XA COIWERSATIOBST
Ah ! qu'il fait chaud !... Dieu ! qu'il fait froid !...
Décidément, pas plus que sous le soleil, il n'y a rien de nouveau sous le lustre des spectacles. — Piron voulait que les auteurs de son temps dérobassent leurs neveux. — Les nôtres se mettent plus à l'aise, ils dérobent leurs oncles. — S'il est une idée toute matérielle, quel qu'en soit le résultat, dont ces messieurs aient ambitionné la gloriole, c'est celle d'avoir, les premiers, mis à la scène, l'aspect d'un théâtre a Venvers, les coulisses retournées et la toile en perspective. — Eh bien, six mois avant la fin du dix-huitième siècle, cette originalité fut offerte au Public par le Vaudeville, dans une pièce en un acte, intitulée Molière à Lyon. — Les auteurs étaient Ségur aîné. Deschamps et Després. — Ceux qui, depuis, ont employé ce moyen (dont j'ai vu l'effet), n'ont donc prouvé que de la mémoire.
A quatorze ans , Rossmi faisait répéter un opéra dont il avait déjà composé la partition. — On était au théâtre, et le père du petit maestro occupait une place de musicien à l'orchestre.— Tout à coup, une fausse note se fait entendre, l'enfant regarde , cherche et trouve le coupable dans la personne de l'auteur de ses jours. — « Cest toi, lui dit-il en langue pésariote, va Ven vile à la maison ! » — Malgré le ton dont ces paroles étaient accompagnées, le père, orgueil-
leux d'un tel fils, s'éloigna sans répondre, mais tout enivré des pressentiments de l'avenir. — Il lui fallait bien cela pour digérer la pilule que venait de lui ingurgiter monsieur son fils.
B.ÉF17TATIOXI7.
Tout est possible aujourd'hui, puisqu'on a pu jeter à la tête de la vérité et dans les jambes du sens commun une prétendue lettre de Bonaparte à Talma, en supposant à cet autographe, et par une commode approximation, l'époque de Vendémiaire an lY. — Voici comment cet indigne écrit fait parler le Général au tragédien qu'il tutoie :
« La République me laisse mourir de faim. Je suis au bout « de mes ressources. ... J'ai vu hier Monvel , c'est un parfait « ami.... Je suis à mon dernier sou. Aurais-tu quelques « ECUS A MON SERVICE ? Je ïie les refuserais pas , et je t'en « assure le remboursement sur le premier royaume que je « conquerrai avec mon épée. »
Telle est l'ignoble , stupide et criminelle publication osée quand un Bonaparte est sur le trône , et sans s'effrayer des démentis dont l'auraient souffletée tour à tour l'histoire , les dates, l'honneur national et le respect dû seulement à la mémoire de l'homme! — Après cela, que dire de ces intimités d'invention entre deux personnages destinés à vivre si loin l'un de l'autre, et dont les nourrices complaisantes ont abusé pour seconder les oscillatioiis du berceau? Quelle que soit l'évidence des preuves contraires , sur lesquelles on s'est mille fois appuyé, jamais les crédules imbéciles n'en ont voulu
démordre, et, selon eux, toujours le tragédien « a donné des « leçons dramatiques à l'ofticier, ou, le moins, des conseils « sur la tenue^ V accentuation et les gestes que doit observer « un orateur en public. » Avait-il donc besoin de cela le héros qui a légué aux plus ordinaires de ses discours, à la plus simple de ses attitudes tout l'intérêt du caractère historique, tout le charme de la représentation noble et puissante? — Pour les hommes de notre temps, l'unique rapprochement sérieux qui se soit effectué date des jours où le Premier Consul,* admettant, comme je le dis plus haut , quelques artistes éminenls à d'instructifs entretiens, ne pouvait oublier celui dont le mérite répondait le mieux à ses idées sur le genre tragique. — Plus tard, l'Empereur ne l'a revu qu'au théâtre et dans les occasions offertes à tout le monde. — Si, dans ses largesses , cet acteur s'est trouvé quelquefois plus heureusement partagé que ses camarades , deux motifs ont-* justifié cette préférence : d'abord , le goût particuher de Napoléon pour cette littérature dont l'interprète s'élevait audessus des autres, et le fréquent embarras de ses affaires auxquelles ce dernier trouvait facilement moyen d'mtéresser son généreux protecteur. — Hors de là, tout est faux. — Pour finir, il était bien difficile de connaître un peu Talma sans lui demander quelques détails à ce sujet. — Je n'ai pu moim me y résister, et j'affirme qu'il a toujours opposé le sourire de la pitié à ces misérables suppositions de la sottise propag ^es par les manœuvres d'un ridicule esprit de parti. (1860.)
Deleslre-Poirson , mort à 68 ans , possédait la terre do Sully, que l'on a prétendu appartenir à M"ie la Duchesse de Berry. — Les grandes dépenses qu'il y a faites ont encore
fortifié cette opinion, qui n'était peut-être qu'un bruit de coulisses. — lien pleut. (1860.)
