MARIE-GALANTE
Partie de la Pointe-à-Pitre au moment où la maladie y était dans toute sa force, la goélette Marie-Athalie mouilla le 2 novembre dans l’anse Saint-Louis.
Le lendemain, un des hommes de l’équipage, le nommé Georges, éprouvant les premières atteintes du mal, tomba sur la grande route. On le transporta à l’habitation Saint- Charles, et se trouvant guéri le 5, il gagna les hauteurs de l’île. Le 6 novembre, sa sœur qui l’avait soigné, et le nommé Coquin qui l’avait conduit, tombèrent malades et moururent deux jours après; puis successivement la femme Coquin, ses enfants, son père et sa belle-mère.
Une femme âgée qui fréquentait, quof qu’on pût lui dire, les maisons contaminées, porta chez elle la contagion, et la maladie frappa sa fille et son gendre; sa fille seule fut sauvée.
. De l’équipage de la Marie-Athalie, il ne resta bientôt plus que le contre-maître qui fut frappé le 12 après avoir enseveli
ses camarades. Mais, plus heureux que son capitaine M. Sauvaire, mort le 6 novembre, il parvint à guérir.
Le nommé Gerisia ayant succombé sur l’habitation Maréchal, son linge fut lavé dans la mare voisine. La maladie éclata huit jours après, le 13, tuant trente-cinq cultivateurs. Séraphine a soigné Gerisia et cinq travailleurs l’ont placé sur une charelte pour le ramener à Saint-Louis, Séraphine et les cinq hommes meurent. — Les habitants frappés de terreur émigrèrent.
Un autre matelot, appelé Sainte-Rose, reste malade dans une case isolée : quelques rares personnes l’approchent, entreautres Rose-Lise, sœur de Gerisia, qui meurt victime de son dévouement. Antoinette et Nancy qui ont assisté Rose-Lise, succombent ensuite, puis Anasthasie qui a visité Nancy pendant sa maladie.
Malgré sa proximité de Saint-Louis, le Grand-Bourg reste encore épargné. Mais, la goélette Adda arrive de la Pointe-à- Pitre, son pavillon en berne, un homme de l’équipage venant de mourir dans la traversée.
La peur se répandant aussitôt dans le bourg, le maire convoque immédiatement la commission sanitaire. Malheureusement les passagers et l’équipage de Y Adda ont déjà mis pied à terre et la quarantaine imposée au bâtiment devient illusoire.
Le matelot décédé est enterré dans le cimetière, et malgré les précautions dont on entoure cette inhumation, la maladie sedéclare dès le lendemain, enlevant en peu d’heures une femme pleine de santé.
Le jour suivant Mlle S..., passagère de Y Adda, après vingtquatre heures de séjour en ville, se rend à la Capesterre, accompagnée de sa servante. Désireuse de voir son frère qui
habitait à quelques kilomètres plus loin, cette dernière se met en route, et la nuit elle meurt frappée par l’épidémie. Son frère, fou de terreur, revient au Grand-Bourg se munir de ce qui est nécessaire pour l’inhumation : cette pénible mission accomplie, il est atteint le soir et meurt trois heures après.
Germeuil, novice de YAdda , se rend au Morne -Lalane à peine éloigné de 4 kilomètres du Grand-Bourg et tombe malade en arrivant. Germeuil guérit, mais bientôt ceux qui l’ont soigné sont atteints et sa famille compte trois décès, dont deux domestiques. Les hauteurs verdoyantes et salubres du Morne-Lalane sont dès lors éprouvées par le fléau et on y constate dix-sept victimes.
Le 24 novembre , la commune du Grand-Bourg comptait quaranle-un décès (1).
Racliel se rendant chez son frère, tombe malade sur la route de la Gapesterre ; ils meurent tous les deux. Epargnée jusqu’au 10 décembre, la Gapesterre perdit sur l'habitation Callebassier douze cultivateurs en trois jours. — Son propriétaire fut frappé au milieu de ses travailleurs qu’il soignait. G’est un vieux nègre qui importa le fléau sur cette habitation. Revenant de Saint-Louis, il se sentit pris à son arrivée au bourg et succomba en peu d'heures.
