‹ Epaves poétiquesChapitre 73 sur 77 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

LE DUC, YESOUF, imis BERXAEDO

LE DUC

Ah ! ce Maure ! . . . Il s'en vient narguer ma tolérance Sans doute . . . Mais, au fait, il était à Florence Hier au soir. . . et pas seul !. . . Pour ne rien négliger, Malgré tout mon dégoût, je veux l'interroger. Yesouf !

YESOUF

Altesse ?

LE DUC

Approche, et réponds sur ta vie :

La Duchesse est sortie hier ; tu l'as suivie ?

J'avais ordre. Seigneur, de l'escorter, plutôt

LE DUC

Soit ! et tu l'as conduite. . . ?

YESOUF

A San Benedetto.

LE DUC

Et quittée ?

YESOUF

Au palais de San Giuliano, maître.

LE DUC

Et cette nuit ?

YESOUF

Signor, elle a voulu paraître Parmi les conjurés.

LE DUC

Et puis après ? réponds !

Vous n'avez pas, je pense, hébergé sous les ponts !

YESOUF

Nous sommes retournés au palais.

LE DUC

Puis encore ?

Puis, nous sommes ici rentrés avant l'aurore.

C'est tout ?

Tout, monseigneur !

LE DUC, a part.

C'est bien ce qu'on m"a dit.

Tu dois pourtant mentir à plein gosier, bandit !

(Haut.)

C'est bien, laisse-moi seul ... Ou plutôt non, arrête ! Vois à ce que le comte ait sa voiture prête ; Puis, dis à Bernardo, qui sans doute s'endort, D'apporter mon épée avec mon collier d'or.

(Yesouf sort.)

Il ment, j'en suis certain I II me trompe, l'infâme !. . . Ah ! si je découvrais jamais. . . mort de mon âme !. . .

(On entend de nouveau l'orgue et les chants dans la chapelle ; le Due écoute, les bras croisés sur sa poitrine.)

LE CHŒUR

Dieu de justice et de bonté.

Toi qui juges, toi qui pardonnes.

Qui nous ravis ou qui nous donnes La vie et la félicité, Dieu de force et de charité, Nous inclinons nos fronts devant ta majesté !

Je sens comme un réseau funèbre qui m'enlace ; Même leurs chants pieux, tout me navre et me glace ; On dirait des accents qui sortent des tombeaux. . . Partons ! je veux du bruit, la foule, des flambeaux ! A quoi bon se laisser j;aguer par la tristesse ?

(Bernardo apparaît a gauche, l'épée du Duc en mains, accompagné d'un autre domestique qui porte le coffret d'ébène, et qui reste un peu en arrière.)

BERNARDO, entrant.

L'épée et le coffret mandés i)ar Son Altesse I

LE DL'C, s'avançant rapidement au-devant de Bernardo.

A la bonne heure, donne !

(Il ceint son épée.)

Et les chevaux ?

BERNARDO

Sont là.

LE DUC Bien ! mon collier alors ?

(Pendant que Bernardo se retire, le Duc s'approche du domestique resta dans l'embrasure de la porte, soulève le couvercle du coffret, et recule épouvanté.)

Ah ! grand Dieu, qu'est cela ?

(Le domestique s'enfuit en poussant un cri et en laissant tomber le coffret & l'entrée de la scène, mais de façon à ce qu'il soit dissimulé par le décor. A cet instant la Duchesse apparaît les cheveux défaits, sépulcrale dans M toilette blanche.)

— SIS- SCÈNE V LE DUC, LA DUCHESSE, puis BEENAEDO

Ne reconnais-tu pas cette tête si belle,

Jacque ?. . . Approche-toi donc ! embrasse-la, c'est elle !...

LE DUC

Elle ! ô dieux !

LA DUCHESSE

Oui ; pi-ends garde au sang sur ton pourpoint l

LE DUC

Mais, ô foudre du ciel, je ne rêve donc point !

LA DUCHESSE

Non, tu ne rêves pas ; pourquoi donc ce vertige ?. . . C'est elle, ta Stella ; caresse-la, te dis-je !

LE DUC

Horreur ! Ai-je compris?. . . Ah ! le monstre infernal !. . .

(Il tire son épée.) LA DUCHESSE

Ah ! tu peux frapper, va ! cela m'est bien égal. Puisque l'enfer m'attend, puisqu'il faut que je meure, Que la mort vienne vite ou retarde d'une heure !

LE DUC

Mais c'est donc le démon que cette femme !

