‹ Epernay et l'Abbaye Saint Martin histoire et documents inéditsChapitre 7 sur 33 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

En 1608, le baron de Vignoles, gouverneur, Claude Vany, syndic de la ville, Jean Bernard, Florimond de Rochcreau et Claude Parent, ces échevins rétablirent les murs, tours, portes qui avaient été beaucoup endommagés, surtout du côté du couchant; car les tours le Comte, la Batailleresse et du Taureau l'étaient peu. Celle du Bélier, qui défend l'écluse, qui est au pied, était fort maltraitée ; mais la plate-forme qui est fort élevée en rend l'assaut difficile. La tour de Saint- Antoine était entièrement ruinée avec les deux tours de la porte Lucas. Les ouvrages furent faits aux dépens des habitants de la ville, suivant l'inscription qui est attachée a la tour de la porte Lucas, qui est à droite en entrant, et les armes du baron de Vignoles mises à la tour de Saint-Antoine, qu'on nomma depuis de son nom et plus souvent la tour du Collège.

Après la mort tragique de Henri IV (1610) deux ans après qu'Epernay fut rétabli, s'élevèrent les guerres civiles sous la minorité de Louis XIII. Les princes ligués ravagèrent la Champagne, ce qui obligea les religieuses de l'abbaye d'Argensolles, pour se mettre à couvert du pillage, d'abandonner leur couvent et de se réfugier à Epernay, dans la Grand'- Rue, où demeure aujourd'hui M. Geoflroy, élu et secrétaire du roi.

Ces mouvements étaient suscités par l'élévation de Concini, maréchal d'Ancre, que la reine régente, Marie de Médicis, avait amené de Florence, fils d'un notaire d'Arezzo, qui avait épousé Léonore Galigaï, fille de la nourrice de cette reine.

Ce favori faisait ombrage aux princes du sang. Il était le maître des armées, maréchal de France, quoiqu'il n'eut aucun service, ignorant totalement l'art militaire, tenant les plus beaux gouvernements. Enorgueilli de sa fortune, ébloui, il se méconnut dans une si haute élévation, ne regardant les grands de l'Etat que comme ses inférieurs. Tous travaillèrent a renverser ce colosse prêt à les écraser. Epernay fut assiégé par les princes et pris le 16 octobre 1615

Peu de temps après cet événement, ce superbe favori ayant été abattu de l'agrément du roi par M. de Luynes, le calme se rétablit. M. de Bussy, envoyé à Epernay pour commander en qualité de lieutenant du roi, fit élever en 1610, au bout du faubourg de la Folie, sur un tertre assez élevé, a la droite du chemin, une croix de pierres ciselées, appelée la Croix-Bussy, posée dans l'endroit où avait été l'hOpital pour les pauvres et malades étrangers ; et dans le temps que cet hôpital subsistait, le faubourg s'étendait au delà de cette croix, à laquelle on allait avec beaucoup de dévotion tous les ans en procession, le dimanche des Rameaux.

Dans la même année que M. de Bussy faisait élever celte croix, les habitants d'Epernay s'assemblèrent, et il fut arrêté, le 17 novembre 1619, qu'il serait introduit en cette ville une communauté de religieuses Minimes dans l'église deSaint- Remy, et qui fut confirmée par assemblée générale du 29 décembre, sur quoi lettres patentes de Louis XIII données à Fontainebleau au mois d'avril 1620, en vertu desquelles et du consentement du cardinal de Guise, archevêque de Reims, et du provincial des Minimes, qui demanda à l'assemblée générale des habitants, le 22 du même mois d'avril, d'être mis en possession de ladite église et maison de Saint-Remy, ce qui lui fut accordé, sans avoir égard à l'opposition formée par les religieuses de l'abbaye par Nicolas Parchappe, lieutenant de l'élection, Toussaint et François Parchappe, tous trois frères, par-devant Louis de Godet, écuyer, S* du

Tilloy, lieutenant criminel, puis par-devant Louis de Pampelune, écuyer seigneur de Chanccrat, lieutenant général. La ville céda à ces Pères une partie du cimetière pour qu'ils pussent y faire bûtir leur maison, et pour leur faire un jardin autant que le lieu le pouvait permettre. On abattit la rangée de petites maisons qui bordaient la rue Haute-Saint- Remy, du côté de l'église. Ce ne fut cependant que le 12 février 1623 que les Pérès prirent possession de cette Eglise.

