MAISON DE VILLE
Les officiers du bailliage étant les maire et lieutenant-né de la ville quand le roi ne crée point d'officiers municipaux, et les assemblées générales de la ville se faisant, comme nous l'avons dit, dans le cloître des moines, le conseil ordinaire de la ville et les assemblées particulières se tenaient dans la môme chambre d'audience, que l'on prenait à loyer de l'hôpital, sur la petite place, devant le portail de Sainti. 8
Martin. Et après que le siège du bailliage eut été transféré dans le nouvel auditoire, cour du Château, le conseil de ville se tenait toujours a la place de Saint-Martin; mais les assemblées générales se tiennent toujours dans la salle du nouvel auditoire.
l'esplanade ou promenade.
11 n'y en avait aucune autour de la ville. Les habitants allaient ou autour des fossés ou au Pont, sur le bord de la rivière ; mais sans couvert, n'y ayant pas un arbre, et sans ornement. Ceux qui ne voulaient pas aller si loin, ni se fatiguer, montaient sur le ravelin de la porte de Châlons.
Le rendez-vous le plus ordinaire des citoyens était sur le pavé de la place, au bas de la halle.
M. Guillaume Quatre Sous de Partelaine, mon beau-frère, élu et grènetier, étant échevin, fut le premier qui s'avisa déplanter deux allées d'arbres sur la contrescarpe, vis-à-vis du jardin de la Motte, que son père avait acquis. Mais cette promenade fut peu fréquentée par son peu d'étendue, et parce qu'on n'y respirait pas assez d'air.
En 1737, M. Adam Bertin, S* du Rocherct, président au grenier à sel, mon père, étant décédé, M. de Partelaine, qui en avait épousé Marie-Anne Bertin du Rocheret, la fille (c'est la dernière de mes sœurs), en eut entre autres héritages, une pièce de terre située le long du fossé de la porte de Châlons, entre le ravelin et le jeu des fusiliers. Il entoura cette terre d'une double haie vive, puis voulant y faire un jardin, il l'entoura de murailles et y fit bâtir une glacière. Enfin il y bâtit une jolie maison, et en fit un très-beau jardin au bout duquel il construisit un pavillon qui répondait sur le ravelin.
Ce ravelin le choquait. Il proposa de le faire raser et d'y
planter une ou deux allées d'arbres. Cette idée fit naître celle d'établir une promenade sous le bon plaisir de M. le marquis de Puisieulx, chevalier des ordres du roi, ministre d'Etat, gouverneur et grand bailli d'Epernay, et de M. Le Péletier de Beaupré, intendant de Champagne.
Les religieux, M« Nicolas Coulon, substitut du bailliage, et quelques autres particuliers avaient quelques lambeaux de terre aux environs ; nous nous en emparâmes et nous nous finies autoriser par M. l'intendant pour leur donner en échange des terres des usages. Ils y consentirent volontiers, et ils n'y perdirent pas.
Sur ces entrefaites, M. de Beaupré, ayant été fait conseiller d'Etat, eut M. Caze pour successeur dans l'intendance de Champagne, qui approuva et encouragea nos entreprises et nous aida.
L'ardeur avec laquelle Virgile décrit que les Tyriens, animés par Didon, se portèrent a construire Carthage, n'est point comparable à celle que témoignèrent les habitants d'Epernay pour se faire cette promenade.
En plein hiver, on trouva le peuple disposé à faire tout ce qu'on exigea de lui. On ne manqua point d'ouvriers que l'on payait a huit sous par jour. Une quête abondante fut le premier fonds.
On en vint à bout avec ce qu'on put prendre des revenus municipaux. En attendant, on trouva à faire des emprunts sans intérêts.
Tout ce qu'on appelle bons bourgeois et honnêtes gens, à compter des premiers de la ville, fournirent gratis leurs chevaux et domestiques. Dans les mois de novembre et décembre, on enleva toutes les terres de la halle; on rasa le ravelin, on combla le fossé, l'on mit de niveau les terres acquises dont on fit la terrasse, et l'on aplanit le terrain d'en bas dans lequel on forma un boulingrin ou bassin de gazon, le tout planté d'arbres au nombre de 412.
Les magistrats, gentilshommes, nobles, officiers, tant des troupes que de la maison du roi, privilégiés ou non, se livrèrent au travail avec un zèle étonnant, et se relevant les uns et les autres aux heures qu'ils s'étaient prescrites. Ils étaient eux-mêmes les piqueurs des ouvriers et se distribuaient aux différents ateliers. Les dames même, à tour de rôle, et chacune à leur jour, fournissaient de l'eau-devie le matin, et du tabac aux travailleurs.
Dans le môme mois, toute l'esplanade fut entourée d'une haie de charmille et fossoyée de tous côtés. La distribution de cette promenade est figurée sur le dessin du S r Legendre, ingénieur de la province, qui envoya le S r Louviers, son commis, pour l'exécution.