LA COLONISATION D EPHESE PAR LES IONIENS
Les belles recherches de M. Otto Benndorf sur l'histoire et la topographie d'Éphèse permettent d'aborder, avec des éléments nouveaux, le problème de l'établissement des Ioniens à l'embouclnire du Cayslre.
Nous possédons sur ces faits un triple récit : l'un emprunté par Athénée aux Annales éphésiennes de Créophyle, l'autre extrait d'Éphore par Pausanias, le dernier dû à Strabon, qui, dans ce chapitre comme dans le suivant, résume sans doute Arlémidore.
Athénée s'exprime ainsi' :
« Ceux qui fondèrent Éphèse s'étaient d'abord très mal trouvés d'un [premier] emplacement peu favorable [qu'ils avaient choisi]. A la fin, ils envoyèrent demander à l'oracle en quel endroit ils devaient bâtir leur ville. Le dieu leur répondit: à la place qui vous sera indiquée par un poisson el où vous conduira un sanglier. Or, voici ce qu'on raconte. Dans la région où se trouvent actuclloment la fontaine llypéléc et le port Sacré, des pécheurs déjeunaient. Un des poissons du repas, ayant sauté avec de la braise ardente, tomba sur un amas dd brindilles, et le feu se communiqua au breuil où gîtait un sanglier. Effrayé par cet incendie, l'animal prit la fuite et s'enfonça assez loin dans la montagne qu'on appelle Tréchée. Mais, percé de javelots, il s'abattit au lieu même où s'élève aujourd'hui le sanctuaire d'Athéna. Alors, quittant l'île où ils demeuraient depuis vingt ans, les Éphésiens passèrent le détroit, et, cette fois ', ils occupèrent Tréchée et les abords
1. VIII, 0:! (éd. Kaibc'l). Dans son lilude sur la rhorogrnpliie dW-^/ilihe (MoutîÎov y. a: [i:o>toOr|/.r, Tr,; EJavyïAf/.r,; Iyo/,r,:, /»" période, Smynic, i88'i), p. ^{7-.^8 = Guide du voyngrur ù lliihese, p. 05-GO, M. G. \Vcl)er a traduit et commonlé cclti- narration.
2. Tout ce passage est alté-ré. Mon coll("'giic et ami l'aul Foiirnier, à la science de qui j'ai ou recours, m'a commuriiqui'- les remarques suivantes:
Les manuscrits et la vul^ale donnent la leçon inintelIi^ri|j|o : j'fç^ -f' r):-/.\'7%-m- t»;> oî^Tipov ïi/.o7'. y.T'''ooT'.v. La correction de Casaubon, admise par SclMveigliauser : ï-.ix xa' aÙT/,v o'./.T,TavT£; toi eixoTTfii Ô£jt£(>(i> xtîîo-jiiv, ne suppose pas moins de quatre
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du Goressus. Sur le marché, ils édifièrent le temple d'Artémis et dans le quartier du port celui d'Apollon pythien. »
fautes dans los manuscrits: i° x, pour y.y.' a-JT'ôv; a" ôôjTîpov, pour ôj-jTÉpw; 3° si'/.o^t, pour £ÎxocrT(i) ; k° l'interversion de ces deux nombres ; — et cliacune de ces fautes accumulées est dilïicilement explicable. Il est bien plus aisé d'admettre, avec Wilamowitz, que Ttô a été écrit pour tô, qui se prononçait de même, et que le mot eizoti a été déplacé. (Les fautes de ce genre sont assez communes.) J'ajoute que la très grande ressemblance du début d'01KHi;.\NïEi; avec EIKOi;i suffit à expliquer l'omission de ce mot par un scribe: le reviseur l'aura écrit en marge, et ce qui fut pris pour un T, entre sTca et o!y.r,TxvTî;, n'était sans doute que le signe de renvoi qui indiquait la place d'cïy.oTt. Ne sachant plus où le mettre, un copiste pensa tout naturellement à en faire le voisin de cet autre nom de nombre, oî-jteoov. — Tout compte fait, on n'a donc rien trouvé de mieux pour ce passage que celte correction : stsa sixoirtv oIxTiTavTEç, To ôcJTîpov y.TÎroyTtv, et, comme Kaibel, je m'en contente.
