CHAPITRE VIII
Lorsqu'Epernay eut atteint toute sa grandeur, il ne suffisait pas aux comtes de Champagne d'avoir établi en cette ville trois hôpitaux pour secourir généralement tous les pauvres et malades, d'avoir fondé une abbaye, deux prieurés, dans l'intention que les chanoines qui les occupaient, pussent, par leurs pieux exemples et leurs prédications, instruire les habitants; ces princes instituèrent et fondèrent un collège pour élever la jeunesse dans la religion, les lettres et les principes des beaux-arts. La fondation devait être considérable, par rapport au peuple nombreux de la ville et de ses dépendances, et par conséquent à la quantité de leurs enfants mâles. Cependant, de tous les biens qui devaient y être attachés, il n'en reste que la maison et le jardin nommés le vieil ou l'ancien collège.
La situation de ce vieil collège (ainsi nommé depuis que le nouveau a été établi dans la grande rue), a donné son nom à la tour de Saint-Antoine, appelée Tour de Vignoles depuis 1608, qui en est tout proche. C'est la plus belle des vingt tours qui défendent les remparts d'Epernay. Les biens et les terres de cette fondation ont été apparemment dissipés depuis l'incendie de 1544 et par les troubles des guerres continuelles.
Cette fondation des comtes de Champagne se trouvant presque anéantie, la jeunesse resta un long espace de temps sans instruction. Claude Pupin, maître des eaux et forêts d'Epernay et montagne de Reims, dont les ancêtres ont donné le nom a la rue Pupin du faubourg de la Folie, qui descend à l'auberge du Cheval-Blanc, porté pour le bien i. 7
de la patrie, de concert avec sa femme, releva les ruines du collège dans la place d'armes du rempart de la tour Saint-Antoine. Le mari et la femme y établirent un régent, non-seulement pour l'instruction de la jeunesse, mais encore pour servir d'asile, et pourvoir aux logement, nourriture, entretien et instruction des premières lettres des pauvres enfants orphelins de la ville, ainsi qu'il est porté par l'acte de cette nouvelle fondation passé par devant Mouton et Graillet, notaires à Epernay, le 27 décembre 1578. Et pour cet effet, ils donnèrent la somme de quinze mille livres en fonds d'héritages et principaux de rentes. La plus grande partie de ces rentes sont remboursées et de ces biens fonds sont perdus par la négligence des administrateurs de ce collège.
La troisième fondation du collège d'Epernay eut lieu par M e Georges Fagnier, avocat à Epernay, bailly de Vertus, zélé pour l'amour des sciences, et pour retirer la jeunesse de sa patrie de l'ignorance et de l'oisiveté, source de tous les désordres. 11 augmenta les revenus du collège, qui étaient dissipés en partie et souvent sans régent, de la somme de 250 livres de revenus annuels, au principal de 5,000 livres qu'il donna en fonds de terres et prés. M. Etienne Faguyer, chanoine régulier de Saint-Martin d'Epernay en fut le premier régent. 11 était proche parent de M. Fagnier, fondateur (1).
(1) Curé de Saint-Julien et Pierry, frère du prieur Faguier, curé de la ville,, arrière grand oncle maternel du président Berlin du Rocheret, à cause «le dame Jeanne Faguier du Rocheret, son aïeule paternelle. M" François Stapartse trompe ici en le faisant parent de ce fondateur. Il n'était que son allié tout au plus, et en confondant les Faguier, Faguyer, avec les Faspnier, Fagnier, qui sont deux familles d'Epernay très-distinctes et très-différentes l'une de l'autre, et de deux noms différents. Il a été induit en erreur par une espèce de ressemblance, n'ayant pas pris garde à l'orthographe et par conséquent à la prononciation. Ni l'une ni l'autre ne subsistent plus à Epernay. La première y est fondue en MM. Berlin ; mais elle a poussé des branches à Paris et à Châions. La deuxième subsiste aussi dans ces deux villes et encore à Ay et à Commercy en Lorraine. {Note de Bertin du Rocheret.)
