Plutarque, De anim. procr., VI
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extérieures et d'aller dans le sens où nous porte notre esprit [prout ipsa tulit mens). Que cette théorie fourmille de diflicultés et même de contradictions, nous n'en disconvenons pas ; mais c'est une théorie véritablement intéressante et dont les différentes parties sont logiquement enchaînées ^ . Ainsi c'est au nom de ce principe : « Rien
1. « D'habitude les partisans du libre arbitre sont loin de concevoir l'homme et le monde sur le même type ; la liberté leur semble plutôt une puissance supérieure à la nature et divine, qu'une puissance empruntée à la matière et qui se retrouve en ses éléments. De nos jours encore, nous sommes portés à croire que la question de la liberté est une question exclusivement humaine, qu'elle nous regarde seuls, que nous pouvons nous retrancher dans notre for intérieur, pour y discuter à loisir si nous sommes libres ou si nous ne le sommes pas. Nous nous imaginons aisément que l'univers entier peut être soumis à la fatalité sans que notre liberté, si elle existe, en reçoive atteinte. Mais alors, demande Epicure, cette liberté d'où viendrait-elle? « Unde est liœc fatis avulsa potestas? » Gomment pourrait-elle naître et subsister dans un monde absolument dominé par des lois nécessaires? ... Non, toutes les causes sont naturelles et, puisque rien ne vient de rien, notre liberté vient de la nature même. Il est curieux de voir Lucrèce invoquer ainsi en faveur de la déclinaison spontanée, le fameux axiome « ex nihilo niliil », qu'on a précisément tant de fois opposé à cette hypothèse. Selon lui, ce qui est dans l'effet se trouve déjà dans les causes : si donc nous avons des mouvements spontanés c'est que dans tout mouvement il peut y avoir quelque spontanéité ; si nous sommes vraiment libres de nous porter volontairement vers mille directions, il faut que toutes les parties de notre être, qui nous ont formés en s'assemblant, possèdent un pouvoir ana-
ne naît de rien » que pour expliquer par une évolution naturelle l'existence de la liberté de l'homme, Epicure attribue à tous les atomes la déclinaison ; puis, lorsqu'il s'agit de décrire les caractères non seulement de cette déclinaison, mais même des déterminations de la volonté, il admet que ce sont des phénomènes sans causes ^ .
Certains philosophes reconnaissent encore deux autres principes des choses, l'espace et le temps : c'est là une grave erreur. Le temps n'existe pas en dehors des phénomènes qui se produisent plus ou moins lentement, que nous percevons, dont nous nous souvenons, que nous prévoyons ; c'est un caractère des phénomènes, (7u(j!.7UTù)f7.a (7U|jt.TCT0j(jt.y.Twv. Pour désigner l'espace, nous employons deux mots, TOTToç et x.wp3c, qui ne sont pas synonymes : To^TToç c'est le lieu qu'occupe un corps, ywpa c'est l'espace à travers lequel il se meut. L'espace et le temps ne sont point des êtres à part ; ils n'ont pas
logue, plus ou moins étendu, plus ou moins conscient, mais réel. Épicure arrive ainsi à nier l'inertie absolue de la matière ou plutôt de ses éléments primitifs. C'est une sorte de dynamisme qu'il ajoute au mécanisme pur et simple de Démocrite. » GuYAu, Morale d'Épicure, p. 98.
1. « Lucrèce transporte aux atomes les mouvements volontaires de l'homme et des animaux. » J. Soury, Brev. de l'hist. du matérialisme, p. 304. — Tyndall lui adresse le même reproche. Address, Belfast, 1874.
dénature propre et ne doivent jamais être regardés comme causes de quoi que ce soit; il n'existe donc point en réalité d'autres principes que les atomes et le vide.
