‹ ÉpavesChapitre 6 sur 36 · VN CONDAMNÉ · texte numérisé non relu

VN CONDAMNÉ

La législation criminelle, qui avait institué un Directeur du Jury, exigeait-elle que ce fonctionnaire assistât aux derniers moments d'un condamné à mort? Je ne l'ai jamais demandé à M. Durand, revêtu de ce titre et dont j'étais, à Lyon, le secrétaire intime. — Toujours est-il qu'après avoir commencé l'instruction d'une affaire de ce genre, il assistait à sa fin, placé dans l'Hûlel-de -Ville et attendant le cas où le condamné demanderait à faire des révélations. — Un jour, tout étant disposé, lui loin de la fenêtre d'où l'on pouvait voir le funèbre spectacle, et moi près de sa personne pour tenir la plume, un

misérable assassin, indigne de toute compassion, voulut essayer de vivre quelques instants de plus. — 11 était déjà debout près de l'instrument du supplice et saisi par les exécuteurs, lorsqu'il demanda à parler au juge. On l'amena. — x Que veux-tu, lui demanda M. Durand? — L'homme ne répondit que par les affirmations banales d'innocence et d'erreur judiciaire auxquelles ils se livraient presque tous. — Il avait alors toute sa force, et même une certaine assurance. Ses traits n'étaient point altérés ; mais à ces mots du magistrat : « Va-l-en^ on t'attend Id-basl » sa physionomie, tout à coup bouleversée, son corps chancelant, ses yeux éteints et sa bouche ramenée vers l'oreille, comme par un puissant ressort, n'offrirent plus que le hideux aspect d'un corps décomposé s'agilant dans son suaire. — On le porta, plutôt qu'il ne marcha vers l'échafaud, dont il subit le châtiment sans articuler une parole. — C'est à celte lugubre cérémonie que j'ai vu, pour la première fois, du sang répandu par autorité de justice et un homme qui s'en essuyait les mains. —Je ne sais plus ce que j'ai pensé.

AU GENERAI. CLAHRE.

<■ Quel est celui d'entre nous qui n'a pas regretté cent fois de ne pas être soustrait par une balle aux effets puissants de la calomnie, de l'envie et de toutes les passions haineuses qui semblent presque exclusivement diriger la conduite des liommes?

« 29 brumaire an v (19 novembre 1798).

« Deux heures après la bataille d'Arcole. Bonapartl. »

Quand un homme tel que celui-là, et déjà si haut placé, a

pu déplorer, en de pareils termes, les cruels effets de la calomnie, qui donc oserait se plaindre de ce fléau de tous les temps?

Rouget de l'isle n'est pas seulement auteur de la Marseillaise, il a composé, dans un genre à peu près semblable,- le Chant des vengeances, exécuté en 1799 au Théâtre de la République et des Arts, rue de la Loi {Richelieu)^ dirigé par mademoiselle Montansier. — L'inspiration lui en était venue de l'assassinat des Plénipotentiaires français à Rastadt, ainsi qu'à un M. Dognon, qui donna sa pièce au Palais-Royal, Théutre-Montansier-Variétés, même direction, sous le titre du Cri de la vengeance, musique de Poignet père, — Le vent de l'oubli a très-heureusement passé sur ces éphémères, et quoique fasse notre manie d'exhumation, il souffle encore.

IiA TOURMENTE-

Ah ! que ce Mont-Cénis est un pas ridicule, dit Crispin, que je me garderai bien de démentir! — Si je n'ai pas, comme lui, roulé dans un trou, il ne s'en est du moins fallu de guère. — Je parlais pour Milan (1799). — Les premiers jours de janvier sévissaient et, les uns à dos de mulet, les autres en traîneaux attelés, nous gravissions la montagne sous les rayons d'un splendide soleil. — La rareté des véhicules, secondant au mieux ma galanterie, avait décidé la femme d'un

