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SÉNÈQUE, De vita beata, XIIL

roïque dans la doctrine d'Epicure, non plus que dans son attitude ; ce n'est pas lui qui songeait à poser pour le surhomme. Si plus tard dans l'imagination de ses disciples enthousiastes, le maître devint un héros libérateur, qui avait terrassé la superstition et la crainte de la mort, un dieu même, il y avait là une altération profonde des caractères qu'Épicure avait donnés à sa doctrine ; la pensée qui l'inspire constamment c'est la recherche raffinée du bonheur. M. Ravaisson reproche à cette doctrine d'être négative, bien plus que positive; il accorderait volontiers que, selon la critique des Gyrénaïques, le plaisir stable d'Epicure, c'est l'état de ceux qui dorment, bien plus, celui des morts. C'est aussi l'appréciation de M. Renouvier, qui trouve ces maximes étroites et presque toutes négatives : « La morale d'Epicure, proposée à qui n'a ni les goûts d'Epicure ni un principe supérieur au sien, n'est qu'une morale de valétudinaire, incapable d'arrêter les élans naturels de l'homme en bonne santé * . »

Epicure sait se garder des exagérations paradoxales où se plaisait l'orgueil des Stoïciens ; s'il condamnait tout excès, il reconnaissait la légitimité d'une jouissance modérée : il faut être sobre

1. Reinoumer, Esquisse d'une classification systématique des doctrines pliilosophiques, I, 357 sq.

avec sobriété ; c'est affaire de tact, au[7.(jt,£Tp-/i«7i;. Il ne recommande donc pas l'impassibilité des Stoïciens, àiraGstav, mais plutôt (ASTptoiraÔeiav. Avaitil donc raison d'embrasser dans une même condamnation tous les désirs qui ne sont pas absolument nécessaires? N'est-ce pas précisément cette aspiration au mieux-être, ce désir constant du changement, qui est le principal stimulant de l'activité, l'origine de tous les progrès et de toutes les découvertes ?

Le plus grave défaut de ce système, le reproche auquel il ne peut échapper, c'est l'égoïsme. De l'idée du bonheur individuel, notre philosophe ne s'est pas élevé à celle du bonheur général. Ce n'est pas que chez Épicure l'égoïsme exclue toute largeur d'intelligence, toute générosité de cœur; il ne parle point de l'amour de l'humanité, comme les Stoïciens, mais son attitude est moins roide et moins déplaisante que la leur ; enfin, ce qu'il ne faut pas oublier, il ne provoque jamais à la haine contre personne. Le sage ne se préoccupe que des moyens d'assurer son propre bonheur ; il se garde avec un soin égal de tout ce qui pourrait le compromettre et par conséquent de tout attachement aux personnes non moins qu'aux choses. Il ne se mariera donc pas, car le mariage, outre qu'il lui imposerait des charges fort lourdes, qu'il le met-

trait dans la nécessité de travailler pour gagner la vie des siens ou du moins diminuerait considérablement ses revenus, est la source de toutes sortes de tracas ; rien n'est plus rare que de rencontrer une bonne femme, qui ne vous fasse pas beaucoup souffrir et regretter fréquemment vos engagements. Voilà tout ce qu'Epicure trouve à dire de la vie conjugale ; il ne parle pas du bonheur qu'elle peut apporter à l'homme; n'est-ce pas là qu'on trouve ce plaisir en repos, cette félicité durable et constitutive qu'il recherche pardessus tout? Quant aux enfants, ils causent de continuels chagrins à leurs parents, ils tombent malades, ils meurent, ou bien ils sont ingrats et ne répondent pas aux espérances qu'on avait fondées sur eux : le célibataire est à l'abri de tous ces maux.

Pour la même raison, le sage ne fera pas de politique : les affaires publiques sont extrêmement difficiles et causent de terribles tracas à ceux qui s'en occupent ' ; l'ambition est de toutes les pas-

1. Platon, République, VI, 496 c, d : « Celui qui goûte et qui a goûté la douceur et le bonheur qu'on trouve dans la sagesse, voyant clairement la folie du reste des hommes et la perpétuelle extravagance, on peut le dire, de tous ceux qui gouvernent ; n'apercevant d'ailleurs autour de lui presque personne qui voulût s'allier avec lui pour aller au secours des choses justes sans risquer de se perdre ; se regardant comme tombé

sions celle qui rend le plus malheureux les hommes dont elle s'empare et elle les expose à de continuels dangers, à des révolutions subites qui du jour au lendemain les précipitent du faîte des grandeurs à la condition la plus misérable, leur enlevant la vie, la liberté ou leurs richesses. Le souverain pouvoir n'est pas un bien pour celui même qui le possède. Métrodore disait : sv xoT^st iL-nre w; T^ewv àvauTpsçou |JL7iT£ (I)ç 7.t6vw'^ 6 [jLsv yàp iy.TraTsî'Tat to r^è xaipoçpu7;ax£ÎTat \ Sur ce point, comme sur tant d'autres, Épicure donna l'exemple et ne chercha jamais à parvenir à la gloire ou aux honneurs. « Fuis la lumière et le bruit, disait-il ; cache ta vie, T^aGs pttoaaç; et il ajoutait : « Ce fut un grand bonheur pour moi de ne m'être jamais mêlé aux troubles de l'État et de n'avoir jamais cherché à plaire au

au milieu d'une multitude de bêtes féroces dont il ne veut point partager les injustices et à la rage desquelles il lui serait impossible de s'opposer tout seul; sûr de se rendre inutile à lui-même et aux autres, et de périr avant d'avoir pu rendre quelques services à la patrie et à ses amis ; plein de ces réflexions, il se tient en repos, uniquement occupé de ses propres afi'aires; et comme un voyageur assailli d'un violent orage s'abrite derrière un petit mur contre la poussière et la pluie que le vent soulève, de même, voyant que tous les hommes sont remplis de dérèglement, il s'estime heureux s'il peut lui-même passer cette vie pur de toute action inique et impie et en sortir plein de calme et de douceur et avec une belle espérance. »

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