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IMPRESSIONS

Je me sens du goût pour les arts, et de la préférence pour les lettres. —La lecture des feuilles publiques me plaît, j'aime à mettre leurs jugements à côté de mes impressions, et sur tous ces objets, je prends avec soin de petites notes qui me serviront peut-être à quelque chose. — Mais je suis à Lyon, Clerc d'avoué, par conséquent peu occupé de ce qui séduit l'imagination, et je ne sais, de pareilles affaires, que ce que nous apprennent les journaux de la capitale. — Le tableau de Guérin y est, en ce moment, un objet de grande admiration.

— Ce que vient d'écrire M. Landon m'a beaucoup intéressé : (f Ce tableau, dit il, frappe, attendrit et les ignorants et les u artistes consommés... Il réunit, à un degré supérieur, tout « ce qui peut caractériser un chef-d'œuvre... Ni le poète, ni « le dessinateur, ni le coloriste n'y trouvent à désirer. » — Les journalisîes ont tous fait écho ; mais voici venir un dépréciateur qui nous dit : « Ce n'est pas pour Marcus Sextus « que Ton court au Muséum, c'est pour un tableau satyrique « qui offense à la fois le goûf la décence et la morale; un « tableau qui représente, accuse et voue aux outrages une " femme, une femme mariée, et appelle les brocards sur 0 son mari même. Quel usage du pinceau ! quel dégradation « de talent ! Semer le trouble dans l'union conjugale, vou- « loir faire honte à deux époux de leur bonheur domestique, (' c'est attenter sur ce qu'il y a de plus doux dans la nature et « de plus sacré dans la société. » — En lisant celle diatribe, dont la base me semble reposer sur un jugement passablement baroque, au point de vue de l'art, je me dis : Dans les productions du génie, il n'y a donc pas de vérité absolue, incontestable, à laquelle tout le monde doive obéir, sous peine, en s'y refusant, de sacrifier à la barbarie!.., — Cette vérité qui mo parle, m'attire, me séduit, elle n'est donc pas souveraine! On peut donc la combattre, l'outrager!... Ah! s'il en est de même pour la littérature, c'en est fait, je ne subirai pas ce joug, j'étoufferai mes instincts (1800).

Avant de faire représenter son Montmorenci à la Comédie- Française, Carrion de Nisas obtint l'honneur de lire cette tragédie à Napoléon. — Quelle que fut sa haute opinion de

l'universalité des connaissances du Premier Consul, il fut étonné de la sagacité de ses remarques en pareille matière, notamment de celle relative à la nécessité de soulever un intérêt général dans toute tragédie bien faite, et qui est fort mal suppléé s'il n'y est question que d'une affaire de famille. — Bonaparte appuya cette observation de Vexcmp'.e d' f phi génie en Âulide, « oà le sort de la Grèce entière est attaché à la « tête ifinocente de la lille d'Agamemnon » —Jamais de Nisas ne m'a parlé de cette intéressante entrevue sans en éprouver une admiration nouvelle. — Le bruit qui s'en répandit ne contribua pas peu à placer sous la puissante égide du chef de l'Etal les auvres littéraires dont elle sollicitait le génie, et que nombre d'écrivains produisirent dans l'espérance d'attirer son attention sur elles. — Montmorenci obtint un succès de sincère estime \ on sut gré à l'auteur de la fin de sa pièce entre Louis XIII et le Cardinal de Richelieu :

A forcer vos soldats leur insolence est prêle.

— Eh bien ? — A ces mutins j'ai fait jeter sa tête.

Par une réminiscence de Dufresne, Baptiste aîné accompagnait ces dernières paroles de la subite apparition de sa loque rouge, qui n'était pas sans effet. — Depuis lors, son expérience a dû lui conseiller de n'en point abuser (1800).

« La fortune est inconstante, et combien d'hommes, qu'elle avait comblés de ses faveurs, ont vécu trop de quelques années 1

« Bonaparte. »

Au Sénat conservateur (1802).

Je ne crois pas qu'il soit possible de rendre, en aussi peu de mots, justice à ce qu'a fait de bien pour nous Napoléon, que dans les paroles suivantes de l'homme d'Etat dont ce prince a été le mieux connu. — « Quand le Premier Consul, dit il, eut été menacé d'un assassinat, on craignit que sa clémence épargnât les coupables; peut-être cette crainte était-elle fondée. Quelques jours auparavant, il disait au secrétaire d'Etat et à moi ; « Voilà bientôt un an que je suis Premier « Consul; le Manège a été fermé, les royalistes ont été disi' perses, les ennemis repoussés, il y a une administration, i< l'ordre est dans les finances, et il n'a pns été versé une ■< goutte de sang. » 11 était naturel que le premier Consul désirât pouvoir se répéter ces dernières paroles pendant les dix années de sa magistrature... 11 a tout fait pour la morale. Il a donné aux Français l'exemple d'une vie laborieuse et simple, mêlée de peu de plaisirs, et de plaisirs nobles, tels que ceux du théâtre, et particulièrement de la scène tragique. Ni son rang, ni sa gloire n'ont pu lui rendre indifférents ni les amis qui lui furent dévoués, ni les hommes que l'intérêt public a engagés avec lui dans des périls communs, ni les douceurs de la vie domestique et de l'union conjugale. Il a remis en honneur le travail, l'amitié, le mariage, ces trois grandes garanties du bonheur particulier.» Roederer (1801).