Tous les phénomènes qui se produisent dans le monde sont diverses sortes de mouvements, les mouvements expliquent et les rapports que les choses ont entre elles et l'action qu'elles exercent sur nos sens ^ . Les mouvements des atomes sont extrêmement rapides, puisque dans le vide rien ne leur fait obstacle. Le mouvement se transmet par des chocs plus ou moins violents, par des impulsions; il n'est jamais question dans le système d'attractions ni d'actions exercées à distance.
Le même corps contient des atomes d'espèces différentes. Ainsi le vin est à la fois principe de froid, puisqu'il nous rafraîchit, et de chaud, puisqu'il peut nous enivrer et nous donner la fièvre, ce qui manifeste l'existence en lui de deux sortes d'atomes.
1. « Il semble d'abord que les chocs désordonnés de cette innombrable poussière ne peuvent engendrer qu'un chaos inextricable devant lequel l'analyse doit reculer; mais la loi des grands nombres, cette loi suprême du hasard, vient à notre aide; en face d'un demi-désordre nous devrions désespérer, mais dans le désordre extrême, cette loi statistique rétablit une sorte d'ordre moyen où l'esprit peut se reprendre. » H. PoiNCARÉ, Science et Méthode^ p. 274.
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Des qualités que nous percevons, beaucoup n'appartiennent pas aux choses elles-mêmes, par exemple la couleur. Les corps n'ont plus aucune couleur dans les ténèbres, et cependant nous pouvons fort bien les percevoir et les distinguer par le toucher, comme le font les aveugles ; le même objet nous paraît de toute autre couleur, il nous semble même blanc ou noir, selon que nous le voyons de face ou décote, selon qu'il est frappé plus ou moins vivement par les rayons du soleil,selon les reflets dont il subit l'influence ; nous ne saurions dire de quelle couleur est la nacre, la queue du paon ou la gorge du pigeon. La sensation dépend aussi de l'état de nos organes; voilà pourquoi les mômes objets produisent des impressions différentes sur plusieurs personnes et paraissent quelquefois doués de qualités contraires : le miel est doux pour l'un, amer pour l'autre; la même eau que celui-ci trouve froide, celui-là la juge chaude ; de même il y a des sons rudes et des sons doux, des couleurs agréables ou irritantes. Entre les propriétés des choses, il faut distinguer les qualités essentielles, l^ix, ài^toc, 7rpou7Tap)(^ovTa, (7U[j!.^2êvixoTa (la chaleur ne peut cesser d'appartenir au feu, la pesanteur au minéral, la liquidité à l'eau, la tangibilité à tous les corps, l'intangibilité au vide) et les qualités accidentelles, £77£pyovTa, GU7.T:Tw(j!.aTa (le mouvement, le
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repos, l'action, la passion). Enfin, beaucoup de nos idées n'expriment pas des propriétés des choses, mais des rapports (semblable, différent, plus grand, plus petit, droite, gauche) ; c'est ainsi que le temps, nous l'avons vu, n'est pas quelque chose et n'existe que dans notre esprit. Les qualités sensibles n'appartiennent pas aux choses, telles que nous les percevons, et cependant elles ont un fondement réel; il ne faut donc pas dire oux wç £i<7iv, où'ts ôjç où/- sici.
Le mouvement est régi par des lois fixes et absolues ; c'est là évidemment un principe inconciliable avec la spontanéité fortuite qu'Épicure attribue aux atomes, mais c'est un principe sur lequel il revient continuellement : le lieu, le moment où chaque fait doit se produire est rigoureusement ûxé^ l'action de chaque cause, le développement de chaque être rencontre des limites impossibles à franchir : ainsi se trouvent garantis l'ordre et la stabilité du monde.
De ce que le nombre des atomes est infini, ainsi que le vide au sein duquel ils se meuvent, il résulte que le monde où nous vivons et qu'il nous est donné de percevoir, n'est pas le seul qui existe ; nous devons croire au contraire qu'il y a beaucoup d'autres univers ^ . Sont-ils pareils à celui-ci, habités