Tb ôcJTEpov signifie : pour la deuxième fois. Évidemment, il ne s'agit pas d'entendre ici que les Éphésiens occupèrent Tréchée par deux fois, mais bien qu'ils s'y prirent à deux fois pour trouver l'emplacement de leur ville, et que la seconde seulement ils se décidèrent pour la montagne Tréchée. En d'autres termes, je considère tb Ô£-jT£pov y.Tt;^o-jTiv commc l'équivalent de t'o os-jTïpov tôttov xvix y.TiJovTî;, XTi^ouaiv... Le sens général du texte est tellement clair que cette ellipse n'a rien de choquant.
Nous de\ons maintenant accorder notre interprétation de la première phrase avec la dernière, ainsi rétablie et ainsi comprise. Pour quelle raison les Éphésiens quittèrentils leur ile? Sans doute, parce qu'ils y étaient mal à l'aise et qu'elle ne leur offrait que des ressources insuffisantes. N'est-ce pas là précisément ce que signifient les mots Ta)>ai7T(opyi6ivt£; (« s'étant fort mal trouvés de... «) et àîiopta tôuo-j, qu'il me semble assez naturel de comprendre comme àTiôpw tôtîo) (« un site, ou un emplacement peu favorable ))).^ Entendre, au contraire, àTiopia totto-j comme aTiopo-jVTcç ouo-j rb Trô/.-.iraa Ôwvxai, ainsi que le fait dans sa traduction Lefebvre de Villebrune (Paris, 1789), c'est vouloir exprimer deux fois la même idée dans la même phrase, et c'est surtout se mettre on désaccord avec les dernières lignes du chapitre: depuis au moins vingt ans un établissement était fondé. Enfin, le participe y.iî^ovTE;, qu'on s'étonne d'abord un peu de voir relié par xat à un autre participe d'un temps différent (Ta/.aïuwp.'iOÉvTî:), et à la place duquel il semblerait si naturel de rencontrer un substantif tel que o'.y.ii7tat, prend, à côté de xb xe'/.ïjxxîov, une valeur très précise dont la traduction doit tenir compte. Les grammaires disent que le présent prèle son infinitif et son participe à l'imparfait, et, d'autre part, elles définissent nettement l'alternance dans le récit historique de l'imparfait et de l'aoriste. Tandis que le second temps n'indique rien de plus qu'une action, non continue, mais momentanée ou répétée (7xo>,/.à), antérieure à une autre, soit présente, soit déjà passée, et se traduira très exactement, dans le premier cas, par un passé défini, dans le second, comme ici (devant 7tÉ[j.!;avx=:), par un plus -que -parfait, l'imparfait, ou un mode du présent en fonction d'imparfait, exprime : 1° la continuité d'une action qui dure dans le passé, ou même ( imper feclam de conatu) l'effort et les tentatives qu'a dû faire le sujet pour accomplir enfin son action; 2° la simultanéité dans le passé. Ainsi le mot y.xî^ovxs; sufflrait ici à nous faire entendre que nos o'.y.iTTa; mirent longtemps à fonder Éphèse, vingt ans au moins (imperfeclam de conatu), au cours desquels (imparfait de simultanéité), ou, plus précisément, à la fin desquels ils se décidèrent à consulter l'oracle. 11 y a donc un accord remarquable entre les termes de la première et de la dernière jihrase du cliapitre, telle du moins qu'on l'a restituée, et cela même indique la signification d'à7:op:a xôtio-j. On notera encore, en passant, la correspondance de xo xî/.îvxatov dans la première phrase et de xb Ocjxîpov dans la dernière.
