DioGÈNE Laerce, X
Toutes ces propositions se tiennent parfaitement et constituent un exposé très clair et très logique du sensualisme. Malheureusement Épicure n'y reste pas toujours fidèle et semble leur donner un formel démenti. Il prête parfois au mot anticipation une portée toute autre, il attribue à l'homme une sorte de pressentiment, un sens de la vérité dont il n'explique pas la nature et dont il serait bien embarrassé de rendre compte. 11 ne faut pas considérer les xpoV/fiJ^etç comme des idées innées, car alors se poserait la question : Pourquoi devons- nous toujours admettre les Tz^ok'fi^ei(; comme vraies? n'en pouvons-nous avoir aussi bien de fausses ? A quoi Epicure ne pourrait rien répondre. Mais voici qui est plus grave encore : il enseigne que les principes de toutes choses sont les atomes et le vide. Le vide évidemment ne peut être perçu par aucun sens, puisque c'est le néant; il en faut dire autant des atomes qui, par suite de leur extrême petitesse, ne sont ni visibles, ni tangibles; et cependant nous en affirmons l'existence; la croyance à la réalité de ces deux principes est fondamentale : ils ne sont pas connus par les sens; ils sont conçus par la raison, loyw ôswpviTic. N'est-ce pas proclamer qu'il y a d'autres connaissances que les connaissances sensibles, et que les connais-
sances rationnelles sont d'un ordre supérieur, d'une certitude primordiale, puisque ce sont elles qui rendent compte des apparences sensibles? Ces contradictions ne troublent pas Epicure; il n'attache pas grande importance aux questions de logique; il s'efforce de résoudre les difficultés à mesure qu'elles se présentent et, si les solutions qu'il donne successivement ne s'accordent pas entre elles, il ne prend pas la peine de les concilier.
Quant à la troisième source de connaissances, Traôo;, il ne nous semble pas que la plupart des historiens en aient signalé l'importance. Les objets extérieurs, en même temps qu'ils nous communiquent des idées, font une certaine impression sur notre sensibilité; tout phénomène instructif est du même coup un phénomène affectif; le cours de notre vie est constitué, non seulement par une série de perceptions, mais par une suite de plaisirs et de douleurs. Nous distinguons donc les objets selon l'impression qu'ils produisent sur nous; c'est d'après cela, et d'après cela seulement, que nous les appelons bons ou mauvais; tous les jugements que nous portons sur la valeur des choses et même des personnes ont pour point de départ un sentiment que nous avons éprouvé, iraGo;. Cette impression est directe
et infaillible; il ne peut venir à Tesprit de personne de contester la réalité du plaisir ou de la douleur que nous ressentons; le jugement que nous avions d'abord prononcé peut être modifié ultérieurement, mais c'est toujours à la suite d'une nouvelle expérience douloureuse ou charmante. Ces impressions de plaisir et de douleur, c'est par les sens que nous les éprouvons.
Maintenant il nous faut aller plus loin et nous demander comment s'explique l'action des objets sur nos sens ; car un grand nombre de nos perceptions et de nos sensations se produisent non pas à la suite d'un contact immédiat, ce qui est le propre du toucher, mais à une distance plus ou moins grande. Rien en apparence de plus simple que la théorie épicurienne de l'émanation, rien en revanche qui résiste moins à un examen un peu sérieux. De la surface des corps se détachent fl^ftl^ continuellement de minces couches d'atomes, des effigies, qui voltigent dans l'espace et viennent agir sur nos sens; Lucrèce les compare à ces peaux que les cigales et les serpents dépouillent au printemps et que nous retrouvons dans les épines ou sur les feuilles. Pour les désigner, May or, dans les notes de son édition de Lucrèce, emploie le vaol films, en français pellicules, familier à tous ceux qui s'occupent de photographie.
Comment ces diverses émanations, âTroppoat, aiuocTrac£iç, vont-elles chacune au sens qui lui convient, c'est ce qui n'est pas clairement exposé. Tout le monde explique par des exhalaisons l'odeur qu'émettent les fleurs et un grand nombre de corps, la chaleur, le froid, Thumidité; il en est de même de la perception des autres qualités des choses. Epicure semble s'être peu occupé du son et de l'écho, il a surtout traité de la lumière et des couleurs. Quant aux perceptions du toucher, elles diffèrent de celles des autres sens, elles sont produites par contact immédiat et non par émanations; elles nous font donc connaître directement les propriétés des corps, la dureté et le poids. Les membranes conservent la forme des objets dont elles sont parties et nous donnent alors des connaissances exactes. Nous devons croire qu'elles sont conformes aux objets, puisqu'elles en émanent, elles nous les font connaître tels qu'ils sont réellement. Mais il faudrait, pour que nous pussions avoir confiance dans le témoignage de nos sens, que nous soyons bien sûrs qu'il en est toujours ainsi; or, nous ne le sommes pas et nous savons même le contraire. Quelquefois, les effigies durent plus que l'objet lui-même et survivent à sa destruction.
