SCENE II FERADIXI, SAX ]\rARTIXO
SAN MARTINO, allant au devant de Feradini.
Seigneur comte, l'on vient de me faire savoir Que vous manifestiez le désir de me voir.
FERADINI
Oui, cher maître ; à défaut du Duc, dont je regrette De n'avoir encor pu découvrir la retraite. Je ne puis mieux qu'à vous faire part du souci Pressant et douloureux qui me ramène ici.
Pour vous, d'ailleurs, ainsi que pour les autres braves Dont le sort nous est cher, les nouvelles sont graves. L'échec de cette nuit, comme vous le pensez, A dû heurter de front bien des intéressés ; Or leur rouerie a su porter la défiance Jusque chez le Grand Duc, qui croit en conscience Que notre ligue creuse un détour souterrain Pour atteindre et saper son pouvoir souverain. C'est plus qu'il n'en fallait pour lui tourner la tête. Aussi, depuis le jour, les sbires sont en quête ; Nos palais sont cernés, et Ton dit bel et bien Jlaint des nôtres déjà munis d'un bon gardien. A tous les carrefours notre semblant d'armée Se tient l'avjne à l'épaule et la mèche allumée ; A tonner aux créneaux tous les canons sont prêts ; Si nous eu sommes \h, si tous ces bruits sont vrais. . .
SAN JIARTINO, interrompant.
Il faut prendre le deuil, car notre cause est morte !
Quelqu'un aurait encor pu nous prêter main-forte, Et jouer près du Duc notre dernier atout : C'est Jacques ; mais en vain je le cherche partout, Nul ne l'a rencontré, nui ne sait où le prendre.
SAN MARTINO, après un moment d'hésitation.
Mais moi. . . si par hasard je pouvais vous l'apprendre.
FERADINI Vous le sauriez ?. . . parlez !
SAN MAETIXO
Comte, c'est un secret ; Mais on a le devoir parfois d'être indiscret : Pour trouver le duc Jacque, allez via Didyme, Juste en face du pont.
FEEADINI
Quoi ! la maison du crime !
SAN MARTI NO
Du crime ?
FERADINI
Oui, mon ami, vous ne savez donc rien D'un fait dont tout Florence aujourd'hui s'entretient I Dans la propre maison par vous mentionnée, Une enfant de vingt ans vient d'être assassinée !
SAN MARTINO
Que me dites-vous là ?
Morte ! Dieu tout-puissant !
(A part.)
Ce voyage de nuit, cette pâleur, ce sang. . .
Tous ces pressentiments de Bernardo. . . je tremble !
FERADINI
Qu'avez-vous, mon ami ? Cette nouvelle semble Vous émouvoir autant que la Duchesse. Au fait, Vous connaissiez peut-être. . .
SAN :MARTIN0, interrompant.
Oh ! non, mais ce forfait Me bouleverse. . . Est-il bien réel, bien palpable ?
La justice a déjà la main sur le coupable ;
Et, chose horrible, ami, pour comble de noirceur,
C'est un frère qui vieut d'assassiner sa sœur !. . .
(Les yeux levés au ciel.)
Oui, sa sœur ! que dis-tu de cela, mon vieux Dante ?
SAN MARTINO
Mais a-ton contre lui quelque preuve évidente ? Le fratricide est-il bien constaté ?
FERADINI
Mais oui !
La patrouille a trouvé le monstre évanoui — Oh ! le simple récit de ces choses me navre ! — Les mains teintes de sang à côté du cadavre.
SAN MARTINO
C'est tout ?
Non ! pour commettre avec sécurité Son atroce attentat froidement médité, Le misérable avait, circonstance aggravante, La veille, habilement séquestré la servante De sa victime, après s'être, par trahison. Pour son œuvre, emparé des clés de la maison. Elle a tout raconté sans trouble et sans colère. Que faudrait-il de plus ? Oh ! l'affaire est bien claire. Et comme l'on n'a pas l'habitude chez nous De laisser les forbans moisir sous les verrous, Aujourd'hui le procès, demain matin la corde !
SAN MARTINO
C'est affreux !
FERADINI
Ah ! ruoD cher, le crime nous déborde. Tandis que l'on se livre à d'absurdes débats, Les désoi'dres d'en haut se propagent eu bas. ^ La vertu d'autrefois à tous les vents s'égrène ; Notre société se meurt de la gangrène ; Nous roulons de bassesse en dépravation ; Et pendant que partout Tabomination, Etalée au grand jour, dans tous les rangs fourmille^ Voilà que maintenant l'on s'égorge en famille !. . . Plus de frein nulle part, plus de respect pour rien ! Depuis l'effondrement du monde assyrien, Notre soleil n'a pas éclairé chose pire. Nous sommes revenus aux jours du Bas-Empire. . . Sainte Patrie, hélas 1 je ne suis qu'un rêveur. Mais inspire-moi donc où trouver ton sauveur ? —
SAN MARTINO
^ Oui, partout l'horizon est sombre et redoutable !