Le 8 décembre, l’habitation Monrepos perdit le nommé Gros qui venait d’ensevelir son oncle sur une propriété éloignée. — Le lendemain, Paulin qui avait soigné Gros mourut.
M. Evrard prend une gardienne pour soigner son enfant; cette femme sortait de l’ambulance, l’enfant meurt.
(1) Le Grand-Bourg possède un Hospice crée en vertu d’un arrêté du 28 avril 1855.
L’habitation Mesdésirs perdit vingt-huit travailleurs.
A Peziers, sur cinq cultivateurs qui habitaient la môme case, trois moururent.
Dès l’apparition du fléau à Marie-Galante, des ambulances dirigées par les docteurs Lauriat et Raiffer furent établies à proximité des centres les plus populeux.
M. Pestre, médecin de la marine, fut chargé de celle de l’hôpital militaire, et le 18 décembre on y comptait quinze guérisons sur quatre-vingt-onze malades. — Dès que les convalescents sortaient des salles épidémiques, ils passaient dans des chambres voisines. L’hôpital ayant été divisé en six compartiments, les sœurs en occupaient le troisième et les infirmiers le quatrième. — Les hommes, séparés des femmes à leur entrée, avaient aussi leurs chambres de convalescence distinctes.
Un comité de surveillance, présidé par le premier adjoint M. Bielle, et composé des conseillers municipaux, du procureur impérial, du chef du service maritime, de citoyens honorables, s’était établi en permanence à la Mairie.
Se relevant nuit et jour à tour de rôle, et secondés par la police, les membres de ce comité assuraient le transport des malades à l’ambulance, surveillaient les feux allumés chaque soir dans les rues, présidaient aux inhumations de la nuit.
Une autre commission recueillit des offrandes dont la valeur s’éleva promptement à 1,000 francs, chiffre énorme eu égard à la faiblesse de la population et à la misère qui résultait pour elle de l’ouragan du 6 septembre. Cette somme fût convertie en aliments qu’on distribua aux indigents.
La magistrature, qui dès le lendemain de l’ouragan s’était déjà rendue sur tous les points dévastés pour panser et secourir les blessés, établit encore de ses propres deniers une
ambulance où du bouillon, du vin, du café, étaient chaque jour mis b la disposition des malheureux.
Les détenus de la geôle furent remplis de courage ; on les trouvait toujours prêts à accomplir la pénible besogne du fossoyeur.
Partout où un homme était frappé, un autre se dressait pour soutenir la lutte. Une nuit on vit deux magistrats et un jeune homme du Grand-Bourg, à défaut de porteurs, charger le corps d’une victime sur leurs épaules et ne s’en séparer qu’après lui avoir donné la sépulture.
M. le médecin de la marine Lacascade, créole de la Pointeà-Pitre, s’est de même fait remarquer deux fois b la Guadeloupe. Il n’hésita pas à transporter lui-même jusqu’à son domicile, une vieille femme tombée dans les rues de la Pointeà-Pitre et la soigna ensuite. Plus tard, dans la commune du Canal où il avait été envoyé pour diriger l’ambulance, il enlevait et enterrait un cadavre de ses propres mains.
Outre l’épidémie, l’île se vit sur le point d’être frappée de disette. Le 27, l’approvisionnement n’était plus que de quelques barils de farines; aussi le pain perdait-il chaque jour de son poids. Les arrivages de la Dominique avaient cessé et l’on ne recevait plus ni bétail, ni racines alimentaires.
Au 14 décembre, on estimait à deux cent trente-sept les décès de l’île.
Gagnant le centre de la ville, l’épidémie acheva ceux que l’ouragan avait déjà le plus maltraités. Dépouillés de leur linge, couchant sur la dure, les habitants de la rue delà Marine étaient une proie marquée d’avance pour le fléau. Les survivants durent se disperser dans les autres quartiers.
Le 16 décembre l’épidémie entra dans sa période de décroissance, malgré cela on comptait encore au Grand-Bourg,
vingt-un décès dans les vingt-quatre heures, en y comprenant ceux de l’habitation Maréchal.
Enfin, au 1er avril, le chiffre de la mortalité de l’ile était de trois cent soixante-huit.