capitaine, qui l'allait rejoindre, à partager la petite vacance longitudinale de mon traîneau, ce qui ne gâtait en rien le plaisir de ma nouvelle locomotion. — Au sortir d'une diligence si mal nommée, qu'elle mettait huit jours pour aller seulement à Lyon, l'air et la blancheur de ce monl semé ça et là de fleurs et d'une verdure faites exprès pour lui, nous offfoient un spectacle délicieux. — Toute la caravane en était éraerveillée,!orsqu'underiOs guidesappela notre atlentionsur quelques atomes neigeux qui traversaient presque incognito l'atmosphère. — « Ce n'est pas bon signe, nous dit-il, vous « aurons de la tourmente. » — Ces paroles ne frappèrent aucun de nous, et la montée continua agréable et calme jusqu'à ce que le soleil perdant à vue d'œil de sa clarté, et la neige multipliant ses flocons, l'inquiétude succéda à l'enchantement des voyageurs. — Bientôt un vent furieux s'éleva, grossit et prit une telle force que plusieurs d'entre nous furent rudement démontés. — Je vis même un mulet isolé jeté à terre et tournoyant sous la pression de l'air comme un fétu de paille dans une de nos rues. — Le guide, en nous rappelant sa prédiction, nous conseilla de nous prendre tous corps à corps pour opposer une plus grande résistance au vent ; mais cette tac'ique ne tarda pas à devenir inutile. Séparés les uns des autres, ce fut à chacun de chercher quelque moyen de salut pour soi même. — Un guide nous indiqua la grotte de Philibert- Emmanuel, précisément bâtie par ce prince pour servir de retraite momentanée aux voyageurs surpris par la tourmente. — On s'y dirigea le mieux que l'on put. — A ce moment, chose incroyable, et qui a dû m'arriver pour que je ne la révoque pas en doute, je me sentis enlevé comme une plume par lo vent engouffré dans mon manteau, et j'allai donner de toute ma longueur contre une des hautes perches placées au bord de.s immenses excavations nivelées par la

quantité des neiges Je m'y cramponnai autant par instinct qu'encouragé par les cris d'un guide qui me criait de me bien tenir jusqu'à ce qu'il arrivâtjusqu'à moi. Ce brave homme y vint à plat-ventre. — Alors je me laissai glisser pour l'atteindre, et nous tenent serrés comme des gens qui se baltent, nous gagnâmes la grotte en nous roulant l'un sur l'autre à grand renfort de contusions etd'écorchures. — Là, dans l'obscurité, combattue seulement par les reflets de la neige, de tels hurlements se faisaient entendre, que nous nous crûmes dans un énorme repaire de loups. — Cette idée se fortifiait du souvenir des rencontres que nous avions faites le matin de plusieurs de ces animaux si peu effrayés ou si fort affamés, que l'un d'eux s'était assez approché de mon traîneau pour que je l'eusse reçu avec un pistolet dont le coup ne partit pas; mais au bruit de la détente, le fr^re quêteur avait bondi et s'était sauvé sans plus attendre. — Nos hommes nous apprirent que le tapage qui nous assourdissait n'avait d'autre cause que le déchaînement des vents. — Toutefois, le séjour y était impossible. — On délibéra, et il fut décidé qu'à tous risques, il valait mieux revenir surses pas et se diriger vers le sommet, où l'on nous avait dit qu'en pareil cas, les Pères d'un couvent étaient entretenus par le gouvernement pour recueillir et héberger les voyageurs. — Après bien des fatigues et des craintes, et l'ouragan ayant faibli, nous y parvînmes. — Deux beaux vieillards à longue barbe et en robe grise nous attendaient en effet à la porte, mais au lieu de nous offrir d'entrer, ils nous conseillèrent de profiter du calme, qui semblait devoir durer, pour franchir la seconde partie du mont. - En chemin, nous nous étions réjouis du moment où, pour nous réchauffer, nous prendrions l'excellent café de ces charitables solitaires 5 la déception ne nous en fut que plus sensible. — Nous n'avons donc vu, de ce monument, que la

façade -, c'était beaucoup trop peu pour des gens engourdis, harassés et qui avaient mentalement fredonné l'air de Frontin dans les Visitandines : « .4 bien dormir je vais passer la u nuit. » Mais il fallut se résoudre, puisqu'aucun d'entrenous n'élevait la voix afin de faire mieux comprendre à ces bons Pères qu'ils ne recevaient pas cinquante mille francs par année pour ne donner que des conseils. — Je n'ai donc fait que jeter un coup d'œil au loin sur le lac gelé qui couronne ce magnifique plateau. — Nous poursuivons notre route, et nous voilà sur le versant où l'on quitte définitivement les mulets pour s'éîendre une seconde fois dans des traîneaux avec les Uamasseurs placés sur le devant, afin de vous préserver mille fois de la chiite dans les abîmes. — Le mien avait été celui du général Bonaparte, il me l'apprit avec un orgueil qui me rassura, circonstance dont j'avais besoin à l'aspect des nouveaux dangers que nous allions courir, Cor la tourmente avait recommencé et le ciel, entièrement obscurci, laissait à peine distinguer la forme des chemins qu'il nous fallait parcourir. C'était un perpétuel zig-zag de cailloux, presque aussi étroit que les traîneaux et mesurant successivement une trentaine de pieds en longueur au bout desquels, sans la merveilleuse adresse des conducteurs, on serait infailliblement tombé dans les précipices que cette route effrayante dominait par miracle. — A cette vue, il ne paraissait pas possible qu'une seule personne pût en réchapper. — Le moyen de sauvetage qu'employait le Ramasseur justifiait d'autant plus cette pensée. Assis sur les pieds du voyageur, dès qu'on arrivait à l'extrémité du zig zag, il se levait soudainement, lançait un coup de talon pour faire dévier la machine qui s'entçageait dans le défilé opposé, et se laissait aussitôt retomber pour une minute, sur vos pieds, jusqu'à épuisement de celte manœuvre à donner des vertiges, — Les premières secousse»