La démangeaison d'écrire s'est déclarée chez moi de trèsbonne heure. — La rude vie du collège, dans un temps où l'on y était si mal, n'a pas mis obstacle à ce penchant irrésistible. — Je ne saurais dire do combien de brouillons j'ai semé le chemin de la classe à la chapelle, et de celle-ci jus-

qu'aux dortoirs. — Le siècle sonnait à peine que déjà mes dix-huit ans me demandaient de la copie. — Une pièce de vers, intitulée les Tuileries, et toute composée de portraits, fut l'objet de mes premiers rapports avec un iniprimeur. — Personne ne l'a su, et, moi-même, je n'en ai gardé que le souvenir de ce fragment sur la personne d'un Incroyable :

En tout son goût éclate, Il a beaucoup d'esprit, il met bien sa cravate.

Oh! avenir, que je te plains!

A ces déjeuners, où le premier consul a vie admettait des hommes dont l'entretien établissait un utile échange de connaissances entre eux, la causerie tombant sur noire premier théâtre lyrique, Talma fit entendre que cet établissement touchait plus d'argent que la Comédie- Française. — « Cesl pos- « sible, lui répondit le chef de l'Etat, mais l'Opéra est le " luœe de la nation, et vous en êtes la gloire. » (1802).

Sans but déterminé, et pour me soulager des mouvements qui m'ont assailli pendant la soirée, je prends la plume en sortant de la Comédie-Française, et j'ajoute cette noie à mes nombreuses rognures de papier. — Curieux de voir à côté l'un de l'autre Talma et mademoiselle Duchesnois, j'ai dîné vite et suis allé attendre assez longtemps l'ouverture des bureaux, — Enfin je me suis placé, et, au lieu d'un plaisir, j'en ai trouvé

deux, le second un véritable bonheur, — Le Premier Consul est venu au théâtre. — Avant qu'on eut su sonarrivée, lesourd roulement de sa voiture et le bruit des chevaux de son escorte l'avaient annoncé. — Dieu ! quel frémissement a parcouru l'assemblée 1 Et comme, avec une simjjliciié toute militaire, ce hf'ros s'est noblement présenté! — Sor salut bref et modeste, digne et amical tout ensemble, répondant aux acclamations de la salle, m'a pénétré jusqu'au fond de l'âme... Ma foi, j'ai pleuré. — Vraiment, cet homme-là n'est pas fait et ne fait rien comme un autre. — Son teint mat et plombé a quelque chose des divinités égyptiennes qui rendaient des oracles. — La sévérité de sa tenue n'en exclut ni la bienveillance ni la grandeur. — Il impose sans troubler, on voudrait môme qu'il vous adressât la parole, tant il semble qu'une émanation de son génie vous inspirerait quelque bonne réponse. — Il écoute comme on pense. — Son œil fascine, son silence vous attache; toute sa personne fait rêver, et quand on revient de son extase, il ne faut pas se regarder, on se trouverait trop petit. — Dlus mon émolion, que pouvais-je attendre du spectacle qui m'avait attiré? Pyrrhus, Oreste, Hermione,

Andromaque n'étaient plus qu'un cortège, et je suivais le triomphateur. (24 mars 1802).

Au troisième étage de la rue de Seine-Saint- Germain, sous le titre de Société de l'Amitié, Pigault, Decombcrousse aîné, Bruguière, Daricourt, moi et quelques Bénédictins de notre âge, avions combiné, en 1803, une réunion aussi littéraire que possible, sans menacer l'Académie française d'une rivalité dans l'avenir. — Les coqs vivaient en paix... Les poules sur-