LA DUCHESSE

Non !

Non, Jacques, rien cbez moi ne mérite ce nom. Ce que tu vois n'est pas d'un démon ni d'un ange, Jacques ; c'est simplement ta femme qui se venge.

LE DUC, désespéré et laissant tomber son épée.

Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu !. . .

(Il tourne sur lui-même, et s'affaisse la tête sur une table, en éclatant en sanglots convulsifs.)

LA DUCHESSE

J"ai doue eutiu mon jour !...

Je mourrai sans regrets puisqu'il pleure a sou lour 1 . , . Jacque, écoute-moi bien ! Alu torture est iiuie ; Mes tempes out déjà des moiteurs d'agonie ; Mais avant de briser notre dernier lien, Je veux te dire un mot, Jacque, écoute-moi bieu ! Tu voudras vainement me maudire avec rage ; Tes remords te crieront : Ce crime est ton ouvrage ! Jacques, je t'adorais ; j'aurais joyeusement Bravé la mort au sein du plus cruel tourment Pour t'épargner un pleur, une larme éphémère, Quand tu ne m'épargnais pas une goutte amère ! Un nuage à ton front me faisait sangloter ; J'aurais pour ton sourire... Oli ! oui, sans hésiter, Sacrifié mon rang, mes trésors et ma vie ! Mon rêve le plus cher n'avait point d'autre euvie Que ce bonheur sans nom, ce bonheur surhumain De vivre daus ton ombre et ma main daus ta main. Pour un mot d'amitié, pour la caresse même Qu'on ne refuse pas au pauvre chien qu'où aime, Malgré ce que le moude eut pu dire de nous.

Jacques, j'aurais voulu te servir à genoux ! Et, tiens, même à présent qu'un effroyable crime A mis entre nous deux des profondeurs d'abîme, Et que tes trahisons me damnent sans retour, m je me meurs, c'est moins de haine que d'amour ! Et toi, pour me payer de tant d'idolâtrie, Accablant de dédains ma jeunesse tlétrie. Froidement, sans remords, sans honte et sans pitié. Tu m'as broyé le cœur tout sani;laut sous ti'U pié ! Beaux rêves d'avenir, visions oharmeresses, Fleurs des premiers amours et des saintes tendresses, Tu m'as tout pris du cœur pour tout jeter au vent ! Tu m'as fait blasphémer même le Dieu vivant. Insensible à mes cris et sourd à mes prières. Alors je n'ai connu ni respects ni barrières, L'afl'olement au cœur, le délire au cerveau. Comme un voleur de nuit, Jacques, comme un bravo, J'ai forcé des verrous, soulevé des tentures ; Et j'ai vu, Pâme en proie à toutes les tortures. J'ai vu ce beau front-là se rouler sur ton sein . . . Que fallait-il de plus pour faire un assassin ? Toi parti, saisissant cette prostituée...

LE DUC. se redressant désespéré.

Tu l'as tuée ?

LA DUCHESSE

Oh ! non, c'est toi qui l'as tuée !. . . Et sa tête est tombée aussi. . . sous ton couteau !. . . Oui, Jacque !. . . Et garde-la, c'est mon dernier cadeau ! Il me colite bien cher, la perte de mon âme ! Mais, l'enfer, après tout. . . l'enfer. . .

LE DUC, interrompant.

Infâme ! Infâme !

su

LA DUCHESSE, poursuivant !

Avec tous ses bourreaux, non l'enfer, en effet, Jamais ne me fera le mal que tu m"as fait. . . Ah ! juste ciel, j'étouffe !. . .

(Elle s'afTaisse sur le divan.) LE DUC

Eh bien, bête féroce !

Puisqu'il ton gré l'enfer n'est point assez atroce Pour te faire expier ton crime dignement, Je vais faire l'essai d'un autre châtiment ! Ilolil ! quelqu'un !. . .

LA DUCHESSE, râlant.

Démons, abrégez ma souffrance !. . .

(Elle s'évanouit.) BERNARDO, entrant.

Altesse, le signor Podestat de Florence !

LE DUC

Le signor Podestat ! c'est l'envoyé de Dieu ! Qu'il entre !. . .

(Le Podestat entre suivi de gardes. Yesouf entre par le fond, s'approche de la Dueliesse qu'il contemple douloureusement, puis il va s'appuyer sur une colonne a l'écart. Pendant ce temps, l'orgue a repris le motif du commencement, et ne s'arrête qu'au moment où San Martino entre.)

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