Enfin Nicolas Charnel, Sr de Sancy, marchand de bois à Epernay, a fait la quatrième fondation. Il avait hérité d'une partie des biens immenses de Jacques Charuel, son proche parent, intendant de Metz, et par son testament passé par devant Le Gendre et son collègue, notaires à Epernay, le 12 novembre 1700, il donna au collège une somme de vingt mille livres, qu'un autre Jacques Charuel, son neveu, maître des Comptes à Paris, employa en rentes sur l'hôtel-de-ville de Paris, produisant, ladite somme, mille livres de rente annuelle, pour, avec les rentes des fonds restant des précédentes donations, établir dans le collège trois prêtres régents, et quatre mille livres une fois payées, pour construire une chapelle dans ce collège, et avoir des ornements nécessaires pour y célébrer la messe pour le fondateur (1).
(1) Il faut consulter le testament de M. Charuel pour mieux éclairer ces faits qui sont confondus, et mes remarques suivantes :
Deux motifs déterminèrent M. Charuel, maître des Comptes, à placer cette somme de deux mille livres sur l'hôtel de ville de Paris.
1° Parce qu'il crut que ce fonds étant accepté et homologué au parlement comme il le fut, il serait débarrassé de la clause qui dit positivement que les dites 20,000 livres produiraient mille livres de rente, dont le fondateur marque et assigne l'emploi ; 2° parce qu'il courait un bruit que les malheurs de la guerre de 1709 obligeraient le roi a toucher aux rentes de l'hôtel de ville, qui jusque-là étaient comme sacrées. Cela ne fut que trop vrai. Louis XIV mit dans la même année 1700, les rentes de la ville du denier 20 au denier 25.
Charuel avait fourni des contrats pour 20,000 livres ; mais parce que ce fonds ne produisait plus que 800 livres de rente, il fut actionné par la ville d'Epernay pour fournir un supplément de contrats suffisants pour faire les mille livres de rente. Dans le même temps, Charuel acheta la plus grande partie de la terre de Chouilly, qu'il avait affermée 11,000 livres, y compris les droits seigneuriaux.
Les déférences que les habitants d'Epernay eurent pour Charuel, leur compatriote, et les chicanes qu'il forma pour se dispenser du supplément demandé, durèrent quelques années.
En 1713, le président Berlin du Rocheret, pour lors avocat plaidant au parlement de Paris, fut nommé député de la ville d'Epernay, pour poursuivre le jugement de cette difficulté qui était au rapport du célèbre abbé Pucelle, conseiller au parlement. L'avocat Berlin proposa à Charuel de reprendre les contrats qu'il avait donnés, et de céder à la ville d'Epernay l'utile des terres et revenus ordinaires de la seigneurie de Chouilly, en se
Depuis la fondation d'Epernay, cette ville a souffert plu- . sieurs incendies générales, comme il a été dit.
Il était d'usage à Epernay, dans ce temps, de construire les maisons dont le premier étage avait une saillie sur la rue d'environ deux pieds, ce qui se voit encore à une douzaine de maisons dans la rue Saint-Thibaut, dans fci rue Chogatelle et peu d'autres qui ont échappé au furieux embrasement de 1544, auxquelles maisons il faut descendre quelques marches pour y entrer, parce qu'on a passé les rues sur les décombres dont elles furent remplies par cette ruine.