Mlle Saulnier, la danseuse de l'Opéra, morte en 1860, propriétaire de deux maisons dans la rue Le Pelletier , et qui tenait aux de Livry par un coin , a singulièrement choisi les successeurs de sa fortune. — Son Concierge et la Femme de chambre de la défunte ont été ses hériliers testamentaires \ le jeune fils du premier a reçu une somme de 40,000 francs, et l'acteur Tisserant a touché 20,000 francs pour sa part dans ces libéralités d'outre-tombe. — N'est-ce pas le cas de dire comme eux : C'est assez ?
Tourmenté de l'incognito qui dérobe son existence à l'admiration de la foule , un jeune dessinateur vient me trouver. — Il veut avoir mon opinion sur le malin croquis qu'il m'exhibe , représentant un gros portefeuille flanqué de grandes ailes qui semblent lui donner la rapidité de l'oiseau fuyant dans l'espace. — A sa suite , un homme porteur d'un grand carré de papier , court à perte d'haleine , en tendant avec anxiété ses bras vers cet objet qu'il ne lui sera pas possible d'atteindre. — Au-dessous de celte énigme au crayon , on lit ce vers des Plaideurs :
Monsieur , je suis bâtard de votre apothicaire.
« L'épigramme est assez bonne , dis-je à l'artiste ^ mais , « gare à vous! Moins V ambition est légitime, plus r ambitieux est à craindre » (1861).
Scribe rencontre M™s Grévedon , et brise une conversation sans importance , pour lui dire : « Comprenez-vous cela ? « Je ne me suis jamais occupé de la mort , et, depuis queh « ques fours , f y pense , même assez sérieusement. » — L'interlocutrice voulant le distraire de cette idée : « .4m sur- « plus , ajouta t-il, il n'y aurait pas grand mal, car depuis « quelque temps Je ne fais que des billevesées. » (Textuel). — Moins de deux semaines après , les affiches de spectacles tutoyaient le plus habile de leurs auteurs. (20 février 1861.)
A Cormeilles, j'ai eu un jardinier qui avait servi pendant la campagne de Crimée , sans pouvoir en obtenir la médaille. — En annonçant, d'une semaine à l'autre, le terme de cette distribution, les journaux faisaient pressentir la difficulté d'y participer. — Je m'y employai cependant, et je réussis. — Quatre jours n'étaient pas écoulés que mon reconnaissant serviteur m'appelait à la Justice de paix d'Argenteuil (cinq quarts de heue) , pour mettre à ma charge l'entretien d'un instrument de jardinage, compris dans les siennes, et montant à trois francs. — En haut, en bas, partout et toujours l'ingratitude a répondu à la générosité de mes actes. — Indubitablement les récompenses sont autre part.
Bordogni , du Théâtre-Italien, chantait mieux qu'il ne causait. — On a , sur lui, cette anecdote d'un prétendu far-
ceur, abordant chacun de ses amis par ce rébus tiré à quatre chevaux : « Tu sais que lu es le fils de la chicorée^ puisai qu'elle est amère. » — Enchanté de ce mot, Bordogni le colportait sans tutoyer personne et le traduisait en assurant que « la Chicorée est voire mère. » Et nul ne comprenait , ainsi que lui, ce qu'il avait voulu dire. ^— Sur le Boulevard , un jour, je demandai à cet aimable Etranger pourquoi il rougissait à ma vue depuis qu'ayant quitté mon journal , je ne comptais plus parmi ses habitués du Jeudi ; mais , avant qu'il ne m'eût satisfait, j'ajoutai en badinant : « Cela m'ar- « range, parce que, ce jour-là, nous dînons entre nous autres « gens d'esprit. » — Il me répondit : <iAh!»
DIALOGUE STENOGRAPHIE.
— Tiens! cet individu qui passe, c'est ça un journaliste, un homme qui se vend, n'est-ce pas?
— Comment le savez-vous ?
— Heim !
— Sur quoi fondez-vous cette opinion ?
— Il me semble l'avoir entendu dire.
Un homme d'État a flagellé comme il faut cette espèce de défaillance de l'esprit et du cœur si sottement enracinée chez nous 5 je lui laisse la parole.
Corps-Législatif, se mce du 7 février 1863.