étaient horribles ; mais, d'une réussite à l'autre, on s'y faisait. — La tranquillité de l'Automédon, riant de nos alarmes et baragouinant même de joyeux propos, finissait par vous accoutumer à ne pas mourir tout de suite. — C'est dans cette situation d'esprit, et de l'entière congélation du corps, que nous arrivâmes à la Novalaise, dont les habitants, accourus sur leurs portes avec des chandelles rouges à la main, éclairèrent notre marche en s'étonnant que nous n'eussions pas été tous engloutis sous les avalanches ou dans les profondeurs de la montagne. — Leur surprise nous parut encore plus naturelle quand nous apprîmes qu'un de nos compagnons s'était perdu et que le courrier de dépêches, dont l'ordre était de passer, quelque temps qu'il fît, avait péri dans les neiges.

Le génie de Grétry se conformait si bien à la nature des poèmes dont il se chargeait, que, plusieurs fois (quand les ouvrages étaient bizarres) , on reprocha au compositeur la bizarrerie de son œuvre musicale. C'est à ce sujet qu'il écrivit un jour.

a Lorsqu'on entendit la musique à'Aucassin et Nicolette, ou les Mœurs du Bon Vieux Temps, le Mercure de France me plaignit de n'avoir que des idées surannées. On sentait, disait-il, que j'étais fatigué. Hélas ! si je l'étais, c'était de Id peine que m'avait causée la recherche de ces mêmes accents surannés, convenables au poème de l'immortel Sedaine. Le journaliste qui me censurait n'avait que de l'esprit, et, par conséquent, entendait mal la musiqae... Pourquoi ne nous rappellerait-on pas les jugements qui furent jadis portés sur les ouvrages de Molière, Racine, Voltaire, etc. ? D'après l'opi-

nion, aujourd'hui bien constatée, sur leurs chefs-d'œuvre, nous verrions, je crois, des rapprochements assez plaisants. Ce serait d'aiileurs une franchise louable, chez un journaliste, de nous faire voir combien, dans leur précipitation forcée, les feuilles publiques sont sujettes à l'erreur. »

Grétrt.

ZN PATAOHE.

En Italie , dans le cours des cinq mois que j'y suis resté, j'ai voyagé assez curieusement avec le général Seras , celui qui s'est distingué à l'affaire de Sacille où il se joignit au prince Eugène Beauliarnais pour repousser l'archiduc autrichien. — Il était Piémontais, comme Desaix. — Pressés tous les deux et n'ayant pas eu la possibilité de choisir notre équipage, nous courions en patache, c'est-à-dire en véritable charrette couverte, mais dénuée de toute espèce de machine suspensive.— Il faisait froid. — Blottis l'un contre l'autre derrière l'Automédon, enfoncés dans la paille et nous partageant l'insuffisant manteau du général, nous devisions par monosyllabes qui n'abrégeaient pas la longueur de la nuit. — ■ Mais la conversation prenant petit à petit les formes de la confiance, le général me raconta sa campagne, et moi je lui dis en peu de mots mon histoire. — De grandes promesses de nous retrouver s'e 1 suivirent, comme il arrive entre voyageurs momentanément incarcérés dans le même véhicule, et qui, deux jours après la séparation, se sont mutuellement oubliés. — En effet, je ne l'ai plus revu, et très-longtemps après, je fus informé de sa mort. — C'était un homme d'extérieur fort distingué et d'une grande aménité de paroles. — Seulement,

en fait de partage de manteau, il avait un peu trop le sentiment du légitime propriétaire. — Patache, si l'on veut, mais je l'ai mieux aimé que le Courrier de la malle avec lequel j'ai aussi voyagé en Italie, escorté de trois chasseurs à cheval, — Passant, de nuit à peu de dislance d'une espèce de ferme abandonnée, je regardais briller des canons de fusil par dessus les murs, lorsque je vis nos soldats saisir et armer leurs carabines. — Certain qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire, je demandai au Courrier ce que ce pouvait être. — « Ce 'I sont des brigands, me répondit-il d'un grand sang-froid ; « dans la nuit d'hier, ils ont brisé, par une décharge, le genou « du voyageur assis comme vous l'êtes là à côté d'un de mes « confrères. Mais la malle n'avait pas d'escorte, et c'est pour « cela qu'on m'en a donné une ; il n'y a plus de danger. » — Le récit de l'anecdote ne m'avait pas beaucoup amusé, aussi, ai-je été fort content d'en être quitte pour la bona mana largement distribuée à mes braves chasseurs qui s'étaient mis en défense avec une entière résolution.

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