H. Weill, Journal des Savants
leur étaient inconnues. Épicure avait beaucoup écrit, il n'avait laissé de côté aucune des parties de son système, il s'était expliqué sur tous les points, mais aucun de ses livres ne nous a été conservé. (( Les critiques, dit M. Weill, n'ont pas été tendres pour Diogène ; ils l'ont traité d'écrivain stupide et ne lui ont pas ménagé d'autres épithètes injurieuses; l'un d'eux l'appelle àne bâté, asinus germaniis. M. Usener déclare que ces aménités font encore trop d'honneur à Diogène, pour la raison qu'il n'a pas écrit le livre qui porte son nom. L'antiquité nous a laissé un certain nombre d'ouvrages qui se sont formés par agrégation : un manuel tombé dans le domaine public en forme le noyau primitif; il est publié avec des additions empruntées de côté et d'autre par un second éditeur et cette opération se répète plusieurs fois. Le nom de l'auteur véritable, de celui à qui l'on doit le premier noyau, est souvent oublié et, contrairement au droit qui règle les autres propriétés, c'est le dernier occupant qui s'arroge la possession de l'ouvrage et dont le nom figure seul sur le titre. Voilà comment on explique les nombreuses incohérences qui choquent le lecteur de Diogène et qu'il ne convient pas de corriger ou de pallier par les moyens dont la critique se sert ordinairement. M. Usener, qui a revisé avec le plus grand soin le
texte de Diogène, s'appliquant à rendre intelligibles certains passages fort obscurs et même contradictoires, donne plusieurs exemples d'amplifications successives, étrangement enchevêtrées les unes dans les autres, et il explique ce désordre par une hypothèse ingénieuse : les scribes chargés de multiplier un manuscrit avec des suppléments ajoutés soit en marge, soit sur des feuilles volantes, les insérèrent souvent à contre-sens et produisirent ainsi une confusion inextricable. « Pour ce qui est particulièrement du X" livre, M. Weill s'exprime ainsi : « Diogène n'en a pas écrit une ligne ; mais il a eu le mérite, en admirateur zélé qu'il était d'Epicure, de faire insérer dans l'ouvrage dont il fournissait la copie à ses scribes ces morceaux qui sont encore aujourd'hui les documents les plus précieux que nous possédions sur la philosophie d'Épicure. » M. Usener a examiné soigneusement les divers manuscrits que nous avons de Diogène Laërce. Tous sont d'une époque très basse, négligemment et inintelligemment écrits, en somme peu dignes de foi; ils fourmillent de fautes et d'interpolations, de sorte qu'ils ont été souvent mal lus et mal interprétés et que, loin défaire connaître exactement la doctrine du maître, ils ont causé et répandu une foule d'erreurs. Usener croit de plus que la lettre deuxième (à Pythoclès) n'a pas été
écrite par Epicure : c'est un exposé sommaire de sa doctrine, rédigé d'après ses livres et particulièrement d'après le Trspl cpucsoic. De même le recueil des zupiat ^o;ai n'est pas l'œuvre d'Epicure luimême : c'est un résumé de toute la morale, composé par un disciple et accueilli dans l'école (nous avons donc lieu de le comparer au manuel d'Epictète, rédigé par Arrien). Au commencement nous trouvons bien leT£Tpy.(papfjLa/.ov, le quadruple remède contre la crainte des dieux et la peur de la mort; mais dans la suite aucun ordre n'est observé ; en même temps que de graves lacunes, nous rencontrons des répétitions choquantes.