« Une chose me frappe et m'attriste pour mon pays, c'est la légèreté avec laquelle la moindre allégation scandaleuse est volontairement acceptée comme vraie. Il semble qu'une insinuation ou une déclaration de faiis regrettables portée
contra une personne honorable soit une de ces bonnes fortunes qui causent satisfaction et joie à certains adversaires... Et cependant... il n'y a profit pour personne à éclabousser un voisin avec une boue, qui, tôt ou tard pourrait retomber Sun NOUS-MÊMES (I j. Avec sa vivacité d'esprit et d'imagination, notre peuple est ainsi fait, que la plus petite insinuation, précisément parce qu^elle est malveillante, va, grandit, fait son chemin au milieu de lui, et que la vérité, lorsqu'elle se fait jour, trouve les esprits trop souvent prévenus et indifférents. BlLLAULT. »
J'arrive à l'instant de la place Vendôme. — J'y ai vu la statue de Napoléon descendue au pied de la colonne et faisant face au Ministère de la Justice. — A ce moment, un des ouvriers chargés de la tenir sur pied lui passait une corde audessus des épaules, sans penser, bien certainement, à autre chose qu'à son devoir; mais le respect agissant sur les spectateurs, il y eut un instant oii chacun lui aurait volontiers épargné cette peine. — Une légère pluie, qui n'empêchait pas la foule de stationner, semblait s'associer aux idées que lui suggérait cette cérémonie. — On échangeait bien quelques observations, mais n'ayant pris note d'aucune, je n'ai rien à dire sur cela, en qualité d'historien. — J'ai appris là que cette statue a presque quatre mètres (onze pieds) de hauteur, et pèse
(I) Celte remarque se distingue par une grande vérité d'observation, car c'est toujours de la plus vile et de la plus vulnérable espèce que partent les attaques. — De quelque iufullant défi qu'on les poursuive, pas un ne répondu cette sommation catégorique : Apporte ta vie, et comparons !
dix mille livres, ou quatre mille cinq cents kilogrammes (1). — Elle n'est pas massive. — Le visage, beaucoup plus fini que je ne croyais, a une expression méditative aussi bien accusée que possible. — Les détails du costume, sans être très- soignés, m'ont paru suffisants pour l'effet d'optique. — 11 est à craindre qu'à Courbevoie, à une élévation moins considérable, l'ensemble du coup-d'œil ne soit pas aussi heureux. — En lui faisant quitter la première marche du socle, on lui imprimait, par la gauche, un mouvement d'une très-grande lenteur, ce qui donnait au personnage une sorte de vie fantastique d'un effet saisissant. — Je ne l'ai pas seul éprouvé, car un vieux monsieur, de très-bonne compagnie, s'est écrié avec émotion : « Si votre Majesté ne veut pas quitter Paris, Ellen'a qu'à le « dire. » (3 novembre 1863).
On a remarqué qu'à toutes les époques de journaux dramatiques ou d'une influence équivalente, il y a eu coalition de comédiens tendant à perdre (rien que cela !) les rédacteurs d'un goût trop difficile. — J'en ai subi les atteintes comme Fréron, Lefuel de Méricourt, Chamois et même Geoffroy, que pareille cabale a voulu priver de ses ressources. — Sur mon refus d'un partage dans une spéculation déshonorante, un Directeur de théâtre, voulant ameuter contre moi ses pensionnaires et ceux des autres, réussit tout juste à se faire surnommer, en pleines feuilles publiques, le Bouc émissaire de la canaille. — Cela valait-il la peine?
(1) Quelques journaux ont porté ce poids à 9,000 kilogrammes.
Sous sa direction de l'Opéra, Véron m'avait gracieusement octroyé une loge de quatre places au cinquième de la salle. — A nous deux nous l'avions agréablement décorée. — Depuis lors, et tant qu'a duré mon journal, Meyerbeer y était venu entendre, avec ma femme et moi (selon que je le pouvais), chaque représentation de Robert-le-Diable ou des Huguenots. — Cette hospitalité nous a souvent imposé la privation d'un spectacle qui nous eût, autre part, amusés davantage ^ mais le grand compositeur en paraissait si heureux !... si heureux, que mon journal n'existant plus, Meyerbeer m'a vingt fois rencontré sans me reconnaître. — Sa vue baissait.
Aujourd'hui, avant midi, j'ai conduit Auber depuis le haut du faubourg Montmartre jusqu'au Conservatoire. — 11 était fort changé, se plaignait d'un gros mal de gorge et s'appuyait beaucoup sur mon bras. — Parlant de la Fiancée du roi de Garbe^ il m'a dit : « J'ai eu tort de la donner. » — Il travaille, en ce moment, à de la musique d'église, ce qu'il appelle «Musique morte. » — Il se couche, m'a-t-il dit, à minuit et demi ou une heure, lit .un peu et s'endort. — Ses yeux se fatiguent sensiblement de jour en jour, mais non ses admirateurs (23 mai 1864).
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Le Parler français n'est pas la constante habitude de nos écrivains actuels, même les plus répandus. — Dans le Journal littéraire {îondiilion Millaud) , à la date du 18 au 21 juillet 1864, on a lu cette phrase, signée d'Alphonse Karr : « Au besoin,
« faites comme Gédéon, qui renvoya ceux qui avaient peur; « ne conservez que les hommes bien élevés, que ceux qui vous « traitent comme vous devez l'être. » Or, à part l'abus des pronoms, jamais faute de français ne s'épanouirait avec tant de confiance sur la version d'un écolier de sixième.