Le Père Maugérard, ancien prieur d'Epernay, leur fit donation, aussitôt leur prise de possession, de son prieuré de Saint-Bernard, près Reims, rapportant 300 livres de rente aux conditions suivantes :

1° Que les Pères Minimes laisseront la porte de l'église ouverte jusques après vêpres. 2° Que les habitants auront l'entrée du cimetière libre et pourront y enterrer leurs morts, et que ceux qui y ont des entrées ou des sorties les conserveront; qu'on sonnera les cloches dans les nécessités publiques et la cloche de l'horloge pour les assemblées de la ville. 4° Que les Minimes feront conduire l'horloge moyennant 30 livres qui leur seront payées par an par les habitants. 5° Qu'ils auront entièrement le revenu de l'église, droits de sépulture, et ouverture de la terre dans l'église et chœur d'icelle, ainsi qu'on a coutume de les payer. 6° Qu'ils auront les legs testamentaires qui se feront a la dite église, les aumônes aux tasses d'icelle. 7° Qu'ils seront tenus d'entretenir l'église de ce qu'il sera nécessaire. 8<> Qu'en cas de sortie, les Minimes ne pourront céder l'église ni la maison à personne sans le consentement des habitants.

Le calvinisme qui se forma en France en 1534, répandu dans le royaume, accru par l'amour de la nouveauté et le relâchement des devoirs du christianisme, avait infesté presque toutes les provinces, sans que des batailles rangées ni la furieuse journée de Saint-Barthélémy (1572) eussent pu l'empêcher ; fureur de zèle et de religion mal entendue,

massacre plus cruel que les Vêpres Siciliennes qui ne s'exécuta que sur des étrangers ; au lieu que le roi Charles IX, au son du tocsin, lit égorger ses sujets, et plongea pieusement le fer dans le sein de ses courtisans. Les pères égorgeaient charitablement leurs femmes et leurs enfants, et les enfants, pour la plus grande gloire de Dieu, abandonnaient leurs pères. Les rivières étaient teintes de sang, comblées de cadavres.

De tous les gouverneurs de ville et de province à qui le roi ordonna cette horrible exécution, un seul aima mieux obéir à Dieu qu'au prince. Le vicomte d'Orthe, gouverneur de Bayonne, dont la mémoire doit être éternelle, répondit a la lettre du roi :

« Sire, je n'ay trouvé parmy les habitans et les gens de guerre que de bons citoyens et de braves soldats, et pas un bourreau ; ainsy eux et moy supplions Votre Majesté d'employer nos bras et nos vies aux choses faisables. »

Ce grand et généreux courage regardait une lâcheté comme une chose impossible (1).

Cette étrange cruauté, jusqu'alors inconnue chez les nations les plus barbares, sera a toujours la honte de la religion

(1) Jacques Hennuyer, évèque et gouverneur de Lisieux, répondit : « A Dieu ne plaise que j'égorge mes ouailles, qui, pour être égarées, ne sont pas perdues. »

Il ne paraît par aucun de nos registres, ni mémoires, ni tradition que la Saint-Barthélémy ait eu lieu dans la ville d'Epernay.

Le pape S. Pie V fut, dit-on, consulté sur cette horrible boucherie et l'autorisa ; mais il ne la vit pas, puisqu'il mourut le 1 er mai 1672, quatre mois auparavant. Il était Dominicain ce grand inquisiteur. Il fut canonisé en 1712.

C'est apparemment de Grégoire XIII, son successeur, que M' Stapart dit ce qui suit. (Note de Bertin du Rocheret.)

Un article récent d'un journal de Paris (octobre 1868) prétend que la noble réponse du vicomte d'Orthe a été inventée par Voltaire et doit être rangée au nombre de ces mots célèbres dont l'imagination féconde des chroniqueurs et des historiens s'est plu souvent à enrichir les annales des nations.