Toutes ces décombres et les anciennes occasionnées dans
réservant par Charuel tous les droits seigneuriaux et honorifiques de redevances, pêches, chasses, etc., parce que des bourgeois de ville et des régents de collège (je me sers de ses propres termes) n'avaient pas besoin de titres ni de droits honorifiques, et que la chasse et la pèche ne seraient point occasion à dissipation. « Les biens-fonds en terres, prés et bois, lui dis-je, ne sont presque point variables, et fourniront à toujours les 1,000 livres de rente que M. de Sancy nous a léguées pour ajouter deux régents a celui du collège. Cela fera, lui ajoutai-je, qu'à perpétuité et jusqu'au jour du jugement dernier, vous et les vôtres serez toujours vicomtes et seigneurs de Chouilly, avec tous les droits honorifiques et les honneurs y attachés, sans que jamais vos descendants puissent être tentés de vendre et d'aliéner des titres, droits et agréments qui décoreront à toujours la famille des Charuel, par le peu d'argent qu'ils tireront d'une terre qui ne serait presque plus qu'honorifique, et qu'ils seront toujours considérés et révérés comme les principaux fondateurs d'un collège que sa patrie devrait à sa générosité. »
Tout ce beau raisonnement juste et solide ne fit que glisser sur l'esprit de Charuel; il fallut plaider. Nous nous rencontrâmes un jour chez M. l'abbé Pucelle, notre rapporteur : nous déduisîmes nos raisons de part et d'autre. Je ne dissimulai point à M. Pucelle l'idée que j'avais communiquée à M. Charuel sur la terre de Chouilly. M. l'abbé la trouva très-sensée, et s'offrit gracieusement de nous aider à la mettre à exécution, sans qu'il lui en coûtât beaucoup, lui faisant entendre que la clause, de produisant 1,000 livres de rente, devait avoir son effet réel, et qu'assurément son rapport ne lui serait pas favorable.
« Comment, s'écria Charuel, et si le roi s'avisait de mettre les rentes de l'hôtel de ville à 40 et à 100, il faudrait donc que je fournisse 40 et 100 mille livres de contrat ?
Apparemment, répliqua le rapporteur, ce n'est ni vingt, ni quarante, ni cent mille livres que l'on vous demande. Ce sont mille livres de rente qu'il
les siècles antérieurs par différentes ruines causées par les guerres, sur lesquelles on a toujours bâti, ont retiré la ville du marécage où elle a commencé d'élre construite, en sorte qu'a présent dans les endroits les plus bas, soit sur le lit du ruisseau, soit dans les lieux qui le bordaient, elle se trouve relevée de cinq à six pieds au-dessus du marais. C'est ce qu'on éprouve dans la construction des puits et des caves, où l'on trouve à trois ou quatre pieds de profondeur, et quelquefois plus bas, des àtres de cheminées, des débris de fours et des morceaux de bois brûlé. Et si l'on creuse sept à huit pieds, on rencontre des souches d'aulnes et de saules; ce qui justifie pleinement que Ton a bâti sur le marais, et que la ville était dans un marais.
faut faire. Eh ! vous voilà bien malade. Comment, avec une énorme succession qui vous est venue, et à laquelle vous n'avez pas du vous attendre, vous ne sauriez vous faire honneur dans votre patrie de 1,000 livres de rente, à quoi votre oncle vous oblige ? Eh ! qui seriez-vous sans cela ? Je vous dis qu'il faut fournir 1.000 livres de rente; m'entendez-vous? et vous y serez condamné. » Il le fut.
Le pauvre Charuel ne croyait point être si bon prophète.
Peu d'années après, le roi réduisit encore les rentes de la ville du denier 25 au denier 40. Il eut beau écumer. Il ne crut pas devoir courir le risque d'un second arrêt de condamnation. Il fournit de gré pour 10,000 livres de contrats, comme il en avait fourni 25,000 par arrêt.
Ces contrats ayant été délivrés à la ville d'Epernay, le conseil de ville et l'administration du collège estimèrent que la ville n'était point assez peuplée pour fournir des écoliers qui pussent occuper trois régents et garnir trois classes; qu'il serait beaucoup plus utile de n'avoir que deux régents, mais d'augmenter le revenu du maître écrivain, qui était absolument nécessaire à notre jeunesse. Nous venions d'en éprouver le succès étonnant en la personne de Giles Desmarets, la plus belle main et peut-être le plus grand maître à écrire du royaume. Cet homme, que nous ne retrouverons peut-être jamais, avait depuis vingt années plus de cent écoliers dont la plupart pouvaient parvenir à être chefs de bureau pour la belle écriture et l'arithmétique.