'En 1753 on a retrouvé dans les fouilles d'Herculanum toute une bibliothèque, 1700 rouleaux de papyrus, dont beaucoup contiennent des écrits de l'école épicurienne. Les espérances que cette découverte avait fait concevoir n'ont pas été réalisées. Beaucoup de ces rouleaux, par suite de la chaleur à l'action de laquelle ils avaient été soumis ou de la fabrication défectueuse du papyrus, étaient imprégnés d'une résine visqueuse qui ne permettaH pas le décollement des pages ou qui avait totalement effacé l'écriture; d'autres étaient dans un tel état de dessiccation qu'ils sont tombés en poussière dès qu'on y a touché ; enfin, le maladroit enipressement des hommes a complété l'œuvre destructive des
siècles. On comprend la hâte qu'avaient les premiers qui firent cette précieuse trouvaille de déchiffrer des textes dont Tancienneté et l'authenticité ne pouvaient faire aucun doute ; mais on ignorait encore les précautions grâce auxquelles on peut dérouler et lire les papyrus les plus vieux ou les plus desséchés; ils s'y prirent mal et leur zèle eut pour résultat la destruction irréparable de documents uniques. D'autres ont eu l'idée de découper entranches, en colonnes, ces papyrus qu'ils ne savaient dérouler et cette segmentation souvent maladroite n'a fait qu'augmenter la confusion en présence de laquelle ils se sont trouvés, eux et leurs successeurs. On a découvert depuis lors le moyen de ramollir et de dérouler les papyrus, grâce à l'action de la chaleur, de la vapeur d'eau et de certaines substances chimiques, mais il était trop tard pour bien des rouleaux; les autres étaient souvent dans le plus piteux état : partout des trous, des déchirures, des blancs; c'était tantôt le haut, tantôt le bas des colonnes qui avait été détruit; on ne parvenait à déchiffrer que des mots sans suite, des lettres même qui ne permettaient de faire aucune conjecture plausible. Le texte est en onciales tracées par des mains inégalement adroites, de sorte que bien des confusions sont possibles ; les mots ne sont pas séparés les uns
SOURCES. y
(les autres, aucun signe de ponctuation n'est employé, le même texte peut être lu de plusieurs façons différentes qui sont loin d'offrir le même sens.
Les papyrus d'Herculanum ont été plusieurs fois reproduits en fac-similé, d'abord à Naples^ puis à Oxford, de sorte que l'examen et l'interprétation en sont accessibles à tous. On y trouve plusieurs fragments du traité d'Epicure sur la nature (des livres II, XIV, XV, XX, XXVIII; l'ouvrage complet en avait 37 ; Gomperz conserve l'espoir de le retrouver tout entier), un grand nombre de morceaux de Philodème, que nous avons lieu de considérer comme l'interprète fidèle des doctrines de l'école; mais Philodème est presque contemporaindeCicéron,parconséquentpostérieuràEpicure déplus de deux siècles. Ily aencore des fragments
1. Cette publication, poursuivie de 1793 à 1855 par les soins de l'Académie de Naples, est curieuse à bien des points de vue. L'Académie avait besoin de la protection et des subsides du roi, de sorte que chaque volume est précédé d'une épître dédicatoire en style pompeux; or le royaume desDeux-Siciles a plusieurs fois changé de maître pendant cette période. C'est ainsi que le tome II (1809) est dédié au roi Joachim Murât, « patri patriœ, semper augusto » ; nous y lisons un grand éloge de l'amour du roi pour les lettres, passion qu'avait témoignée avant lui Joseph Bonaparte, qui vient d'être transféré au trône d'Espagne. Le tome VI (1839) est dédié au roi Ferdinand II de Bourbon, « pio, felici, semper augusto ».
de Polystratus, de Çolotès, de Phredrus, de Phanias et aussi de Garnéade et de Ghrysippe ; enfin nous n'avons aucune indication sur l'auteur de plusieurs autres textes, relativement à la valeur desquels il nous est impossible de nous prononcer. Voici ce que nous apprend l'éditeur de ce manuscrit^ : « Philodemi volumen, cujus explicationi incubuimus, fere desperatae lectionis erat; in plurimas enim lacinias discerptuin, rugis uhique deturpatum^ immanibus hians lacunis, pulvere ac situ squalens, literarum abrasione fœduniy singulari characteris varie tate incommodum et inusitata nexuum multitudine implicatum innumerabiles salebras atque ambages illud perçu rrentibus objecerat» »
M. Karl Wotke vientde découvrira Rome, dans le fonds grec de la Vaticane, un recueil de maximes d'Epicure tirées probablement de ses conversations et de ses lettres ; ce recueil a été commenté par Usener et Gomperz -.
Enfin M. G. Gousin a trouvé àŒnandra, en Lycie, une inscription qui reproduit deux lettres d'un épicurien où est exposée la doctrine du maître ^
1. Herculanensium i'oluminiun quœ supersunt. Neapoli, 1839, t. VL