Epicure prétend que nous ne devons pas croire le soleil plus grand qu'il ne nous paraît être; il est étrange que son opinion sur ce point n'ait pas été rectifiée par l'expérience continuelle du rapetissement que la distance détermine dans la vision des objets les plus familiers, comme les arbres ou les maisons. Les effigies, étant formées de particules extrêmement petites, sont animées d'un mouvement très rapide et ne provoquent guère de résistance ; leur vitesse égale celle de la lumière, elles traversent non seulement l'air, mais aussi les corps transparents, tels que le verre. Quand elles viennent à tomber sur une surface polie, comme celle d'un miroir ou des eaux, elles se réfléchissent et reviennent en arrière. Mais elles peuvent faire aussi de mauvaises rencontres : elles se heurtent à des obstacles qui les arrêtent et les empêchent d'aller plus loin ; elles entrent en conflit avec la foule innombrable des effigies émanées de tous les autres objets, de sorte qu'elles sont défigurées, déformées, qu'elles se combinent avec les unes ou avec les autres : telle est la source de toutes nos illusions. Si nous écoutons de près une personne qui nous parle, nous distinguons les mots et nous en comprenons le sens; quand nous entendons de loin une foule où bien des gens discutent, nous percevons un
bruit confus, plus ou moins fort, mais nous ne discernons rien.
Notre erreur n'est jamais complète; il y a quelque chose de vrai dans les hallucinations, dans les rêves, dans les conceptions les plus bizarres des fous. Ce qui se présente à l'esprit est incontestablement réel, mais les hommes se trompent souvent dans leurs jugements, dans l'interprétation qu'ils font du témoignage de leurs sens. Lorsque Oreste croyait voir les Furies, sa sensation était vraie, car ces images étaient en effet devant ses yeux, mais son erreur consistait à prendre pour des corps solides ce qui excitait en lui ces images. Il semble bien que cet aveu, auquel Épicure ne peut échapper, soit en contradiction avec ce qu'il avait affirmé d'abord. Les hallucinations, dit-il, les rêves sont vrais (àXviÔ*^), puisqu'ils produisent une impression (y.iv£î yap), ce que ne pourrait faire ce qui n'est pas (to [j/n ov) * . Epicure n'auraitil pas dû insister sur cette distinction entre le réel et le vrai?
Les sensations ne nous fournissent que les premiers matériaux de nos connaissances ; au moyen de ces matériaux nous élevons un édifice de plus en plus vaste et compliqué par toutes
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sortes de jugements et de raisonnements; nous formons des opinions, ^d^aç, des suppositions, ÙT:Q'k'/]^s.i<;. Les Stoïciens accusaient les Épicuriens d'avoir méconnu le rôle et la fécondité du raisonnement; en réalité, ils raisonnaient beaucoup, moins sans doute que leurs adversaires, et surtout autrement. Il est un mot qu'Epicure emploie fréquemment, c'est iizCkoyiGixoç; mais que faut-il entendre par là? imloyCC^G^icci est-ce autre chose que réfléchir attentivement, faire effort pour comprendre? encore un point auquel Epicure paraît avoir attaché peu d'importance ou sur lequel du moins les textes sont en désaccord, Epicure refusait formellement d'admettre ce principe sur lequel les Stoïciens faisaient tant de fond : de deux propositions contradictoires, l'une est nécessairement vraie, l'autre fausse. S'il en était ainsi, dit-il, il n'y aurait pas de liberté ^ . Cette doctrine a été très diversement jugée par Renouvier. Dans l'Histoire de la philosophie ancienne, il disait : « Epicure ignorait la logique ; il raisonnait assez mal pour prétendre que l'axiome : toute proposition doit être nécessairement vraie ou fausse, se peut éluder; il renversait toute notion du nécessaire et l'esprit même de la science. » Mais