DioGÈNE Laerce, X
châtiments rigoureux ceux qui osent les enfreindre; Topinion publique les flétrit sévèrement; la mort, la prison, l'exil, la haine et le mépris des bons citoyens, telles sont les conséquences de la violation des lois\ Les hommes, si puissants qu'ils soient, qui abusent de leur force pour commettre des injustices, ont toujours à craindre l'assassinat ou quelque révolution. Mais ne voyons-nous pas que les criminels les plus hardis et les plus vigoureux, c'est-à-dire les plus malfaisants, échappent à la répression pénale; que d'autres réussissent à cacher leurs forfaits et profitent, sans être aucunement troublés, du fruit de leurs mauvaises actions? Ne croyez pas qu'ils en jouissent paisiblement, car ils ne cessent de craindre que leurs attentats ne viennent à être découverts-, que quelque circonstance inattendue ne les trahisse et ne leur attire de terribles représailles; cette anxiété ne leur laisse pas un moment de repos; elle est quelquefois si forte qu'elle engendre la folie et l'on a vu des hommes, dans un accès de délire,
1. Sénèque, Lettres, XGVII, 15 : (Epicurus dicit) « nihil justum esse natura et crimina vitanda esse quia vitari metus non possit. »
2. DiOGÈNE Laerce, X, 146. ô ô(/.aioç àTapax.TdtaTOç, 6 os àôt/.oç rX£(oTy]ÇTapa)(^îjç yIjjlwv. — Clément d'Alexandrie, Stromates, VI, II, 24 : AixatoauvY)ç xapTrb; li-éyioTOi; àrapaÇ^a.
avouer des crimes dont nul ne songeait à les soupçonner \ Telles sont les conséquences terribles de l'injustice. Mais la justice n'est pas un bien en soi, /.aO' éauTo, l'injustice n'est pas un mal en soi. Epicure examine certains cas de conscience : il se demande si un sage, sûr de n'être jamais soupçonné, fera quelque chose défendue par la loi? Non, répond-il, car le sage comprendra qu'il agirait alors contre sa véritable utilité. Si tous les hommes le savaient et s'en souvenaient toujours, les États n'auraient pas besoin de lois : ol vo[JLoi yocptv Twv GO^ôv jtsivTat, oO'/ tva p//] à^txGidiVy ûiXk' tva (jLYi à^ucovTat ^. Epicure reconnaît qu'il n'est pas facile de trancher la question par une réponse absolue, oùx. suo^ov to àir'Xoîiv xaTTiyoprjfjLa^. Bien entendu, dans l'estimation des conséquences que doit entraîner l'adoption de tel ou tel parti, il ne faut pas faire entrer en ligne de compte les récompenses et les châtiments d'outre-tombe, la faveur ou la colère des dieux, car la philosophie nous délivre de ces préjugés populaires.
Puisque le fondement de la justice c'est une sorte de convention, de pacte unissant les mem-
1. SÉNÈQUE, Lettres, XGVII, 13 : « Potest nocenti contingere ut lateat, latendi fides non potest. »