LE DUC, LA DUCHESSE
LA DUCHESSE, entrant et sans voir le Duc.
Ah ! ce billet !. . . Yesouf u'a-t-il pu se tromper ?. . .
LE DUC, se rencontrant face à face avec elle.
Véronique ? . . . Toujours la tristesse au visage ?
LA DUCHESSE Et vous, Jacques, toujours en habit de voyage ?
LE DUC
De voyage ? Une courte absence tout au plus ; Des regrets pour si peu seraient bien superflus.
LA DUCHESSE
Il faut qu'on vous ait fait des instances bien vives. Pour vous forcer ainsi de quitter vos convives.
LE DUC
Des instances, nou pas... Je suis obéissant Seulement à l'appel d'un devoir très pressant ; La raison d'Etat pare à toute irrévérence.
LA DUCHESSE
Et c'est par lettre, aiusi, qu'on vous mande à Florence ?
LE DUC, surpris.
Eu effet.
LA DUCHESSE
J'aurais cru qu'une affaire d'Etat Aurait bien mérité que l'on vous invitât Par courrier spécial . . .
(Mouvement d'impatience du Duc.)
Et si, nouveau mystère, Cette lettre s'adresse. . . à votre secrétaire.
LE DUC, embarrassé.
Eh bien, quoi ?
LA DUCHESSE
Pardon, mais, jusqu'à ce moment-ci, Je ne vous savais point de secrétaire ici.
LE DUC, perdant patience.
Mes compliments, madame, un préfet du prétoire Ne conduirait pas mieux un interrogatoire !... Daijiuez donc condescendre au grand désir que j'ai De vous baiser la main et de prendre congé.
LA DUCHESSE
Vous avez raison, Jacque ; oui, je suis indiscrète ; Mais, vous le savez bien, au fond de la retraite Où je m'enferme pour pleurer votre abandon, ' J'ai tant souiïert que j'ai droit à votre pardon. Dans la douleur profonde où saigne tout mon être. Que rien ne peut guérir. . . excepté vous, peut-être. Ne m'est-il pas permis de regretter un peu Le temps où librement, sous le regard de Dieu, — Oh ! les heures de joie, hélas ! trop tôt passées ! — Tout était en commun, nos cœurs et nos pensées ?
LE DUC Ma chère Véronique . . .
(Il lui prend la main.) LA DUCHESSE, joyeusement.
Ah !...
LE DUC
Ne croyez-vous point Qu'en vous montrant morose et. . . sensible à ce point, Vous faites à mes torts une part un peu large ? Vous parlez d'abandon . . . Les devoirs de ma charge M'entraînent trop souvent loin de vous, je le sais ; J'avais jadis pour vous des soins plus empressés. J'en conviens ; mais jamais, croyez m'en, Véronique, Je n'ai donné raison à ce soupçon inique Que rien, malgré mes torts et malgré vos rigueurs. Plus qu'alors divisât nos pensers et nos cœurs.
LA DUCHESSE Ah ! si VOUS disiez vrai, mon Dieu ! . . .
Voudriez-vous Me voir vous eo donner l'assurance à genoux ?
LA DUCHESSE
Non, Jacques ; mais afin que tout soupçon s'efface, Si j'osais. . .
LE DUC, interrompant.
Parlez franc, que faut-il que je fasse ?
LA DUCHESSE, poursuivant.
Vous demander. . .
LE DUC
Quoi donc ?
LA DUCHESSE
Je ne pourrai jamais, Tu vas te fâcher.
LE DUC
Non !
LA DUCHESSE
Non ?. . . Tu me le promets ?
LE DUC, affectueusement.
J'en jure sur l'honneur ! pourquoi me faire attendre ?
LA DUCHESSE
Qu'il fait donc bon, mon Dieu, de vous voir presque tendre! Mon désir, le voici : Jacques, ne partez pas ! Que je vive, ce soir, à vos pieds, dans vos bras ! Faites-moi ce léçer sacrifice. . .
LE DUC. froidement.
Madame, 'Vous savez que je suis à vous de cœur et d'âme, — Vous le savez si bien que vous en abusez — Mais cette fantaisie. . .
LA DUCHESSE, blessée.
Alors vous refusez ?
Pourquoi donc tant chercher à m'abuser encore ? Voyons, là, franchement, croyez-vous que j'iijnore Oii Votre Altesse, Duc, court en sortant d'ici ?
Pardieu, madame, un mot de plus sur ce ton-ci Ne me conviendrait pas, j'en jure la Madone !
Oh ! ne t'emporte pas, mon cher Jacques, pardonne ! Ma vie est un tiambeau vacillant qui s'éteint ; Au nom de notre amour, de ce passé lointain Dont l'image à nos yeux s'évoquait tout à l'heure ; Ecoutez, Jacque, au nom de notre enfant qui pleure Et gémit comme moi quand vous n'êtes pas là. . . — Mou dévoûmeut pour vous mérite bien cela — Montrez-vous une fois sensible à ma souffrance : Remettez à demain ce vovage à Florence.
LE DUC, froidement.
Faut-il vous répéter ce que je vous ai dit ?
LA DUCHESSE Ah ! mon amour est donc décidément maudit !...
(Elle se jette aux pieds du Due et le retient par les mains.)
Jacque !. . . Ah ! je ne veux pas que tu partes !
LE DUC, se dégageant.
Madame, Brisons là ! c'est assez jouer au mélodrame ! Ces scènes sont vraiment risibles. . . Tant de bruit, Parce que le Grand Duc me mande cette nuit. . .
LA DUCHESSE
Encore cette fable !. . . Et vous n'avez pas honte, Là, de vous abaisser à répéter ce conte ! . . .
LE DUC
Assez ! . . .
LA DUCHESSE
Oui, c'est assez !. . . Oui, vous pouvez partir ! Pour un San Giuliano, c'est même trop mentir !. . . Car vous mentez : cet ordre est l'appel d'une femme Qui vous donne à Florence un rendez-vous infâme.
LE DUC, railleur.
Votre preuve ?
LA DUCHESSE
La preuve ? ouvrez votre pourpoint !
Mais, ô pauvre insensé, vous ne voyez donc point Qu'avec mes bras ouverts et ma voix la plus tendre, Je suis ici depuis plus d'une heure à vous tendre Avec tous mes pardons la planche du salut ? Ce billet, ce billet, Jacques. . .
LE DUC, interrogeant avec rage.
Quelqu'un l'a lu ?. . .
LA DUCHESSE
Non, mais. . .
LE DUC
Ah ! vous jetez enfin le masque à terre, Madame !. . . Votre orgueil n'en fait plus un mystère, Par vos ordres chez moi je suis espionné ! Et c'est par ce forçat, par ce Maure damné Qui rampe sur mes pas comme un serpent dans l'herbe, Que je suis épié sans doute . . . C'est supei'be ! Vraiment, vous avez cru que, moi, je permettrais A ce forban d'ainsi violer mes secrets ! . . . Madame, cette insulte est d'un trop fort calibre ; Et vous l'aurez voulu : désormais je suis libre ! Adieu !. . .
(Il se dispose à sortir.)
Jacques, non, non, arrête ! . . .
LE DUC
C'en est trop !
Je puis libre, vous dis-je !
(Il sort.)