DiOGÈNE Laerce, X
l'âme tourmentée par des craintes continuelles, Epicure emploie souvent le mot xeif^wv; sa doctrine est au contraire un apaisement, ycck-nvic^oç. Parmi les plaisirs, Épicure établit plusieurs distinctions intéressantes; ses remarques à ce sujet, il faut bien le reconnaître, ne sont pas seulement justes, elles témoignent d'une grande pénétration. C'est d'abord la distinction du plaisir en mouvement (7ÎrW/i sv xivt.gci) et du plaisir en repos (tî^ovyi £v cTacst, /caTacTvi[j!.aTiîC7) Ti^ovvf). Aristippe définissait le plaisir un mouvement doux, la peine un mouvement rude; Epicure condamne tout plaisir qui résulte d'un mouvement. Le sens de l'opposition qu'il propose est facile à expliquer : beaucoup déplaisirs sont dus à la satisfaction d'un désir; la préexistence de ce désir en est donc la condition et ils sont d'autant plus intenses que le désir est plus vif; le plaisir est donc dans la transition d'un état à un autre, dans un mouvement. Ces plaisirs produisent une violente agitation de notre âme et, si nous y regardons de près, nous constatons qu'ils sont moins une cause de bonheur que de malheur; sans compter que, ainsi que l'avait déjà montré Platon, ils supposent comme condition l'existence préalable d'un désir, d'un besoin, d'un manque, c'est-à-dire d'une souffrance. Tout autres sont les plaisirs en re-
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pos, qui consistent dans une jouissance calme de la situation où nous sommes, sans aspirer à autre chose ^ ; ce sont des plaisirs constitutifs : « Il n'y a pas, dit Epicure, de condition où le sage ne puisse se trouver heureux, même s'il est aveugle ou sourd, privé de tel ou tel membre. » Malgré les démentis que l'expérience semble lui donner trop souvent, il ne veut pas se départir de son optimisme.
Il soutient ensuite que la diminution ou la cessation de la douleur constitue par elle-même un plaisir, ooo; toQî y^sysSouç twv -^^ovtov 'h iravToç tou à>.yoOvToç u7i:£?atpc(7t; " ; tous les psychologues en con-
1. A propos de cette doctrine M. Fouillée rappelle ingénieusement la théorie développée par beaucoup de psychologues contemporains et particulièrement par Bain (The émotions and Ihe Will) : « Un grand nombre de nos plaisirs, disent-ils, sont dus au rapport que l'émotion actuelle présente avec les émotions simultanées ou antérieures (émotions of relativity), c'est-à-dire à un changement, à un mouvement. Ces plaisirs sont rapidement émoussés par l'habitude et la satiété; aux blasés il faut toujours du nouveau ; leurs goûts deviennent de plus en plus bizarres et quelquefois criminels (sadisme). »
2. DioGÈNE Laerce, X, 139. — Cf. ce que dit Socrate dans le Pliédon. — Montaigne, Essais, 1. II, ch. xii : Notre bienêtre ce n'est que la privation d'être mal. Voilà pourquoi la secte de philosophie qui a le plus fait valoir la volupté et l'a montée à son plus haut prix encore l'a-t-elle rangée à la seule indolence. Le n'avoir point de mal c'est le plus heureux bienêtre que l'homme puisse espérer : car ce même chatouille-
viennent volontiers, mais ils ajoutent que réciproquement la diminution et la cessation du plaisir sont des causes de douleur, ce dont Épicure se garde bien de parler. Dès que la douleur est chassée, que le besoin est satisfait, le plaisir peut être varié, pas augmenté, puisqu'il y a plénitude : quo enim crescat quod plénum sit\ Encore faudrait-il nous dire si le plaisir en repos est produit par la cessation ou simplement par l'absence de la douleur. Gicéron n'a pas tout à fait tort de dire que sur ce point essentiel la théorie d'Épicure manque de précision. Les Cyrénaïques admettaient qu'entre la douleur et le plaisir il y a un état neutre ; Épicure le nie expressément ; pour lui il n'y a pas de milieu. Le bonheur est comme la santé de l'âme : du moment que nous nous portons bien, nous n'avons rien à demander de plus. Les partisans d'Aristippe prétendaient que cette condition n'est pas suffisante : la cessation de la douleur produit tout simplement la non-jouissance,
ment et aiguisement qui se rencontre en certains plaisirs et semble nous enlever au-dessus de la santé simple et de l'indolence, cette volupté active, mouvante et je ne sais comment cuisante et mordante, celle-là même ne vise qu'à l'indolence comme à son but. Je dis donc que, si la simplesse nous achemine à point n'avoir de mal, elle nous achemine à un très heureux état selon notre condition.