CAPITULATION
« N'entrez pas, monsieur, s'écrient les Contrôleurs au moment où je me rendais à mon devoir, en pénétrant dans la salle de l'Opéra. — « Qu'y a-t-il doncf » — «M. Dérivis « est au Foyer, il vous cherche. » — « Eh bien! je vais Vy . « rejoindre. » — « Mais, monsieur.^ il porte une grosse « canne.) et il dit... » — n Ahl c'est celai ne vous en occupez vpas. » — La première personne que je trouvai au foyer était mon bel OEdipe, qu'il représentait admirablement sur la scène et le seul rôle où il m'ait été possible de lui adresser des éloges, ce que j'ai fait avec autant de persévérance que j'en ai mis à constater ses défauts ailleurs. — J'allai droit à lui, sans que la grosse canne eût cessé de s'appuyer sur le parquet. — « Vous me cherchez, iiia-t-on dit, monsieur, « sortons d'abord et pour vous et pour moi. » — Sous le vestibule extérieur, il m'apprit qu'un de mes articles publiés le matin, l'exaspérait, et que c'était chose affreuse de ne jamais approuver ce que beaucoup de gens trouvaient superbe.
— Je lui répondis que si un article aussi modéré que le mien |e mettait en cet état, ce serait bien pis quand il aurait lu celui du lendemain, où je développais plus sévèrement ma critique.
— J'ajoutai qu'il lui était facile de s'en convaincre, mon imprimerie se trouvant à peu de distance du théâtre. — Cette réplique et la proposition qui la suivait l'étonnèrent au point que, sans hésiter, il vint avec moi chez Porthmann. — Le prote m'ayant remis l'article déjà tout corrigé, je le lus à haute voix devant le chanteur abasourdi, au bruit des applaudissements et des rires de l'atelier. — « Allons-nous-en, dis-je ensuite à Dérivis, et dehors, je me mis entièrement à sa disposition. » — Sa réponse fut ensemble des plus nettes et des plus
pacifiques. — Elle me signala, quoiqu'on l'exagérant, le tort que l'article aurait pu causer à sa réputation, et termina en s'en rapportant à moi sur la suite à y donner. — « C'est enfirif « me dit l'artiste profondément ému, un grand service que KJe vous demande. » — Pour qui me connaît, le reste se devine, et pour certains autres, Dérivis m'a fait présent de sa canne... à pomme d'or surmontée d'un diamant magnifique, le Régenl, peut-être.
Tout au commencement du premier Empire, sans doute le cérémonial et l'ordre qui en résultèrent n'étaient pas encore établis au château, car il arriva un jour ce que voici : — Napoléon passait une revue dans le Carrousel. — L'aspect de sa personne occupait à un tel point la foule et même les gens du palais, qu'un petit garçon à la mine intelligente et éveillée, réussit, sans qu'on eût pris garde à lui, à pénétrer jusque dans le cabinet de TEmpereur, qui l'y trouva en rentrant. « — Que fais-tu là, lui dit-il? — L'enfant ne lui répondit qu'en lui offrant une pétition dont il s'était ingéré en cachette de toute sa famille. — Elle contenait la naïve demande d'une place dans un collège. — L'Empereur la parcourut et renvoya assez vivement l'apprenti solliciteur qui venait de faire un coup de maître. — Trois semaines se passèrent au bout desquelles une Ordonnance à cheval apporta aux parents l'ordre d'admettre l'enfant au Prytanée. — Mais on exigeait un trousseau que ne pouvait fournir la famille, — Second placet du pétitionnaire, suivi d'une seconde réussite, et quelques années après, un capitaine nommé Barras , se distinguait dans nos guerres, pour finir Receveur-général àAngoulême,
où il est mort en 1856. — C'était l'heureux bambin qui avait encore profité des événements pour devenir un homme. (Mai 1804.)
Si l'on ne se rappelait tout ce qu'il y avait d'extraordinaire en Napoléon, on ne comprendrait pas comment il trouvait dans son esprit, et malgré ses préoccupations, la possibilité de se livrer à de simples remarques de détails sur tout ce qui s'offrait à ses yeux. « — De quelque peu d'importance que fussent les choses, jamais elles n'échappaient à la justesse do ses observations. — Une fois, l'Opéra venait de représenter à la Cour le ballet de Vénus et Adonis, l'Empereur, à qui la mère de l'Amour n'avait point fait illusion, demanda à M. de Rémusat pourquoi mademoiselle Saulnier ne s'était pas montrée dans ce rôle. — Le Surintendant répondit que mademoiselle Clotilde en ayant appelé à son droit d'ancienneté, il avait fallu obéir au règlement. — « ^h bien ! répliqua Napo- « léon, dites à mademoiselle Clotilde que lorsqu'on vient de « perdre son amant d'une manière aussi cruelle, on ne se « présente pas avec vn visage, des cheveux, une toilette '■> enfin, soignées comme tout ce qu'elle vient de nous mon- « trer. « — Cette négligence de la vérité possible au théâtre était en effet un défaut des plus choquants dans la pantomime de cette belle, mais un peu trop grande danseuse. (Mai 1804).