DioGÈNE Laerce, X
contredit par les faits? Cependant sur ce point aussi, Epicure fait preuve d'une remarquable pénétration : il faut, dit-il, distinguer deux cas bien différents : nos conjectures portent tantôt sur l'événement qui va se produire (to xpo(7(ji.£vov), tantôt sur la cause cachée de qui s'est produit (to a^yjT^ov). Dans le premier cas, il suffit, pour que nous ayons le droit de regarder notre opinion comme vraie, qu'elle ne soit pas démentie par l'expérience ; et encore jugeons-nous très différemment des séquences et des concomitances; dans le second cas, nous devons exiger qu'elle soit prouvée. Il serait curieux de comparer avec la théorie d'Epicure les idées développées de nos jours par les pragmatistes : (( L'idée vraie est féconde, dit un disciple de M. Dewey; elle nous mène de l'anticipation à la réalisation. L'idée fausse par contre est stérile et impuissante à amener le résultat promis. » Malheureusement notre philosophe n'a pas persévéré dans cette voie et nous savons pourquoi : il n'avait pas l'esprit scientifique ; il ne comprenait rien aux exigences de la méthode; enfin, il n'apportait pas à l'examen des questions théoriques le calme, la patience, l'impartialité qui nous paraissent indispensables ; il ne voyait qu'un intérêt enjeu, celui de sa morale, et il en cherchait partout la confirmation. 11 faut tout d'abord délivrer les hommes
de leurs erreurs, les rendre à la rectitude naturelle du raisonnement ; car, s'il reste la moindre trace des anciens préjugés, cela suffit pour empêcher de découvrir la vérité : Sincerum est tiisi vas, quodcumque infundis acescit.
C'est encore par l'expérience et le besoin qu'Epicure explique l'origine et le progrès du langage. Il ne cherche plus, comme Platon, si les mots imitent ou non la nature et l'essence des choses. L'usage des mots n'est pas le résultat d'une institution arbitraire (tac ovoaaTa s; àp^vl; [jt,r, Gsaet yeveGÔat *). Les hommes possèdent naturellement des organes propres à l'émission des sons articulés ; ces organes entrent enjeu sous l'influence des émotions que nous ressentons. La diversité des langues est facile à expliquer : chaque race éprouve des sentiments ('tôia 7ra(7pu(7aç iraÔYi), reçoit des images qui lui sont propres (t^ta "XajjLêavouaaç (pavTxcjixaTa) . C'est par association que les mots que nous entendons éveillent en nous l'idée des objets que nous avons perçus : (( En même temps qu'on prononce le mot homme, l'empreinte de l'homme se présente à l'esprit en vertu des notions antécédentes; dans toutes ces opérations les sens nous servent de guides. » Nous devons donc avoir grand soin de n'employer que