Sans doute, dans la traduction de la première phrase, les mots placés entre "crochets sont ajoutés au texte. Mais il est très vraisemblable que, dans Créophyle, la phrase précédente (que n'a pas transcrite Athénée) précisait, comme on l'a fait ici même, le sens de xôtio'j. Par exemple, si la phrase qui manque était celle-ci : « Le premier » site d'Éphèse fut telle île, » il devient possible de traduire la suite, sans ajouter un seul mot: « Les premiers colons s'étaient d'abord très mal trouvés de cet emplace- )) ment peu favorable. »
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La version de Pausanias est la suivante :
(( Le sanctuaire d'Apollon à Didymes et son oracle existaient antérieurement à l'arrivée des Ioniens. Quant au culte de l'Artémis d'Éphèse, il est d'une époque bien plus reculée encore. » Ce ne sont pas les Amazones, comme le croit Pindare, qui bâtirent le temple de la déesse', mais l'autochtone Coressus et un certain Éphésos, qu'on dit avoir été fils du fleuve Gaystre. Au moment où Androclos, le roi dont avaient fait choix les émigrants de l'Attique, débarqua, « le pays avait pour habitants les Lélèges, qui sont un rameau du peuple carien, et le gros de la nation lydiennes Autour du temple se pressaient aussi des réfugiés de toute sorte et des femmes de la race des Amazones. Les Lélèges et les Lydiens, qui occupaient la Ville Haute, furent expulsés de la contrée par le chef codride. Au contraire, la population voisine du temple ne souffrit aucun dommage : s'étant liée par des serments avec les envahisseurs, elle avait, à son tour, obtenu d'eux des engagements, et elle était restée étrangère à la guerre.» Plus tard, au cours d'une expédition contre les Cariens, Androclos périt dans un combat. Son corps fut rapporté à Éphèse et y reçut la sépulture : « On montre encore aujourd'hui le tombeau du héros le long de la route qui, du sanctuaire, va, par rOlympieion-^, à la porte de Magnésie : la figure d'un homme armé en orne le sommet''. »
Voici maintenant ce que dit Strabon :
« Les premiers habitants de la ville furent des Cariens et des Lélèges. Androclos chassa la plupart d'entre eux; puis, à laide des émigrants venus avec lui, il fonda, autour de l'Alhénaion et de l'Hypélée, un établissement qu'il augmenta encore
1. Ailleurs (IV, 3i, 8), Pausanias rapporte lui-mèmo une tradition dilTérenle.
2. Le passage est délicat: a Xù.iyi- oï toO Kxp'./.oO ao'.px v.ol: .Voo'iiv xb tîo/.ù oÎ '/Laôu-ïvoi TT|V "/'ôpxv riTav». Les Lélèscs étant pcrpctuellenicnt associés aux Cariens (.Slrabon, Nil, 7, 2; \II, 8, 5; XIII, i, ôS-.'jf); XIV, 2, 27), c'est à eu\ qu'il faut rapporter l'apposition -oO Kao'./.oO [xotpa. Pour /.ai A-joiiv to ttoXj, j'ai traduit lilli raloment, to tio>.j n'ayant pas le mémo sens que o't tzo'ù.o'.. Entre (de gros des L>dicns » et « des Lydiens en grainl nombre », la difTércncc est considérable.
3. Dans l'expression <• v.'xiôi tV' ôobv tT(V va toO tepoO 7:xpà tô '(J>.-jaT:'.ov y.ai etc'i Tij/a; Tct; Mavv/,Tioa; i>, la préposition 7:açà signifie-t-elle «le long de» ou «dans la direction de».-" Quelle que sfiit la ruianre que l'on adr)pte, il en résulte toujours que l'Olympieion était l'édifice caractéristique, formant point de repère, entre l'Arlémision et la porte de Magnésie.