vinrent... — Alors on décida que les séances, toutes hebdomadaires, se termineraient par un repas... de clercs, bien entendu. — Cette frugalité n'empêcha pas d'y admettre, de temps à autre, des échantillons coupés sur la plus belle pièce de l'humaine nalure, à condition qu'il n'y eût pas trop de doutes sur la légèreté des habitudes. — Un jour, plusieurs sociétaires ayant, à bon droit, perdu cette confiance, Pigault, l'homme des ressources, se chargea de les venger en se constituant le Vatel de la maison. — Il organisa un banquet de Danaùs, dont la composition exigeait une razzia aussi périlleuse qu'intelligente. — Les rôtisseurs en effigies, lescharcutiers les mieux approvisionnés y avaient contribué sans lésine : puis, chacun présentait, selon son état, le papetier, les bouteilles; l'épicier, le pain de sucre ; le confiseur, les dragées, et le fa. bricant de chandelles, le luminaire de supplément. — De toutes Ces provisions représentant un festin pantagruélique, vésuliail un Souper de bois, de la plus appétissante apparence; mais c'étaient les Enseignes des fournisseurs qui en avaient composé la carte. — On imagine la déception des demoiselles invitées, et les accès de joie mêlés aux cris du désappointement, le tout suivi d'une débandade générale à laquelle la Société ne survécut pas longtemps. — Le meilleur de toute cette équipée fut la leçon de morale dont les Professeurs ne se doutaient guère, car ils se signalaient à eux-mêmes les nombreux dangers des fréquentations peu réfléchies.

A présent qu'il n'y a point de chûtes au théâtre et que les plus faibles productions y sont traitées de chefs-d'œuvre , on s'étonnerait de la sévérité des jugements (lu'ont dû subir nos

meilleurs ouvrages d'autrefois. — A lOpéra-Comique, Ma Tante Aurore en fit la rude épreuve. — Grand était le succès, quand le troisième acte commença à l'as.sombrir par le travestissement de Martin en Nourrice. — Ensuite, l'air : Je ie salue^ ô tour du Nord, et le Canon chanté par cet acteur, Gavaudan et Mme Saint-Aubin, déterminèrent la suppression de cet acte tout entier. — Cependant lo public avait goûté la romance à trois notes :

Deux jeunes gens s'aimaient d'amour, Mais tous deux étaient loin de Tûge, etc.

Et il fallut qu'à de nombreuses représentations suivantes, Martin, demandé par toute la salle, vînt la chanter après la pièce. — La mélodie si communicative de ce morceau difficile, obtint une réussite inattendue parmi les Anglais que les suites de la paix d'Amiens avaient attirés à Paris. — On remarqua que, publiée tout aussitôt, à des milliers d'exemplaires, cette romance avait été notamment recherchée par les amateurs de cette nation qui affluaient au magasin de Boieldieu, situé rue de la Loi (lisez aujourd'hui : de Richelieu) n^ 268.

Du reste, loin de dissimuler sa disgrâce, Longchamps la constata par une préface sur la pièce imprimée oîi on lisait : « Sifflée en trois actes, le 23 Nivôse an XI, applaudie en w deux le 25 du même mois au Théâtre Feydeau. »

L'Avenir, ce grand maUre en de pareils grabuges, Lui conseillait tout bas de piaisanier ses Juges (1803.)

Cet homme d'esprit qui s'appelait Alexandre Ségur, le frère de l'académicien, ne bornait pas son mérite à composer de

jolis opéras-comiques, il était encore fertile en bons mots et en anecdotes dans lesquelles il ne dissimulait pas ses propres mésaventures. — Je suis grand complimenteur du beau sexe , disait-il, et je m'en vanfe malgré le peu de succès de mon « éloquence. » — Au foyer du Théâlre de V Impératrice, il nous a raconté, ce soir, la d 'ception que lui avait causée celte manie de commencer des compliments qu'en pareil cas sa timidité l'empêchait toujours de finir. — Pour cotte fois, il s'était préparé de toutes les façons à la réussite de sa harangue ; mais voilà que la fatalité, plus puissante que ses précautions, l'assiège de nouveau au plus intéressant de son allocution, il reste court, sans possibilité de se ravoir. — Dans son anxiété? il ne put que s'écrier avec colère : « Je le savais encore si « bien sur Vesi'.alier\... » — Eh bien ! lui répondit la dame, « allons-y. » — Ce trait de bonté si complaisante, acheva de déconcerter le malencontreux orateur, qui, nous dit-il, en fut écrasé et ne voulut plus remettre les pieds dans celte maison. — « Consolez vous, lui dit Picard , cela pourrait arriver, « même à un Démosthène (3 janvier i804.) »

A côté des hommes qui ne peuvent pas tout apprendre, il en est qui savent tout pressentir. — Napoléon marchait encore à la tête de cette phalange. Plus d'un des siens lui ont rendu celte justice. — Il venait de présider la Commission chargée de la rédaction du Code civil, quand Real dit à Cambacérès : « Je ne sais pas oii il a appris la jurisprudence^, mais il « est plus fort que nous. » — « Par intuition, lui répondit « le vieux légiste. » {mars 1804.)

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