SÉNÈQUE, Debenef., III, iv
la crainte de la mort et des dieux. Mais ceux qui sont malheureux de la sorte ne le sont que par leur faute; ils ne doivent s'en prendre qu'à eux-mêmes. Puisqu'il n'est pas un seul instant où nous ne puissions être atteint par quelque malheur, si nous pensons sans cesse aux maux futurs et possibles, nous n'aurons pas un instant de repos et de joie. Il dépend de nous de diriger notre esprit, nous avons sur lui un empire immédiat ; c'est là une application remarquable du dogme de la liberté qui, nous l'avons dit, tient une grande place dans la philosophie d'Epicure; notre philosophe ne doute pas que cette puissance ne soit capable de triompher de tous les obstacles que lui opposent les circonstances extérieures. En vain lui objectera-t-on qu'il ne dépend pas de nous de nous procurer les richesses, d'éviter les maladies, les accidents, les persécutions injustes ; qu'importe ? le principal est que nous soyons toujours les maîtres de fixer notre attention, de renouveler, de prolonger les plaisirs passés, d'oublier dans le souvenir des biens d'autrefois nos misères actuelles ^ . Sans doute ce plaisir
' 1. « Pour être heureux, il suffit de croire qu'on l'est. Or on peut croire ce que l'on veut, tout jugement étant toujours un acte de volonté. Donc le bonheur est toujours à la portée du sage. Et ce bonheur volontairement suscité à l'occasion d'une image peut être plus fort que la sensation douloureuse. » V. Brochard, Année philosophique, 1903.
de Tâme est, comme nous disons aujourd'hui, une auto-suggestion; mais ce n'est pas une duperie, car la sagesse, la connaissance exacte des lois du monde, de la liberté de l'homme et de la nature des dieux nous fait comprendre qu'il ne faut ni nous laisser effrayer par des présages sinistres, ni nous décourager, en croyant à une destinée fatale, £taapp.£vy]. Si nous comprenons l'ordre admirable qui règne dans l'univers, nous ne serons surpris par aucun accident, nous applaudirons à ce qui arrive, sapienti plus semper adesse quod çelù^ quam quod nolit ^ . Ainsi se faire l'esclave de la sagesse c'est être vraiment libre. Le sage ne s'étonne de rien ^, ne se prend à rien, ne s'éprend de rien, se fait aussi petit que possible pour ne laisser aucune prise à la douleur et aux coups de la fortune. Il distingue ce qui est possible et ce qui est impossible; il ne se tourmente pas de la pensée des maux futurs : peut-être ne viendront-ils pas et, s'ils viennent, il sera temps d'en souffrir; il ne se leurre pas de vaines espérances, qui lui prépare^ raient d'amères désillusions; il envisage le présent et l'avenir avec sang-froid. Il n'oublie pas que l'avenir dépend en partie de nous, mais en partie