Lucrèce, II
Hune igitur terrorem animi lenebrasque necesse est Non radii solis neque lucida tela diei Discutiant, sed naturae species ratioque.
LKS DIEUX. 139
tant pas nous laisser abuser par les invectives admirables de Lucrèce : comme nous l'avons déjà expliqué, il parlait à des Romains, il avait sous les yeux le spectacle des maux que causait de son temps la superstition parmi ses compatriotes. Il ne semble pas qu'Epicure ait eu lieu de prendre le même ton : la religion ne présentait pas chez les Grecs le même caractère. Théophraste, son contemporain, a tracé le portrait du superstitieux; il est probable qu'Epicure s'en moquait en termes analogues et sans plus de passion. La crainte de la jalousie des dieux, de la Némésis, si curieusement étudiée par M. Tournier, ne pouvait tourmenter qu'un petit nombre de personnes placées dans une condition exceptionnellement heureuse.
Ainsi nous ne devons attribuer aux dieux ni la première origine du monde, ni le maintien de l'ordre général, ni les désordres accidentels qui le troublent. Epicure ne tarit pas en railleries contre la Providence, dont les Stoïciens s'étaient faits les champions ; il l'appelle anus fatidica * . Comment en effet les dieux se seraient-ils un beau jour embarrassés du monde, eux qui s'en étaient si bien passés jusque-là? Epicure se
1. CicÉRON, De A'af. Z)., I, viii, 18. — Plutarque, Non posse suav. vivi, XXT, 2.
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moque de ceux qui disent que les dieux ont créé toutes choses pour l'homme et l'homme pour euxmêmes : quœ utilitas Deo in homine ? Ont-ils besoin de nos hommages? Manquent-ils de quelque chose et pouvons-nous ajouter à leur félicité? Lorsque nous agissons, c'est toujours pour satisfaire un besoin, pour obtenir un objet que nous désirons et que nous ne possédons pas encore, pour réaliser ce qui manque à notre bonheur. Les dieux ont tout ce qu'il leur faut, ils jouissent d'un bonheur complet, ils n'ont donc rien à faire. Certains passages d'Épicure porteraient à croire que les dieux font du bien aux bons, du mal aux méchants; il avait, dit-on, écrit un livre « Des rapports d'amitié qu'a la divinité avec certains hommes et des rapports contraires qu'elle a avec certains autres » (c'est ainsi que M. Garrau traduit Tzefi tviç oixeLoV/iTo;... xai t-^ç (xXko- TptoTV]To;) : en réalité, selon que les hommes ont une bonne ou une mauvaise conscience, la pensée des dieux et la vue des temples excite en eux des sentiments de confiance ou de crainte. D'autre part comment les dieux auraient-ils pu se faire une idée des choses qu'il s'agissait de former, du plan qu'ils avaient à réaliser, si rien n'existait qui pût leur en fournir la connaissance? Enfin nous ne pouvons croire que l'ordre du monde ait
pour principe une intelligence divine, car nous, qui ne sommes que des hommes, nous y relevons un grand nombre d'imperfections, nous le surprenons continuellement en défaut, nous le voyons troublé par toutes sortes de cataclysmes : àae^Yiç où-^ 6 Touç Twv TTo'XXcov Ôeoîiç âvaipûv, (kXk 6 Taç tûv tuoT^Xwv ^6?aç ÔeoTç irpoGairTcov * . Si les dieux s'occupaient des affaires du monde, nous n'y verrions pas tant de monstrueuses injustices qui nous affligent et nous révoltent; ils veilleraient sur les gens de bien, ne permettant pas qu'ils soient victimes des maux les plus cruels, des accidents, des maladies, de la ruine, des persécutions, ils ne toléreraient pas le succès insolent des méchants, dont l'éclat et la durée nous scandalisent. Direz vous que les dieux ont voulu que tous les hommes fussent bons et heureux? Ils n'y ont guère réussi, car le nombre est étrangement petit de ceux qui ont la vertu et le bonheur en partage. Les rendrezvous donc responsables des vices des hommes et de tous les maux qui les accablent? Est-ce pour notre bien qu'ont été faites tant de contrées inhabitables, où règne une chaleur torride ou un froid glacial, tant de régions insalubres, tant d'épidémies meurtrières, tant de guerres, de tempêtes,
de tremblements de terre? Nous ne devons leur attribuer aucune de nos passions, aucun de nos vices; ils ne favorisent ni ne persécutent personne ^ Vous prétendez que la Providence des dieux dirige tout l'univers; y songez-vous? Que d'affaires vous leur mettez sur les bras ! que d'inquiétudes, que de soucis, que de soins fatigants, afin que rien ne se dérange, que toutes les parties demeurent d'accord ! et que d'échecs humiliants ! Des êtres condamnés à une pareille condition ne mènent certainement pas une vie heureuse et divine; leur assigner un pareil rôle, voilà qui est un véritable blasphème. « Epicure, dit M. Martha, rendait aux dieux en délicieuse tranquillité ce qu'il ôtait à leur puissance. » Ils n'ont jamais à nous signifier leur volonté; ils ne nous prédisent pas l'avenir; nous ne devons donc ajouter foi ni aux oracles, ni à la divination. C'est folie de leur élever des temples, de leur adresser des prières, de leur offrir des sacrifices. A plus forte raison devons-nous rejeter toute croyance aux démons, à des divinités inférieures, à des êtres intermédiaires entre les dieux et les hommes, qui exécutent les ordres divins et peuvent exercer une
1. DiOGÈNE Laerce, X, 139 : Tô (xa/,aptov xa"t dccpôapTov out' auto Ttpaiy\jjxz^ ïjei out' àXkîo irapiyet, &c7t' o^x'àpyaiç o2re yjxptat auvé/erat. Iv àaôsvetYàp 7:àv xb toioutov.