Le vicomte d'Orthe aurait reçu trop tard l'ordre, émané du roi, de tuer les huguenots, et c'est probablement à celte circonstance que les religionnaircs durent leur salut.

et une tache ineffaçable à la nation. Sentiment très-opposé à celui du Prince des prêtres, au lieutenant de Jésus-Christ sur la terre. Ce saint pontife, animé d'un feu divin, à la nouvelle de cet affreux carnage, rendit des grâces solennelles au Dieu de miséricorde de cette barbarie exécutée à sa gloire, et pour en immortaliser la mémoire, il en fit peindre toutes les horreurs dans un tableau qu'il exposa dans une salle du Vatican.

Les restes de ces malheureux, échappés a la fureur des dévots, toujours dévoués a leur prince, par leur courage et leur zèle pour Henri IV appelé à la couronne par le droit du sang, le firent monter sur un trône auquel il ne serait point parvenu sans leur fidélité. Ils obtinrent de ce monarque des prêches pour l'exercice de leur religion. Ils ne pouvaient cependant s'établir dans les grandes villes capitales, ni chefslieux des bailliages royaux.

Comme il y avait, beaucoup de ces erronés dans les lieux voisins d'Epernay, ils demandèrent, en exécution de cet édit, aux officiers du bailliage de cette ville, un prêche au bourg d'Ay; ce qui leur fut accordé. Et ces officiers se transportèrent à Ay pour les y mettre en possession.

Cette proximité obligea les habitants d'Epernay, pour les garantir de l'air pestiféré et obvier à la séduction, d'introduire dans leur ville celte communauté de Minimes, afin que, par leurs prédications, ils pussent préserver les habitants de la contagion, et combattre leurs voisins pour conserver la religion de leurs pères dans toute sa pureté.

En 1629, tumulte à Epernay. Un détachement du régiment de cavalerie de Saint-Simon y passant, quelques cavaliers, pris de vin, insultèrent les habitants, qui coururent aux armes. Depuis tant de sièges que la ville avait soutenus et essuyés, les habitants s'étaient aguerris : chacun avait chez soi un magasin d'armes. La confusion et le désordre augmentèrent tellement dans tous les quartiers de la ville, i. 6

qu'il y eut cent ou cent vingt cavaliers d'assommés. On jetait les morts et les mourants dans les puits qui étaient construits dans les places et dans presque toutes les rues (1), et il n'en serait point échappé au massacre, h M. Faguicr, l'un des échevins, ne s'y fût opposé. Et aussitôt le tumulte apaisé, il prit la poste et se rendit à la cour de Sainl-Germain-en-Laye, et, à la faveur de M. le prince de Condé qui prévint le roi, la ville en fut quitte pour de l'argent. Sans la protection de ce priuce, les habitants couraient risque d'être décimés.

Peu après ce tumulte, et le 11 juin de la môme année 1629, la populace de la ville (2) alla insulter les commis des Aides dans leur bureau, alors situé en la rue de Chogatelle. Cette populace pilla le bureau; mais le receveur, au premier bruit de l'émotion, avait pris la précaution d'emporter les deniers de la recette, et de se sauver de sa maison par les jardins qui sont derrière. Il ne laissa pas de faire un procès-verbal du pillage de son bureau. Les habitants furent condamnés à une taille de frais qui a duré près de 80 ans, suivant l'arrêt de la cour des Aides, du 26 avril 1632.

Quelques années après ces émotions populaires, le cardinal de Richelieu étant premier ministre absolu, le comte de Soissons, prince du sang, brouillé avec lui, se retira de la cour et prit les armes. 11 s'empara d'Epernay l'an 1634; mais le roi Louis XIII, venant en Champagne, rentra dans la ville le 10 septembre 1635. Ce fut la vingtième fois qu'Epernay fut pris et repris depuis sa fondation. Sa situation sur la Marne et sur un grand passage rendait cette ville considérable.

Le cardinal de Richelieu, imitant les maires du palais,

(1) J'en ai vu encore plus de douze qui n'ont été comblés que vers 1710- 1715. (Note de Bertin du Rocheret.)