On nous produisit à la vérité un homme grave et de bonnes mœurs, Claude Soucieux, maître ès arts de Paris, demeurant à Châlons, excellent arithméticien, mais dont l'écriture et la méthode n'approchaient pas à beaucoup près de celles de son prédécesseur. En récompense, il se trouvait capable d'ensei- * gner à une partie de ses écoliers la grammaire et les premiers éléments de la langue latine, en sorte que cela remplissait assez bien les places des trois régents ordonnés par le testament de M.Charuel de Sancy. (V. deB. du Bocherel.)
Avant les règnes d'Henri III et d'Henri IV, et avant que les princes ligués contre ces monarques eussent fait fortifier de nouveau cette ville, il y avait une porte appelée la Poterne. Cette porte était située dans la rue qui mène du Marchéau-Blé au rempart, par la rue aujourd'hui cours Montilleu. Il y reste à présent un égoût de la ville dans le fossé du nord. De la place de la Halle et Marché-au-Blé, on allait a cette porte ou poterne, et on y passait le fossé sur un pont de bois qui conduisait au ruisseau du Cubry, sur lequel était un autre pont pour aller aux Prés Dimanche, qui sont à présent convertis et retournés en terres labourables, derrière les jardins de la Motte, et de là au pontde Marne, dans les terres du baignage, qui sont au-dessous de la maison de Lallement le Cagneux. Au-dessus du pont étaient des jardins où les habitants allaient se divertir.
Ce chemin, depuis la poterne susdite jusqu'aux Prés Dimanche, et de là à la Marne, était la promenade la plus ordinaire de la ville, où la jeunesse se rendait sur ces prés, les jours de dimanches et fêtes, pour y danser, jouer à la boule, à la longue paume. Ensuite de quoi elle se rendait à la maison de ce môme Lallement du Pont, qui l'a héritée de ses ancêtres, au bout du faubourg des Mariniers, c'était dans ce temps une auberge à l'enseigne de Saint-Nicolas, pour s'y rafraîchir après la promenade et les bains. Comme le ruisseau du Cubry était bordé des deux côtés de saules et de peupliers, cela engageait les habitants à s'y retirer pour profiter de leur ombrage et de leur fraîcheur.
Dans ce temps, il y avait a Epernay un jeu de paume courte couvert. Il était situé et occupait le derrière de la maison de Gabriel Maupin, bourgeois, dit l'abbé Maupin, qui l'a héritée de ses pères, et derrière la maison de Jean le Page, clerc d'église, et de Jean le Page, son fils, organiste. Ce tripot a donné le nom à la rue par où l'on y entrait, dite la rue du Paumier.
Sur la tour de Saint-Antoine, dite depuis du Collège ou de Vignoles, lorsque Henri IV fit le siège de cette ville en 1592, le baron de Rhosne, gouverneur pour la Ligue, y avait fait pointer trois pièces de canon, dont l'une avait le nom de Chien d'Orléans, parce qu'à la culasse, il y avait une figure de tôte de chien. Ce canon pouvait avoir été pris sur les Anglais, lorsque la pucelle d'Orléans leur fit lever le siège de cette ville, et qu'elle le fit conduire avec d'autres pour faire le siège d'Epernay, et que ce canon y est resté pour sa défense; pourquoi il aura retenu le nom de la ville d'Orléans d'où il venait. Ce canon est celui qui a tué le maréchal de Biron le père, qui était alors dans l'endroit appelé la Saulx-Verdelette, sur la fin septentrionale de la côte Legris, où il y avait un reste de chaussée.