influence heureuse ou funeste sur notre destinée. S'il condamnait la religion populaire, Epicure proscrivait du même coup les mystères, ces doctrines secrètes enseignées aux seuls initiés, dont la curiosité des Grecs était si avide : comment croire qu'une théorie quelconque a été révélée aux hommes par un dieu? Sans compter que le délire excité par les cérémonies orgiastiques égare la raison bien loin de la mettre sur la voie de la vérité.
Cette négation formelle de la Providence est tellement contraire aux idées communes que l'on accuse généralement Epicure d'athéisme. Est-il donc besoin de rappeler qu'Aristote n'a pas moins nettement exclu de la philosophie l'idée de Providence, puisque, d'après lui, Dieu ne connaît même pas l'existence du monde, bien loin d'intervenir dans les choses qui s'y passent? Si Epicure proteste qu'il n'est pas athée, on répète avec Gicéron que son système l'est incontestablement, qu'il a supprimé les dieux et que s'il en a laissé subsister le nom, c'est afin de ne pas soulever la haine publique et pour ne pas s'exposer à être mis en accusation. Nous ne croyons pas qu'il y ait lieu de le soupçonner de cette faiblesse et de cette inconséquence : Epicure n'avait pas à craindre la peine capitale. Le déisme dont il faisait
profession n'était pas, nous l'avons dit, moins contraire aux croyances populaires que l'athéisme le plus franc. On a vu en Grèce des athées déclarés qui n'ont jamais été inquiétés; quelquesuns même, tel Pyrrhon, ont été investis de fonctions sacerdotales; à ceux qui ont été accusés et condamnés, comme Socrate\ on reprochait d'attaquer les cérémonies religieuses qui étaient prescrites par les lois de l'État, contre lesquelles Épicure n'élevait pas d'objections, auxquelles même il se faisait un devoir d'assister, convaincu qu'il s'agissait là de l'accomplissement d'un devoir civique ^
Nous n'avons donc point de motifs de révoquer en doute la sincérité de ses déclarations ^ La première preuve qu'il apporte de l'existence des dieux, c'est la croyance universelle : « Tous
1. Socrate avait été condamné wç ouç p.6v f, r.àliç, vo|x(Çei ôeoùç ou vo(x(î^ovTa.
2. Gassendi, De vita et moribus Epicuri, IV, 4: « Si Épicure assista à quelques cérémonies religieuses de son pays tout en les désapprouvant au fond du cœur, sa conduite fut jusqu'à un certain point excusable. Il y assistait en effet parce que le droit civil et l'ordre public exigeaient cela de lui : il les désapprouvait parce que rien ne force l'âme du sage de penser à la façon du vulgaire... Le rôle de la philosophie était alors de penser comme le petit nombre, de parler et d'agir avec la multitude. »
3. Voir la thèse de M. Picavet, De Epicuro novœ religionis auctore, sive de dits quid senserit Epiciirus, 1888.
les peuples, dit-il, sont convaincus qu'il y a des dieux; c'est donc une connaissance naturelle qu'il est impossible de révoquer en doute \ » Ceux qui condamnent sévèrement cet argument paraissent oublier qu'il a été invoqué et pris au sérieux par Aristote-. Ce n'est pas à proprement parler une preuve, c'est une constatation, car il reste toujours à se demander l'origine de cette croyance universelle : Epicure l'appelle une anticipation, 7rpoV/ît];iv, un pressentiment de la vérité. Nous avons dit combien ce mot est équivoque et comment il peut désigner une sorte de connaissances que le reste du système devrait exclure.
Nous trouvons encore indiquée dans Gicéron une autre preuve : il doit y avoir des dieux, car il faut qu'il y ait des êtres au-dessus de tous les
1. CiciÎRON, DeNat. D., I,xvii, 44 ; « Ce n'est point une opinion qui vienne de l'éducation, ou de la coutume, ou de quelque loi humaine, mais une croyance ferme et unanime parmi tous les hommes, sans en excepter un seul; il suit de là que c'est par des notions empreintes dans nos âmes, ou plutôt innées, que nous comprenons qu'il y a des dieux. Or tout jug-ement de la nature, quand il est universel, est nécessairement vrai. Il faut donc reconnaître qu'il y a des dieux. Et comme les philosophes et les ignorants s'accordent presque tous sur ce point, il faut reconnaître aussi que les hommes ont naturellement une idée des dieux ou, comme j'ai dit, une prénotion (7:p6X7]J*iv). »