SÉNÈQUE, Lettres, XXIV
MORALE. 173f
des plaisirs du corps et des plaisirs de l'esprit. Épicure paraît avoir le premier employé le mot gx^c, pour désigner le corps par opposition à l'esprit, car pour lui <Tâ>|xa c'est l'être humain tout entier, corps et âme. Sans doute on peut regretter qu'Epicure n'ait pas mieux su tirer parti de cette distinction ; il a incontestablement le mérite d'avoir posé en principe que les plaisirs de l'esprit sont supérieurs aux plaisirs du corps et d'un autre ordre. A quoi devait-il réduire cette opposition, lui qui soutenait que l'âme n'est pas d'une autre nature que le corps? Ainsi, d'après la plupart des textes, il n'y a pas entre les plaisirs d'autres différences que des différences d'intensité; mais parfois Epicure, nous venons de le voir, semble attribuer plus d'importance à des différences de qualité.
Il ne dit pas bien clairement ce qu'il entend par les plaisirs de l'esprit ; il ne semble pas avoir compris le genre spécial de jouissances délicates que nous apportent les sciences non plus que les arts; un certain nombre d'hommes de goût en feront au contraire ressortir l'intérêt. Cette méconnaissance de la valeur des plaisirs esthétiques nous étonne de la part d'un Grec \ La rhétorique, dit-il,
1. Plutarque, Nonposse vivi, XIII : « Le sage aime les spectacles publics, mais il ne veut pas qu'on discute même à table des problèmes de musique ou des questions littéraires. Il con-
fournit des armes dangereuses aux ambitions politiques. Il est surtout sévère dans les jugements qu'il porte sur la musique et sur la poésie : la musique excite les passions, elle redouble nos douleurs par les plaintes pathétiques qu'elle exhale, elle provoque à la volupté et à la recherche des jouissances sensuelles ; quant à la poésie, elle propage toutes sortes de mensonges et de superstitions. 11 n'examine pas s'il y a une poésie et une musique autres que celles qu'il condamne, il ne voit pas que les arts nous procurent un grand nombre de jouissances très vives, qu'ils apportent un soulagement efficace dans la souffrance, une consolation dans le malheur et qu'ils contribuent puissamment au bonheur de l'humanité.
Epicure assigne pour cause aux plaisirs de l'esprit le souvenir des plaisirs du corps ; il n'y aurait donc entre les deux qu'une différence de durée : le plaisir du corps ne subsiste qu'autant que se prolonge l'actioii d'un objet extérieur sur nos organes, le chatouillement de la chair; il cesse aussitôt ; mais le souvenir en reste dans notre mémoire et peut se prolonger indéfiniment. De même, grâce
seille aux princes qui ont du goût pour les lettres de se faire plutôt conter des récits de batailles et des histoires bouffonnes que de s'entretenir de poésie et de musique. » — Voir C. Be- NARD, L'esthétique d'Aristote et de ses successeurs, 1889.
à rexpérience, nous pouvons prévoir l'avenir et goûter par avance les plaisirs qu'il nous réserve. Nous jouissons donc non seulement du présent, mais aussi du passé et de l'avenir \ car les plaisirs dus à la mémoire et à l'imagination n'ont pas moins de vivacité que les plaisirs des sens et ces jouissances, que tant de gens accusent d'être illusoires, ne nous enchantent pas moins que les jouissances réelles. Ainsi, tandis que les plaisirs du corps ne peuvent nous procurer qu'une jouissance momentanée, l'intelligence peut assurer le bonheur de toute la vie. Le grand avantage des biens passés, dont nous gardons le souvenir, c'est que nous ne craignons plus de les perdre : certior nulla voluptas quant quae jam eripi non potest ". Ne venez pas nous dire que la mémoire et l'imagination peuvent être aussi la source d'un grand nombre de douleurs cruelles, que le souvenir des maux passés et la prévision des malheurs que nous prépare l'avenir peuvent empoisonner notre bonheur présent, que le souvenir des biens que nous avons perdus nous cause d'amers regrets et nous fait trouver dure notre position actuelle, quelle qu'elle soit. Sans doute c'est là ce qui arrive à la plupart des hommes ; nous avons signalé les ravages qu'exerce