(2) Ameutée par Jacques Charnel, dit le Pacifique, procureur es juridictions. [Idem.)

chassa la reine-mère, Marie de Môdicis, et l'obligea de se retirer dans les pays étrangers. Quiconque osait choquer sa puissance, était puni de mort. Les plus hautes familles furent les victimes de ce prêtre ambitieux. Le duc de Bouillon en eût subi le sort, s'il n'eût cédé sa souveraineté de Sedan pour sauver sa vie et sortir de prison. On dit en proverbe du temps : Il donna ses dents pour sauver sa tête, en 1642... Et dans la suite, Louis XIV lui donna en échange Epernay et autres terres. Au moyen de ce traité, cette ville sortit encore du domaine de la Couronne, pour entrer dans celui des ducs de Bouillon. Autre proverbe d'Epernay : On y mange bien la soupe sans bouillon (1).

Depuis l'an 1128 que les chanoines réformés de Saint- Léon ont été introduits en l'abbaye d'Epernay, par les comtes de Champagne, qui en chassèrent les Pères chanoines, pour le scandale de leur vie irrégulière, la même cause a fait chasser les chanoines réguliers de Saint-Léon, dits de Saint- Martin d'Epernay, pour y substituer les chanoines réguliers, dits de Sainte-Geneviève de Paris ou de la congrégation de France, le 4 décembre 1664.

En 1635, trois religieuses ursulines, sorties du couvent de Noyers, en Bourgogne, vinrent s'établir en cette ville. Elles se logèrent d'abord rue Chogatelle. Elles avaient fait construire un petit oratoire sur le derrière de leur maison, où elles demeurèrent peu de temps. Elles cherchèrent ensuite quelques bâtiments dans le quartier où elles sont à présent, qui était peuplé et rempli de maisons qu'elles ont acquises avec le temps. En sorte qu'elles ont envahi tout ce quartier, qu'elles trouvent encore trop étroit, tout vaste qu'il est, pour contenir la grande quantité de personnes que ce couvent renferme.

(1) Les habitants attendaient le duc de Bouillon. Ennuyés qu'il n'arrivait pas, quelques-uns dirent: Eh bien! nous mangerons la soupe sans bouillon.

(Note de Bertin du Rocheret)

La peste, qui arriva à Epernay en 1636, y fut apportée chez Thomas Petit, aubergiste, par un officier des troupes qui y est mort, laquelle se répandit ensuite dans la ville. On portait les malades dans la terre où la chapelle de Saint- Laurent est située, et où étaient ci-devant les bâtiments de l'hôpital de la Léproserie. On y avait construit des baraques pour les gardes-malades.

En 1652, dans le fort des troubles de la minorité de Louis XIV, le duc de Lorraine entra en Champagne pour appuyer le parlement de Paris. Le maréchal de la Ferté fut envoyé par la cour a Epernay, pour empêcher ce prince de pénétrer plus avant dans le royaume. Il s'était logé avec sa petite armée dans le faubourg de la Folie, et comme il voulut entrer avec ses troupes dans la ville, les habitants craignant le pillage s'y opposèrent, et, à coups de canon, l'obligèrent à s'éloigner. L'armée, pour se venger de ce refus, brûla entièrement ce faubourg, qui depuis ce temps n'a pu se relever (1). Les faubourgs des Mariniers, d'Igny et de Saint-Laurent ne furent pas épargnés.

En 1668, arriva la peste à Reims, ce qui obligea les habitants d'Epcrnay a fermer les portes de leur ville, en laquelle on n'entrait que par le guichet de la porte de Chàlons. On avait posé des gardes aux avenues et particulièrement sur le pont de la Marne, qui est le grand chemin de Reims (2).

(1) Que dirait Stapart, s'il le voyait avec les opulentes demeures qui le composent aujourd'hui ?

(2) Le pont de Marne n'était alors que de bois ou de poutres posées sur les piles de pierres. La ville y avait alors un droit de péage, dit le Pontenage, qui était payé par les voitures et les bateaux. Ce droit a été aboli lorsque l'on a construit le pont de pierres en sept arches, tel qu'il est aujourd'hui, en 1694 et 1695. (Note de Bertin du Rocheret.)

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