SÉNÈQUE, Lettres, XXI
tous les animaux; mais nous le pouvons surmonter. Le sage sera insensible aux aiguillons de Famour, lequel, dit Diogène l'Epicurien, n'est point envoyé du ciel sur la terre. Les plaisirs de cette passion ne furent jamais utiles ; au contraire on est trop heureux lorsqu'ils n'entraînent pas après eux des suites qu'on aurait sujet de déplorer. Certains critiques vont jusqu'à reprocher à Epicure de n'avoir pas vu la nécessité de donner satisfaction dans une certaine mesure aux exigences de l'instinct sexuel, tandis que d'autres prétendent qu'il se livrait aux pires débauches. De même on Fa souvent accusé de gourmandise : Timocrate, frère de Métrodore, dit qu'il se faisait vomir deux fois par jour; on a fréquemment écrit que ses maladies étaient les suites de ses excès ; toutes ces allégations no méritent pas qu'on les discute. Il y a deux éléments qu'il importe de distinguer, les sentiments du cœur et le besoin physique; ce dernier, si nous ne le laissons pas s'accroître et s'enflammer par l'imagination, il est facile de le satisfaire sur le premier objet venu. Epicure entre même à ce sujet dans des détails qui nous paraissent manquer de délicatesse. Quant aux sentiments du cœur, il n'en reconnaît pas la valeur et le charme : il ne parle pas des affections de la famille, de l'amour des mères pour leurs enfants.
Il insiste en revanche sur les maux de toute sorte qu'engendre la passion de l'amour pour les femmes et pour les beaux jeunes gens, surtout quand elle entraîne à l'adultère ou à l'amour des esclaves, qui dégrade l'homme libre : c'est une cause de ruine, de crimes, d'assassinats, de vengeances. Qu'il y a loin de cette théorie au langage de ceux que l'on continue d'appeler les épicuriens, surtout des auteurs du xviii^ siècle! Epicure n'a vu qu'un côté de la question ; ils ne voient que l'autre ; ils ne tarissent pas en éloges de l'amour, souvent éloquents ou poétiques; ils décrivent complaisamment les plaisirs, tantôt délicieux, tantôt délicats, qu'il procure à l'homme ; ils soutiennent que c'est l'élément le plus essentiel du bonheur; ils répètent que c'est le lien le plus charmant de la vie sociale. On sait avec quelle verve, avec quelle éloquence Lucrèce au contraire a développé ses invectives contre les femmes\ « L'épicurisme, dit M. Dugas-, est la secte la plus prosaïque de l'antiquité. Il fait la guerre à l'imagination et au romanesque. Il ne faut pas croire, dit Epicure, que l'amour soit envoyé par les dieux, oà^è BsoirsfjLTTTov slvai tov spwra'. Il rejette