DioGÈNE Laerce, X
qui en unissait les membres. Ce n'est pas qu'Epicure ait une théorie originale de l'amitié, qu'il s'en fasse une idée bien haute; nous ne trouvons pas chez lui l'écho des analyses si pénétrantes d'Aristote; et même, si nous prenons à la lettre ses enseignements, comme le sage n'a jamais en vue que son propre plaisir, son intérêt, il n'a d'autre raison de rechercher l'amitié de ses semblables que l'utilité qu'il en compte retirer; il doit être toujours prêt à abandonner ses amis du moment qu'ils cessent d'être utiles et surtout s'ils deviennent compromettants. Mais ce qui vaut bien mieux, c'est dans la pratique de l'amitié qu'il a excellé \ Il s'est produit en lui une de ces transformations de sentiments par association que les psychologues anglais de la seconde moitié du xix® siècle ont curieusement analysées. « Nous aimons tous naturellement l'argent, dit Stuart Mill, en considération des jouissances qu'il peut nous procurer et dont nous sommes privés si nous n'avons pas d'argent ; voilà ce qu'oublie l'avare : il aime l'argent
1. Cicéron reconnaît qu'il fit l'éloge de l'amitié « non oratione solum sed multo magis vita et factis et moribus » {De fin., I, XX, 65); il oubliait le principe qu'il avait d'abord formulé : le sage ne doit jamais avoir en vue que lui-même, « sapientem omnia sui causa facturum » {Pro Sextio).
pour lui-même et se prive de tout plaisir pour accroître ses trésors. » On prend primitivement un chien pour la chasse; puis, en chassant avec ce chien, on finit par s'attacher à lui. De même Épicure montre d'abord qu'il n'est rien de si utile à l'homme que l'amitié de ses semblables : « L'amitié doit être contractée par l'utilité qu'on en espère, de la même manière qu'on cultive la terre pour recueillir l'effet de sa fertilité; cette belle habitude se soutient par les plaisirs réciproques du commerce qu'on a lié. » L'amitié assure à l'homme de grands avantages et le met à l'abri de toutes sortes de maux ; il lui doit particulièrement la sécurité, la confiance dans l'avenir : un ami est un compagnon de plaisirs; il est prêt à vous aider de ses conseils, à vous défendre dans les dangers, à vous soigner dans les maladies; rien n'est plus triste et plus exposé que la vie d'un homme seul. Puis le sage en vient à aimer l'homme pour l'homme lui-même, à sentir le charme, la douceur d'une affection partagée. Enfin le nombre des personnes qui vivent d'accord avec lui prouve que ses doctrines ne sont pas fausses et confirme la sérénité d'esprit dont il jouit. Il aura toujours pour ses amis les mêmes sentiments que pour lui-même et toutes les peines qu'il prendrait pour se procurer à lui-même du plaisir, il les
prendra pour en procurer à ses amis ' , il pleurera leur perte-, il bravera même la mort pour eux, s'il le faut. En cela, Epicure restait fidèle à l'esprit de sa doctrine, à la justesse de sentiment qui préférait les plaisirs de l'esprit aux plaisirs du corps, qui lui faisait considérer moins la quantité que la qualité des avantages de chaque action ; il reconnaît donc l'existence d'une autre catégorie de plaisirs, les plaisirs du cœur, et il leur assigne le premier rang. « Avant de regarder à ce que vous devez boire et manger, regardez à ceux avec qui vous devez boire et manger. » Il n'avait pas voulu imposer, comme Pythagore, à ses disciples cette règle absolue de mettre tous leurs biens en commun; chacun donnera aux autres individuellement ou collectivement ce qu'il
1. CiGÉROiN, De fin., I, \x, 68 : « Sine hoc (le plaisir) institutionem amicitiœ omnino non posse reperiri... Primos congressus fieri propter voluptatem, quum autem usus progrediens familiaritatem effecerit, tum amorem efflorescere tantum ut, etiam si nulla utilitas sit ex amicitia, tamen ipsi amici propter se ipsos amentur. »
2. « (Les Stoïciens) nous ôtent les regrets, les larmes et les gémissements sur la mort de nos amis : cette impassibilité qu'ils recommandent a pour principe un plus grand mal que l'affliction. Elle vient d'un fond de cruauté, d'une fureur sauvage et d'une vanité déréglée et sans mesure. Il vaut mieux souffrir, il vaut mieux s'affliger; oui, par Jupiter, il vaut mieuy se perdre les yeux de larmes et sécher de re-
croira devoir leur donner; nous n'avons pas à craindre qu'il fasse trop peu. Ces propositions ont été singulièrement interprétées par la mauvaise foi des ennemis d'Épicure : il faisait plus de cas, disent-ils, des richesses que de l'amitié; c'est là un contre-sens manifeste. L'amitié n'est pas une chaîne; ce qui en fait le charme, c'est qu'en elle tout est libre; c'est aussi ce qui en fait la force ; ce n'est pas une société imposée par la nature ou par la loi comme celle qui nous lie aux membres de notre famille ou à nos concitoyens : c'est l'association volontaire de telle personne avec telle personne. « L'ami épicurien a conscience qu'il a été libre d'aimer, qu'il est libre en aimant, qu'il est libre encore de cesser d'aimer ^ » Epicure, selon la remarque de M. Dugas, entend l'amitié au sens étroit et moderne du mot ; il l'oppose à l'amour, aux affections domestiques et politiques; peut-être est-ce cette destruction même de toutes les autres affections qui a donné à l'amitié cette force extraordinaire. Le maître, nous l'avons dit, comme la ville d'Athènes assiégée par les ennemis souffrait cruellement de la disette, nourrit ses disciples en partageant avec eux les provi-